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L’après-confinement : ni austérité ni économie vaudoue !

Les banques centrales ont bien et vite réagi. Les Etats ont également agi de façon rapide pour tenter de prendre au mieux en charge le coût de cette chute inédite de la production, en permettant le financement des pertes des entreprises et en prenant en charge le coût du travail qui, sans chiffre d’affaires, ne peuvent plus continuer à payer leurs salariés. Et ce, pour éviter au mieux les licenciements et les faillites, protéger la capacité productive et prévenir un développement effroyable de la pauvreté.

Cet ensemble de mesures suspend temporairement la contrainte monétaire des agents économiques, entreprises et ménages, contrainte qui s’applique en temps normal, car indispensable à un fonctionnement efficace de l’économie.

Contrainte monétaire

Mais aujourd’hui, dans ce gigantesque trou d’air économique, l’exercice normal de la contrainte monétaire serait catastrophique, conduisant à des faillites et à des pertes d’emplois innombrables et irrécupérables. Les banques centrales, quant à elles, tout en assurant la liquidité nécessaire au système financier, suspendent à bon escient momentanément la contrainte monétaire des Etats .

Une fois finie la crise sanitaire, la sortie de cette suspension extraordinaire ne sera pas simple et il serait dangereux de laisser croire que la contrainte monétaire de tous pourrait être durablement levée par le seul jeu des banques centrales , qui pourraient, « ad libitum », acheter les dettes tant des Etats que des entreprises.

Il ne faudra ni remettre en place brutalement la contrainte monétaire, au risque de voir replonger rapidement l’économie, ni la laisser suspendue trop longtemps. Car il ne faudra pas provoquer de fuite devant la monnaie, qui ne vaut que tant que l’on accorde confiance à l’exercice efficace de la contrainte monétaire, donc confiance aux banques et aux banques centrales. Et confiance dans la qualité des dettes, dont la dette publique.

Illusion funeste

Une partie du surcroît de la dette publique due à la lutte contre la pandémie devra être portée à taux zéro et quasi indéfiniment par les banques centrales, pour alléger le fardeau et permettre à la croissance de revenir. Mais cela devra être réalisé de façon strictement circonscrite et précise. L’idée d’une suppression permanente de la contrainte par les banques centrales n’est qu’une illusion funeste . Le risque majeur de faire comme si les contraintes monétaires et économiques n’existaient plus n’est donc pas de retrouver de l’inflation classique, mais de provoquer une perte de confiance dans la monnaie. Ce serait à plus ou moins brève échéance l’apparition d’une forme d’hyperinflation et d’une instabilité financière majeure.

Pression de l’opinion

La sortie pourra ainsi comporter des risques élevés d’erreurs de politique économique, qui, sous le coup de la pression de l’opinion, pourrait ici vouloir trop rapidement revenir à l’orthodoxie, ou là, croire pouvoir s’exonérer pour toujours de toute contrainte.

Il faudra conduire une solide politique d’offre pour reconstituer la capacité de production du pays et même l’accroître pour diminuer sa dépendance stratégique. On aura besoin de la capacité de travail et de l’esprit d’entreprise de tous. Cette politique d’offre devra mobiliser davantage le travail et comporter un volet important de recapitalisation des entreprises et de facilitation des investissements. Les entreprises en effet sortiront surendettées de cette période et risquent d’investir durablement de façon insuffisante sans cela.

Cette politique d’offre devra être accompagnée d’une politique de soutien de la demande, tant les deux ont à souffrir pendant cette crise. L’augmentation des impôts ne serait compatible ni avec l’une ni avec l’autre. Il faudra donc accepter des budgets en réduction de déficit très progressive et des politiques monétaires qui ne reviendront que précautionneusement sur leurs pratiques non conventionnelles. Mais dans une programmation très explicite de retour à la normale pour sauver la confiance dans les dettes des Etats et dans la monnaie.

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Réflexions sur la Chine et sa « nouvelle route de la soie »

En réaction à l’article de Nicolas Véron publié par le Peterson Institute et disponible ici : https://www.piie.com/sites/default/files/documents/sarsenbayev-veron2020-04.pdf

La Chine, sous la présidence de Xi Jinping, a re-concentré les pouvoirs dans les mains d’un nouveau grand timonier, qui impose une forme de capitalisme totalitaire au sein de son pays, à base d’un contrôle social extrêmement poussé et favorisé par les nouvelles technologies, associé à une économie fondée sur le développement du capital et des richesses sans beaucoup de limites.

Elle a lancé une vaste opération extérieure de sécurisation de nombreuses ressources naturelles dans des pays tiers, d’influence diplomatico-politique tous azimuts et d’investissement dans des infrastructures certes, mais au prix d’un surendettement assez général des pays en ayant bénéficié. Car il n y a pas de dons dans cette stratégie de conquête, mais des prêts à des taux d’intérêt qui n’ont rien de comparables à une aide au développement.

En outre, elle exerce le plus souvent ainsi une mise en dépendance notable des gouvernements des pays dans lesquels elle investit, par divers moyens, dont ceux de l’endettement.

Cette stratégie globale de conquête appuie la volonté du pouvoir chinois de devenir la première puissance mondiale en 2049, qui sera comme on le sait l’année du centenaire de la révolution chinoise.

Et son attitude vis-à-vis de l’Europe ne diffère pas dans son essence de celle qu’elle adopte pour les pays n’appartenant pas à l’OCDE. Elle ne traite pas avec l’Union, mais avec ses pays les plus en difficultés, en les réunissant autour de leur relation avec la Chine elle-même, redécoupant ainsi la géographie européenne, et en ignorant son organisation institutionnelle. Il est d’ailleurs frappant de constater que la plupart des pays ainsi réunis par elle mettent le plus souvent un veto aux propositions européennes de prise de mesures visant à ce que l’Union puisse traiter davantage d’égale à égale avec la Chine et puisse se donner les moyens de rechercher un équilibre et une symétrie dans les relations économiques et commerciales entre les deux parties.

La nouvelle route de la Soie annonce que son objectif est d’apporter plus de développement à des pays qui en ont besoin. Ce qui est une vérité aussi, même si elle est partielle. Les Chinois construisent des infrastructures nécessaires à ces pays, comme au développement du commerce dans le monde. Ils le font sans intervenir officiellement sur la façon dont les pays se gouvernent.

Mais s’ils affichent volontiers un non-interventionnisme politique, la nouvelle route de la soie leur permet de développer ainsi leur zone d’influence, en construisant pour nombre de pays « bénéficiaires » une dépendance vis-à-vis d’eux-mêmes.

Et cette zone d’influence, qui s’élargit alors considérablement, comprend également un objectif économique marqué.

La Chine crée elle-même, grâce à la route de la soie, des débouchés pour ses propres industries, qui sont très souvent en surcapacité. Il leur faut trouver des zones de développement. Ils soutiennent également ainsi l’internationalisation de leurs entreprises dans un jeu de go et renforcent les grandes entreprises chinoises par là même en étendant leur marché. Seules les entreprises chinoises, ou presque elles seules, obtiennent les marchés très nombreux ouverts par la nouvelle route de la soie. Ces entreprises diffusent, en outre, de cette manière les normes et les standards chinois à l’extérieur de la Chine pour y favoriser demain son implantation et s’y rendre incontournable. Sans même parler éventuellement des outils modernes du contrôle de l’information, publique ou privée.

La route de la soie soutient donc la croissance chinoise par une expansion à l’étranger, dans un contexte économique intérieur où les Chinois doivent trouver de nouveaux relais de croissance, en étendant la zone d’influence chinoise et en le transformant en un nouveau marché intérieur, afin de ne plus fonder leur croissance uniquement sur la demande extérieure, c’est-à-dire sur leurs exportations.

La Chine a également l’intention, je l’ai cité plus haut, et cela se voit dans de très nombreux pays où elle investit, de sécuriser son accès aux matières premières et aux ressources énergétiques.

Complémentairement, je pense que, dans leur stratégie, existe une volonté de désenclaver certaines provinces chinoises en accédant à des pays périphériques et riverains, et en les stabilisants, de façon à préserver aux alentours un environnement le plus stable possible.

Cette stratégie globale d’expansion est également portée par un grand rêve chinois, celui d’effacer – et cela me paraît très fort dans leur façon d’agir – l’humiliation des comptoirs.

La Chine a vécu, au XIXe siècle, une défaite sur mer et l’implantation des étrangers dans une économie de comptoir. Les Chinois ont été interdits dans certains endroits, en Chine même, de par un apartheid intolérable. On le comprend aisément, cela a été vécu par eux jusqu’en 1949, leur révolution, comme une humiliation insupportable. Dans le fond, c’est aussi – et le président Xi Jinpig le dit très clairement – la renaissance d’une grande nation chinoise, que porte aussi le peuple chinois lui-même, au-delà du parti communiste et de ses représentants au pouvoir.

La nouvelle route de la soie est ainsi l’expression de l’ambition de la Chine à retrouver sa place, celle de l’empire du Milieu. Pour se retrouver au centre du jeu mondial. D’ailleurs, lorsqu’on considère les cartes géographiques représentées par les Chinois, c’est assez passionnant. Nous avons souvent des cartes géographiques conçues par les Européens. Sur les cartes géographiques réalisées par les Chinois, la Chine est au centre, et l’on voit très bien de ce fait se dessiner la nouvelle route de la Soie, « One Belt, One Road ».

Ma question, mon dernier point, est : quels peuvent être les dangers de cette stratégie ? Quel peut être le jeu de l’Europe dans ce nouveau jeu multipolaire et face au développement de cette Chine qui joue si bien au jeu de go ? Quand on joue bien au jeu de go, on entoure les autres, et petit à petit on devient dominant, même si on ne détruit pas l’autre.

Le danger serait un monde bipolaire, avec d’un côté, une Chine qui constitue progressivement sa zone d’influence, sans guerre jusqu’alors, l’« empire » du milieu ne procédant pas d’un impérialisme très 19ème siècle. Ce qui ne l’empêche en rien d’être très prégnant. Et très loin des valeurs démocratiques et des règles du jeu européennes. Et, de l’autre, les États-Unis, pour une autre partie du monde, qui laissent d’ailleurs beaucoup de place à cette nouvelle influence chinoise, notamment en Asie, dans le Pacifique et en Afrique, de par leur propre désengagement.

En arrivant au pouvoir, le nouveau président des États-Unis a commencé par sortir de l’accord Trans-Pacifique, qui était pourtant pour beaucoup de pays localement une façon de ne pas dépendre uniquement de la Chine. En agissant ainsi, il a précipité de nombreux pays dans les bras de la Chine. Les États-Unis, en réalité, investissent peu dans ces pays, alors que la Chine y investit beaucoup. Inutile de dire que nombre de ces pays n’ont pas tellement le choix de leur alliance.

La question qui m’inquiète un peu est la place de l’Europe. Il faut trouver un jeu intelligent pour l’Europe, une stratégie que j’appellerais dialectique pour ne pas laisser se former simplement une zone d’influence américaine et une zone d’influence chinoise se partageant le monde.

Comme je l’ai dit, la Chine cherche aussi l’Europe, mais quand elle intervient en Europe à travers la nouvelle route de la Soie, elle intervient non de façon multilatérale, mais seulement par le biais d’une partie des pays européens, pas avec l’Union européenne en tant que telle. Elle travaille essentiellement avec les anciens PECO en Europe de l’Est et dans les Balkans, sur des bases bilatérales. Plus récemment avec l’Italie et le Portugal.

Elle ne travaille pas avec l’ensemble organisé européen qui le réclame pourtant. C’est aussi le problème de l’Europe elle-même qui est trop faible dans sa capacité de décision et de cohésion, et qui de ce fait ne représente pas un interlocuteur suffisamment valable.

L’Europe pourrait donc sans doute jouer un jeu dialectique, qui ne serait ni celui des Américains ni celui de la Chine, tout en ne les excluant pas, et être utile à l’ensemble des parties, y compris à l’Europe elle-même. D’ailleurs, la France est intéressante pour les Chinois, à cause de l’Afrique. Beaucoup d’étudiants chinois viennent en France aussi pour apprendre à comprendre l’Afrique et à y travailler ensuite.

L’Europe pourrait, pour les pays tiers, desserrer l’étau qui les enserre entre les différentes puissances agissant sur place. L’Europe y est toujours associée à l’idée d’un ensemble aimable et recherché, mais associant des pays manquant de capacité à agir de conserve et, au total, elle y est vue comme ayant une puissance d’investissement très modérée. En outre, peu capable de s’unir pour être plus concentrée et plus forte.

Notre Europe doit donc sortir d’une certaine naïveté tactique, d’une naïveté morale – comme le disait Peguy du Kantisme, (l’Europe) « a les mains pures, mais n’a pas de mains du tout »-, se doter d’une puissance stratégique et s’imposer en exerçant des rapports de force indispensables, appuyée sur sa puissance économique, son marché intérieur et ses valeurs, dans un jeu mondial qui depuis des années se construit sans elle. Europe stratège ou Europe puissance, je ne sais. Peu importe les mots.

Mais les Nations européennes ne parviendront jamais à se hisser à cet impératif catégorique, qui conditionne sa place dans le monde, si elle ne peut s’entendre aujourd’hui, au sein de ses propres membres,  dans la terrible crise pandémique, économique et financière que nous vivons, sur le juste et nécessaire compromis entre responsabilité et solidarité.

J’espère que ce bien modeste commentaire suscitera d’autres analyses et critiques.

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Retrouvez mon interview sur RCI Martinique « PGE, soutien aux entreprises et perspectives post-confinement »

Ces échanges m’ont donné l’occasion de rendre hommage à tous les collaborateurs de la BRED et rappeler l’importance des banques pour la vie économique et sociale de notre pays.

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J’étais l’invité de Hedwige Chevrillon pour l’émission « 12H, l’heure H» sur BFM Business. Succès de la BRED, taux bas… retrouvez mon intervention

Retrouvez l’intégralité de mon intervention à partir de 13’55 ».

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Retrouvez mon intervention sur le thème « Qui veut la peau des banques ? »

J’étais l’invité de Tiphaine de Rocquigny pour l’émission « Entendez-vous l’Eco? » à France culture. Retrouvez l’intégralité de mon intervention ici :

Fr-Culture_peau-banques_02-2020
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La réforme des retraites est souhaitable et crédible

Prenons la réforme des retraites là où elle en est. Bien ou mal préparée.

Elle est aujourd’hui, telle que présentée par le Premier Ministre, une réforme tout à la fois juste – elle améliore significativement la retraite de nombre de Français peu ou pas défendus par des statuts et/ou par les syndicats –, et elle est globalement financée par des mesures d’âge.

La question de savoir si la réforme devait être uniquement « systémique » (universalisation, soit une même régime pour tous) et non « paramétrique » (changement des paramètres pour assurer l’équilibre) est très surprenante. Les Français s’inquiètent bien davantage du montant de leur future retraite que de l’universalisation du système, même si le caractère universel conduit à plus de justice.

Or là réside sans doute une large partie de la défiance : un système de retraite par points peut laisser penser que l’équilibre du régime pourrait se faire par la manipulation de la valeur du point, donc du montant des retraites versées, en l’occurrence à la baisse.  Il fallait donc sécuriser les Français quant à leur retraite future par la démonstration que le système allait être protecteur, donc financé.

Le seul moyen d’assurer efficacement l’équilibre des régimes de retraites par répartition, sans baisser les retraites, est de moduler la durée de la vie active, en fonction de l’évolution démographique. Sinon, l’équilibre ne peut être assuré que par l’augmentation des cotisations sociales payées par les salariés et/ou par les entreprises. Immédiatement ou de façon différée, cette mesure ne peut que ponctionner le pouvoir d’achat et/ou jouer contre la compétitivité de l’économie, donc in fine, dans les deux cas, contre le taux de croissance, l’emploi et le pouvoir d’achat. Sachant que le taux de cotisations sociales des entreprises en France est déjà de 60 % plus élevé que dans le reste de la zone euro, toute élévation supplémentaire serait inacceptable, tant socialement qu’économiquement, car elle irait à l’encontre de l’intérêt de l’économie française et de tous ceux qui y travaillent.

Restent donc les mesures d’âge, seules à même de rendre compatibles l’intérêt des retraités actuels ou futurs et la recherche du meilleur potentiel de croissance de l’économie. En France, nous avions 4 cotisants pour 1 retraité en 1960. En 2010, 1,8 cotisant seulement pour 1 retraité. Dans le même temps, en 1958, l’espérance de vie à l’âge de la retraite était de 15,6 ans pour les femmes et de 12,5 ans pour les hommes. En 2020, respectivement de 26,9 ans et de 22,4 ans. Et l’âge de la retraite est moins élevé aujourd’hui qu’en 1958. L’espérance de vie en bonne santé après la retraite a considérablement progressé également.

Tout le monde le comprend et anticipe un changement de la durée de la vie active. D’ailleurs, tous nos voisins ont remonté dans le même esprit l’âge de la retraite. De ce fait, le principe de réalité doit aussi nous saisir, pour que notre précieux système de retraite par répartition ne soit pas mis en danger par l’incapacité à le financer. En France, seuls environ 30 % des personnes de 60 à 64 ans travaillent, alors que dans les autres pays de la zone euro en moyenne, ils sont presque 50 % à le faire et 57 % en Allemagne, 68 % en Suède. Or, le travail n’est pas seulement nécessaire économiquement, il est aussi le plus souvent un moyen d’intégration, de socialisation et de réalisation de soi. Enfin, le travail crée le travail dans la dynamique de l’économie, ce que tous les travaux empiriques confirment.

Reste à réfléchir à l’intérêt d’un âge pivot par rapport à un ajustement du nombre d’années travaillées ; car ce dernier ajustement prendrait mieux en compte les carrières longues et la pénibilité du travail, ce qui serait plus juste.

Une bonne réforme est une réforme souhaitable et crédible. Cette réforme est souhaitable, parce qu’elle est plus juste et parce qu’elle sécurise les Français quant au montant de leur retraite future. Elle est crédible, parce qu’elle doit être financée par un ajustement de la durée de vie au travail. Elle est souhaitable et crédible, si elle n’accroît pas encore davantage les cotisations sociales en France, qui sont déjà à un niveau très supérieur aux autres pays de la zone euro.

Pour toutes ces raisons, cette réforme sera favorable et utile aux Français et à l’économie du pays.