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La France doit s’en sortir par elle-même

La France ne peut plus attendre. La très récente et très forte hausse de la prime de risque sur la dette française constitue un signal d’alarme majeur. Les investisseurs internationaux portent un regard de plus en plus inquiet sur la trajectoire de nos finances publiques. Le danger est celui d’une spirale cumulative : la hausse des taux renchérit le financement de l’Etat, alourdit la charge de la dette et creuse le déficit, qui nourrit à son tour la défiance des investisseurs. Le retour de la confiance exige d’urgence un engagement ferme à réaliser des réformes structurelles crédibles qui démontrent notre capacité à sortir du déni et à redresser les comptes publics sans étouffer la croissance.

Trois priorités s’imposent. Réformer le système de retraites : le vieillissement démographique implique d’adapter la durée de la vie professionnelle. Dans un système par répartition, la hausse du nombre de retraités relativement aux actifs ne peut être durablement compensée par des cotisations supplémentaires ou des pensions réduites.

La désindexation des pensions peut contribuer à un ajustement immédiat. Mais elle n’est qu’un expédient, rendu nécessaire par notre incapacité à réformer. Si elle perdurait, elle asphyxierait les retraités et minerait la confiance des retraités comme des actifs dans le système par répartition. Elle ne doit enfin surtout pas servir à différer une nouvelle fois la réforme indispensable.

La France ne peut durablement faire exception à l’évolution engagée dans tant d’autres pays européens, comme vient de le rappeler Paul Krugman, économiste américain progressiste. Il pense tout à fait possible que le non-contrôle de la dette et le déni français vis-à-vis du caractère indispensable du recul de l’âge de la retraite déclenchent une crise financière majeure et fragilisent la construction européenne.

Augmenter le taux d’emploi des jeunes et soutenir la productivité : favoriser l’emploi à tous les âges, mieux former les salariés, monter de façon déterminée le niveau scolaire et renforcer la compétitivité des entreprises sont des conditions essentielles pour relever notre croissance potentielle et financer durablement notre modèle social.

Maîtriser la dépense publique et en améliorer l’efficacité : il ne s’agit pas de couper indistinctement dans les services publics, mais de réexaminer les dispositifs inefficaces, les doublons et les dépenses dont les résultats ne justifient pas le coût. Une trajectoire pluriannuelle, chiffrée et crédible doit permettre de stabiliser progressivement les finances publiques, sans sacrifier les investissements utiles ni la cohésion sociale. Il faut sortir de la course-poursuite entre dépenses publiques et prélèvements qui nous a amenés à des niveaux insoutenables que l’on ne peut ni ne doit plus augmenter. Elle a affaibli notre compétitivité et les incitations au travail, et nous a conduits à une trajectoire de dette incontrôlée. La responsabilité budgétaire et la maîtrise du taux d’endettement ne sont pas les ennemis de la protection sociale. Au contraire.

La France peut encore in extremis éviter la crise, en choisissant de se redresser. Mais cette marge de manoeuvre se réduit comme peau de chagrin à mesure que la défiance financière s’installe. Un programme cohérent et engageant de réformes, tournant enfin le dos au déni, pourrait restaurer la confiance et faire retomber rapidement notre inquiétante prime de risque. Et conduire les investisseurs à donner le temps nécessaire à ce changement de trajectoire.

Politiquement infaisable ? L’Assemblée nationale doit bien prendre la mesure de cet immense enjeu. La France, trop grosse pour être abandonnée mais aussi trop grosse pour être sauvée sans dissensions au sein de l’Europe et sans conditions drastiques, doit donc sortir par elle-même de la très mauvaise situation où elle s’est mise. Il est urgent de s’engager en responsabilité pour éviter la grave crise qui pointe, dont la conclusion inéluctable serait une amère cure d’austérité aux effets longs et douloureux. Mais aussi la mise en risque de la cohésion européenne. Saura-t-on l’éviter ?

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Hyper-démocratie: quand la démocratie épuise les ressources de sa propre survie

Le modèle démocratique européen depuis la seconde guerre mondiale comporte une promesse d’émancipation. Il protège les individus contre l’arbitraire, garantit l’égalité des droits, et a étendu les droits de tous en organisant une solidarité intermédiée par l’Etat, sans laquelle chacun serait livré aux seuls aléas de l’existence. Il a également développé des mécanismes de correction d’inégalités avec pour finalité de faciliter l’égalité des chances et d’assurer une meilleure cohésion au sein de la société. L’État-providence, associé à l’Etat de droit, en est l’une des expressions les plus abouties. Il a permis des progrès considérables et constitue, à juste titre, l’une des grandes conquêtes politiques et sociales de notre temps. Pendant des décennies, le développement économique s’est ainsi harmonieusement marié au social.

Mais, peu à peu, sans prendre garde aux effets délétères que cela pouvait provoquer, l’équilibre permettant la réussite de ce modèle s’est rompu, suivant deux axes.

En premier lieu, la poursuite sans limite de l’extension des droits, sans développer en parallèle les devoirs, et, en second lieu, la volonté d’égalité toujours poussée plus loin, jusqu’à demander toujours davantage l’égalité des situations et des résultats, et non des chances. Ces deux axes distincts et complémentaires ont progressivement induit une dérive endogène de la démocratie, une entropie de notre modèle. J’utilise ici le mot entropie, plus au sens des sciences sociales que de la science physique, pour désigner la dynamique endogène d’un système lorsqu’elle engendre une réduction progressive et cumulative de son efficacité, qu’elle dégrade ainsi ses capacités de reproduction, conduisant à terme à la possibilité de son effondrement. C’est donc ici la dynamique enclenchée sur les deux axes pré-cités qui finira, si l’on n’y apporte pas une attention déterminée, par épuiser les ressources mêmes de la survie de notre modèle de société. 

C’est cette situation que j’appelle « hyper-démocratie ». Une démocratie qui ne sait pas reconnaître et gérer ses limites, ses contraintes, celles-là même pourtant qui la rendent viable. La recherche de l’extension des droits et de l’égalité participe de principes en soi nobles. Mais, dès lors qu’ils sont aveugles aux mécanismes réels de la société et de son économie (au sens premier de son mode de fonctionnement et de régulation), et au-delà de certains seuils, ils conduisent à affaiblir les fondements du système, donc à mettre en danger sa propre survie. C’est, autrement dit, la dynamique d’une intention progressiste sans conscience que son extension sans limite peut amener paradoxalement mais sûrement à son contraire, soit à la régression.

Les effets de l’extension sans limite des droits 

À mesure que nos démocraties ont étendu sans cesse les droits, les protections et les mécanismes de correction des inégalités, sans contreparties, elles ont aussi accru les attentes adressées à la puissance publique. L’État est devenu le recours naturel face à un nombre croissant de difficultés ou de ressentis individuels et collectifs. Pour y répondre, il a multiplié les dispositifs administratifs, les normes et les procédures.

Ce mouvement n’est pas le simple produit d’une volonté de puissance du pouvoir administratif. Il résulte d’une accumulation de demandes démocratiquement légitimes, prises séparément, chacune parfaitement compréhensible. Mais leur addition, sans vision ni réflexion d’ensemble, peut produire une dynamique qui échappe peu à peu à la maîtrise collective.

L’extension continue de l’intervention publique réduit ainsi progressivement l’autonomie de la société, en accroissant parallèlement la demande d’Etat. Et la dynamique s’auto-entretient. L’État et l’administration s’étendent parce que la société leur demande de résoudre un nombre croissant de problèmes. Mais une fois créé, un dispositif acquiert sa propre logique. L’administration développe ses compétences, ses procédures, ses besoins de fonctionnement, sa légitimité propre. Et son besoin de croître.  Les règles qu’elle produit génèrent de nouvelles situations à encadrer. Ainsi se met-il en place une dynamique d’expansion largement autonome.

L’État possède ici un avantage décisif : il peut transformer ses interventions en normes obligatoires et mobiliser des ressources considérables pour les faire appliquer. Il devient alors progressivement le principal organisateur de la société. Sans vision globale et sans contrôle, c’est cette dynamique qui engendre la sur-administration, la complexité et la perte d’efficacité. Cela ne se mesure pas seulement au nombre de fonctionnaires, mais à l’extension de la logique administrative à des domaines toujours plus nombreux de la vie sociale, la machine s’autoalimentant. L’administration n’est alors plus seulement l’instrument du politique : elle échappe à sa volonté politique et devient l’environnement dans lequel la société doit évoluer. 

Mais si cette évolution compromet de façon problématique l’efficacité administrative, elle engendre un cercle vicieux plus pernicieux encore : celle du rapport entre protection et responsabilité.

Une société moderne doit protéger ses membres. La maladie, le handicap, le chômage, la vieillesse ou les accidents de la vie justifient des mécanismes de solidarité. Renoncer à ces protections serait une régression de notre modèle de société. Mais la protection sans cesse étendue n’est pas sans effet sur les comportements. Lorsque la collectivité prend en charge une part toujours croissante des risques individuels, le sens de la responsabilité de chacun tend à se dissiper. Cette évolution n’est généralement pas volontaire. Plus l’État providence intervient et se développe, plus les individus comptent sur lui. Plus la solidarité familiale et locale se perd, moins ils maintiennent leurs capacités d’anticipation, d’auto-organisation et de prise en charge d’eux-mêmes. Et plus les solidarités de proximité s’affaiblissent, plus la demande d’État augmente. La boucle se referme.

L’individu n’est alors plus un citoyen qui dispose de droits et assume des devoirs. Il devient progressivement dépendant et développe un besoin grandissant de protection. Jusqu’à perdre son autonomie en laissant s’affaiblir ses capacités de faire face par lui-même aux difficultés qu’il rencontre. Et cette sur-protection devenue besoin accroît son inquiétude, donc son besoin d’Etat. Cette situation de dépendance devient alors la nouvelle norme, un nouveau droit et transforme l’individu en un ayant-droit, un bénéficiaire de dispositifs publics, un créancier vis-à-vis de l’Etat. C’est à dire vis-à-vis de la société dans son ensemble, donc de tous, ce qu’il ne perçoit pas distinctement.

Le problème n’est donc pas la protection en elle-même. Le problème apparaît lorsque la protection étatique cesse d’être un moyen d’émancipation pour devenir une substitution durable à la capacité de s’auto-protéger et d’agir. L’Etat-providence peut alors produire un effet de « désémancipation ».

Cette tension avait été pressentie par Tocqueville (1). Dans une société d’individus de plus en plus égaux et de plus en plus séparés, le risque existe qu’ils se tournent toujours davantage vers un pouvoir administratif chargé de répondre à leurs besoins, en perdant beaucoup d’autonomie et de responsabilité. Cette dialectique pernicieuse est à prendre au sérieux. Elle n’est ni bonne pour les individus ni pour la société dans son ensemble. 

Une société sans autonomie est un social vide

La question des corps intermédiaires devient ici centrale. Une démocratie ne repose pas seulement sur deux pôles, l’individu et l’État. Elle a besoin d’un espace intermédiaire fait d’associations, d’entreprises, de syndicats, de mutuelles, de collectivités locales, de familles et de communautés professionnelles. Ces institutions, permettant plus facilement la proximité, organisent la coopération, créent de la confiance, rendent le compromis possible et donnent aux individus la possibilité d’agir ensemble.

Lorsque l’État intermédie la plupart des interactions entre les différents éléments qui composent la société, ces espaces perdent de leur autonomie.  La solidarité horizontale cède la place à une unique solidarité verticale organisée par l’État. Le social tend à devenir vide. Le résultat est préoccupant : une société dont les membres ne savent plus s’organiser entre eux dépend nécessairement davantage de l’État.

La réflexion de Hannah Arendt éclaire ce point sous un autre angle. La liberté politique ne se réduit pas à la possession de droits individuels. Elle suppose un espace où les citoyens peuvent agir ensemble, délibérer et construire un monde commun. Lorsque la vie collective est progressivement transférée vers des dispositifs administratifs, le risque n’est pas seulement bureaucratique. Il est politique. Les citoyens peuvent perdre une partie des espaces où ils exercent concrètement leur liberté et leur capacité d’action. 

C’est ici que la notion d’autonomie prend son sens plein : une société autonome n’est pas une société sans État, mais une société dans laquelle l’État n’a pas besoin de tout organiser parce que les individus et les groupes disposent eux-mêmes d’une capacité suffisante d’organisation.

L’entropie institutionnelle, économique et civique 

L’hyperdémocratie n’est pas seulement une hypertrophie de l’État. C’est un processus d’entropie institutionnelle, économique et civique. Un processus d’accumulation progressive de règles, de procédures, d’organisations administrées, et de droits sans contrepartie, qui accroît la complexité du système tout en réduisant sa capacité à produire efficacement les résultats recherchés et qui compromet tôt ou tard les conditions mêmes de sa reproduction.

Cette entropie est difficile à percevoir, car elle se construit par additions successives. Chaque règle nouvelle paraît raisonnable. Chaque procédure supplémentaire semble justifiée. Chaque dispositif affiche répondre à un besoin. Mais leur somme finit par rendre le système peu lisible, insuffisamment réactif et de moins en moins efficace.

La société consacre alors une part croissante de son énergie à gérer sa propre complexité. En produisant davantage de normes et de contrôles, en passant de plus en plus de temps à les gérer, elle produit moins de richesse, de confiance et de cohésion. 

L’entropie est également financière. En raison de l’extension des droits et des protections sans contrepartie en termes de devoirs, et de la régression induite des solidarités de proximité -familiales, géographiques, professionnelles, etc.-, l’hyper-démocratie conduit à la progression non contenue des dépenses et de la dette.

L’entropie est économique, lorsque les prélèvements, la complexité et les contraintes dues à la sur-réglementation et à la sur-administration pèsent sur le travail, l’investissement, la compétitivité, l’initiative et l’attractivité du travail. 

Elle est civique, lorsque les citoyens cessent progressivement de se sentir responsables de ce qui relève des autres, du collectif, parce qu’ils ont pris l’habitude d’en déléguer la charge à la puissance publique qui les a désintermédiés les uns vis-à-vis des autres. 

Elle est encore civique lorsque ces mêmes citoyens, constatant la perte d’efficacité des services publics malgré des taux de dépenses publiques et de prélèvements obligatoires très élevés et une dette sans cesse en hausse, perdent peu à peu confiance dans les politiques, les institutions, comme entre eux-mêmes, voire en eux-mêmes. Malaise déjà bien répandu dans la société française.  

Au total, l’hyperdémocratie conduit-elle à un nœud de contradictions majeur. L’Etat providence de plus en plus maternant, en étant amené à promettre une protection toujours plus étendue des individus, ne peut que décevoir de plus en plus, de par la baisse induite de son efficacité et de par l’impossibilité de trouver les ressources nécessaires. Il entraîne une insatisfaction permanente et une inquiétude due à la déresponsabilisation ainsi créée par la perte d’autonomie. Il isole les uns des autres, en les désintermédiant. Enfin, pour ce faire, il exige d’augmenter sans cesse les dépenses publiques comme les prélèvements obligatoires, ce qui produit tout à la fois un frein à la dynamique économique nécessaire à la soutenabilité du modèle et à une dette publique par rapport au PIB en croissance incontrôlée. 

Les effets d’une recherche d’égalité jamais rassasiée 

Si l’extension à l’infini des droits sans contrepartie en termes de devoirs est constitutive de l’entropie de l’hyperdémocratie, il en va de même de l’égalité lorsqu’elle cesse de porter sur l’égalité des droits et l’égalité des chances pour prétendre corriger indéfiniment l’inégalité des situations et des résultats.

L’égalité des droits et l’égalité des chances sont des principes fondamentaux qui ont produit des progrès civilisationnels décisifs. Elles libèrent les individus des privilèges de naissance et tendent à leur permettre de construire leur propre trajectoire. Une correction des trop fortes inégalités de richesse y contribue également, de même qu’elle participe à la nécessaire cohésion sociale. Au total, c’est un développement plus harmonieux de la société qui est ainsi recherché.

Mais aucune exigence démocratique ne peut commander d’égaliser sans limite les situations et les résultats entre les uns et les autres sans risquer d’affaiblir profondément le modèle économique et social et finalement le modèle démocratique lui-même. Car une société dynamique est nécessairement une société de différences. Les individus diffèrent par leurs talents, leurs goûts, leurs efforts, leurs choix, leur propension à prendre des risques et leurs ambitions. Ces différences ne sont pas des réalités qu’il faudrait corriger. Elles sont d’ailleurs également l’une des sources de la prospérité et du progrès. Vouloir réduire systématiquement tout écart de situation transforme progressivement toute différence en inégalité suspecte et toute inégalité en problème appelant une intervention publique.

À mesure, en effet, que s’efface la distinction entre inégalité et différence, toute asymétrie devient suspecte. Une réussite peut être moins interprétée comme le produit d’un mérite, d’un travail, d’une responsabilité ou d’un choix que comme le résultat d’un privilège ou d’un comportement peu moral. La hiérarchie devient domination. L’autorité fait soupçonner une violence potentielle. La sélection est accusée d’exclusion. L’hyperdémocratie ne cherche alors plus seulement à corriger les injustices : elle tend à vouloir corriger les différences elles-mêmes.

C’est ce que l’on pourrait appeler une dynamique d’indifférenciation, qui amène de facto à une indifférenciation post-démocratique. Une société qui ne tolère plus que des individus, des groupes ou des institutions occupent des places différentes sans que cette différence soit immédiatement suspectée d’injustice devient progressivement incapable de reconnaître la légitimité de l’autorité. Et il en va de même pour l’excellence, le mérite, comme la sélection. La recherche légitime des discriminations et des abus se transforme alors en une grille d’interprétation unique et systématique des rapports sociaux, dans laquelle toute différence appelle la recherche d’une domination cachée ou d’une inégalité systémique à corriger.

Cette dynamique n’est pas sans danger politique. L’histoire montre que les idéologies qui ont prétendu refonder la société en faisant table rase du passé et en créant un « homme nouveau » ont dû, pour imposer leur modèle à une réalité humaine qui lui résistait, recourir à une contrainte de plus en plus totale. La volonté d’égalité et de justice devient en effet dangereuse lorsqu’elle cesse d’accepter que la condition humaine comporte des limites qu’aucune organisation politique ne saurait abolir. Cette recherche d’égalité « totale » est, comme le soulignait déjà Tocqueville (2), un danger pour la liberté et attise les passions tristes et dangereuses telles que la jalousie. Mais, pour venir à un phénomène contemporain, cette volonté d’égalisation sans limite risque de conduire à des sociétés à tendance totalitaire

L’indifférenciation: risque de retour de la violence mimétique et risque pour la prospérité et la démocratie

En outre, comme l’a montré René Girard, lorsque les différences qui structurent les relations sociales s’effacent, la concurrence mimétique pour les mêmes biens, les mêmes statuts et la même reconnaissance peut s’exacerber jusqu’à provoquer un emballement de la violence mimétique et nourrir la recherche de boucs émissaires. L’indifférenciation, loin d’apaiser, produit ainsi de nouvelles formes de violence et d’intolérance et désigner de nouvelles victimes émissaires.

Une démocratie vivante ne peut évidemment accepter les privilèges de naissance ni les discriminations. Mais elle ne peut davantage sans risque majeur considérer que toute différence constitue une injustice à réparer. Elle doit accepter que l’égalité des droits et des chances puisse produire des différences de situations, de parcours et de résultats. C’est même l’une des conditions de la liberté, d’une démocratie durable et du dynamisme d’une société.

Mais c’est ici aussi que la question de l’égalité rejoint directement celle de la croissance. Une économie progresse parce que certains, suffisamment nombreux, prennent des risques, entreprennent, innovent, investissent, créent de nouveaux produits et de nouvelles entreprises. Certains réussissent, d’autres échouent. Certains secteurs disparaissent tandis que d’autres émergent. Cette différenciation permanente n’est pas une imperfection du modèle économique et social, elle en est l’un des moteurs.

C’est précisément ce qu’explique la théorie schumpétérienne de la croissance. Le progrès ne résulte pas d’une répartition toujours plus parfaite d’un stock de richesses donné. Il procède de l’innovation et de la « destruction créatrice ». Il faut donc que certains aient intérêt à prendre des risques, à expérimenter et à réussir. Une société qui récompense la réussite donne une raison de prendre des risques. Une société qui accepte l’échec permet d’expérimenter. À l’inverse, lorsque les écarts de réussite sont systématiquement neutralisés, le rendement attendu de l’effort, de l’investissement, de la prise de risque ou de l’innovation diminue jusqu’à disparaître. Ce n’est pas seulement une question d’incitation financière : le goût de l’entrepreneuriat, de la réussite, du dépassement de soi et de la reconnaissance sociale participe lui aussi de la dynamique économique. L’innovation crée par nature des écarts temporaires de situation, avant que la concurrence et de nouvelles innovations ne viennent les réduire. 

On ne peut donc vouloir simultanément une société qui égalise constamment les résultats et une économie qui produit de la croissance et une augmentation du niveau de vie. La recherche sans limite de l’égalité des situations s’attaque ainsi au moteur même de la croissance des revenus qu’elle entend ensuite redistribuer. Elle peut progressivement produire une société moins différenciée, moins entreprenante, moins disposée à prendre des risques, donc moins capable de créer les richesses nécessaires au financement de son modèle social.

Cela ne signifie évidemment pas que toute inégalité soit juste ou que toute redistribution soit nuisible. Une économie de marché a besoin d’un Etat de droit, d’une protection sociale et d’une redistribution permettant notamment de corriger pour partie les inégalités. La redistribution, bien pensée, est bonne pour la croissance comme pour la cohésion sociale. Mais il existe une différence essentielle entre corriger les inégalités qui entravent l’égalité des chances et qui répartissent les revenus de façon inefficace pour l’économie et vouloir supprimer les différences qui résultent des choix, des efforts et des trajectoires.

La première démarche émancipe, alors que la seconde peut finir par enfermer. Car, si chaque différence de résultat devient une inégalité qu’il faut corriger, la demande de correction ne peut jamais être satisfaite. Les individus n’ayant ni les mêmes préférences, ni les mêmes capacités, ni les mêmes comportements, ni les mêmes aspirations, l’égalisation des résultats est par nature un objectif sans limite. 

La véritable égalité, comme valeur démocratique, doit dès lors être conçue autrement : garantie de l’égalité des droits, politique délibérée d’égalité des chances, avec la possibilité pour chacun de construire sa propre trajectoire. Elle doit accepter que la liberté produise nécessairement des différences de situations et de résultats. La justice sociale ne consiste pas à rendre les destins identiques, mais à empêcher autant que faire se peut que les destins soient prédéterminés et à permettre à chacun de pouvoir progresser.

Il s’agit donc là d’une seconde manifestation d’entropie engendrée par l’hyper-démocratie. Comme pour l’extension indéfinie des droits, elle finit par consommer les ressources et à abîmer les ressorts de sa propre reproduction. En voulant toujours davantage corriger les résultats de la dynamique économique, elle affaiblit peu à peu, voire tôt ou tard détruire, cette dynamique elle-même. 

Le cas français

La France permet de mesurer la portée du phénomène analysé ci-dessus (3). Notre pays a construit un modèle social protecteur et ambitieux. Il a permis des progrès considérables et demeure un élément essentiel de notre cohésion.  Il conserve d’ailleurs un niveau d’inégalité de revenus après redistribution globalement stable depuis vingt-cinq ans. Il est modéré par rapport à celui des pays développés, en étant très proche de la moyenne européenne et très inférieur à celui des États Unis, par exemple. Mais notre pays a cédé, sans s’auto-réguler, aux dérives endogènes du système, c’est à dire à l’hyper-démocratie. Le résultat est un système devenu extraordinairement complexe, coûteux et particulièrement difficile à réformer, qui compromet les ressources nécessaires à sa reproduction.

La France a consacré progressivement en effet une part exceptionnellement élevée de sa richesse à la dépense publique et aux prélèvements obligatoires. Pourtant, cette dépense ne se traduit pas par une performance économique et sociale à la hauteur des moyens mobilisés. La croissance potentielle est faible, la compétitivité des entreprises a décru en trente ans, le taux d’emploi demeure insuffisant, les services publics ont une efficacité en baisse tandis que le taux d’endettement s’est très fortement accru et les marges de manœuvre budgétaires se sont considérablement réduites.

Le problème n’est donc pas seulement celui d’un niveau trop élevé de dépenses. Il est celui d’un modèle dont la dynamique interne produit toujours plus de normes, de dépenses et d’administration sans générer assez de croissance, d’emploi et de productivité pour les justifier et les financer durablement.

C’est là que se joue la soutenabilité de l’État-providence. Un système social ne peut durablement protéger une société que si cette société produit suffisamment de richesse, d’emploi et de confiance pour financer ces protections. La dette permet de retarder le moment de vérité, mais non de l’annuler. Plus encore, en gagnant du temps, elle contribue à le rendre plus critique et à rendre ultérieurement la résolution du problème bien plus difficile. Ainsi, la dette reporte-t-elle la contrainte, mais en l’aggravant dangereusement. 

Droits, devoirs, égalité 

L’hyper-démocratie se lit donc dans notre rapport aux droits, aux devoirs et à l’égalité. Une démocratie moderne ne doit en aucun cas renoncer aux droits fondamentaux. Mais les droits ne peuvent être durablement dissociés des devoirs. Un droit crée de fait une obligation pour la collectivité. Donc un devoir pour tous. L’oublier fait preuve d’une forme d’hémiplégie. Parallèlement, une protection suppose un financement, une solidarité nécessite une contribution et un service public demande des ressources. Il ne s’agit donc pas de réduire les droits, mais de les inscrire dans un système de responsabilités réciproques et de lucidité partagée sur ce que ces droits impliquent.

 Il ne s’agit pas davantage de tourner le dos à la valeur émancipatrice de l’égalité. Mais de ne pas confondre égalité des situations et des résultats avec l’égalité des droits et l’égalité des chances, qui sont le socle d’une société démocratique.

Enfin, sortir de l’hyper-démocratie ne signifie en aucune manière donner un blanc-seing au laisser-faire. La critique d’un État omniprésent ne conduit pas à un État minimal. Elle conduit à un État fort dans ses fonctions essentielles, protecteur dans ses responsabilités fondamentales, mais qui comprend les limites et les contraintes qu’il doit s’imposer pour laisser la société, c’est à dire l’ensemble des individus qui la compose pris seuls à seuls tout autant qu’en commun, être responsable et capable d’agir.

C’est, au fond, la logique d’une économie sociale de marché. L’Etat y garantit l’Etat de droit, protège les plus fragiles, finance les biens publics essentiels, investit dans l’éducation, la recherche et les infrastructures, corrige les défaillances du marché et assure une concurrence équitable. Mais il ne se substitue pas à la société. L’État doit se penser lui-même pour viser à rendre possible une société tout à la fois cohésive, responsable et autonome. Une économie sociale de marché, c’est simultanément une société qui développe également une vitalité et un dynamisme lui permettant d’assurer autant que faire se peut la prospérité et l’accroissement du niveau de vie de tous.

Il faut pour cela retrouver un principe de subsidiarité : ce qui peut être fait par l’individu ou un groupe social ou professionnel ne doit pas être fait par l’Etat. Ce qui peut être assuré par la société ne doit pas être réalisé par l’administration. Ce qui peut être décidé efficacement en proximité ne doit pas être imposé uniformément depuis l’Etat. La subsidiarité n’est pas une doctrine de retrait. C’est une doctrine de juste allocation des responsabilités. Cela suppose de laisser se reconstruire des corps intermédiaires autonomes : associations, syndicats, entreprises, collectivités, citoyens capables de s’organiser et d’agir. C’est même la condition de l’efficacité de l’Etat. 

Une démocratie qui se pense et s’auto-régule 

La question décisive est finalement celle-ci : la démocratie peut-elle corriger sa dynamique endogène et considérer avec lucidité ses propres limites et contraintes ? Peut-elle s’auto-réguler ?

La démocratie, c’est-à-dire ici sa représentation organisée institutionnellement, doit pouvoir évaluer toute politique publique, supprimer une norme, remettre en cause une dépense, réformer une protection qui produit des effets pervers. Elle doit donc se donner les moyens de mesurer les effets potentiels avant de légiférer ou de réglementer, expérimenter avant de généraliser, vérifier l’efficacité et l’améliorer si nécessaire après implémentation. Elle doit mesurer en outre, non seulement le bénéfice immédiat d’une règle, mais aussi le coût de complexité qu’elle ajoute au système.

Avant de créer un nouveau droit ou un nouveau dispositif, elle doit se poser quelques questions simples : Qui finance ? Qui administre ? Quelle efficacité attendue ? Quelles responsabilités sont déplacées ? Quels effets sur l’autonomie des individus et de la société dans son ensemble ? Quels effets pervers possibles ?

Cette capacité de retour critique de la démocratie sur ses propres institutions et modes de fonctionnement est une condition de la liberté et de la santé politiques. C’est évidemment une condition de la confiance qui lui est accordée par les citoyens. Donc une condition de sa capacité à se reformer. Une démocratie qui ne peut plus se réformer devient progressivement une démocratie qui se subit elle-même et finit par s’affaiblir jusqu’à se mettre en danger.

La sortie de l’hyper-démocratie ne consiste donc pas à renoncer à la garantie de l’égalité des droits, à l’égalité des chances, pas plus qu’à la protection sociale. Elle consiste à retrouver un équilibre entre protection et responsabilité, solidarité et autonomie, droits et devoirs, égalité et liberté, État et société. (3)

Une démocratie durable doit en effet protéger les individus contre les risques qu’ils ne peuvent assumer seuls. Mais elle doit aussi leur laisser l’espace nécessaire pour prendre en charge ceux qu’ils peuvent affronter. Elle doit garantir les droits en n’omettant pas les devoirs qui en sont la juste contrepartie. Elle doit assurer les solidarités essentielles sans remplacer les solidarités de proximité, ni la responsabilité individuelle. Elle doit produire les règles indispensables sans multiplier celles qui étouffent l’initiative. Elle ne doit promettre que ce qu’elle sait pouvoir tenir.

Car une démocratie qui ne connaît pas ses limites finit par provoquer déception et perte de confiance. Et une démocratie qui ne sait plus faire confiance à sa société finit par la rendre dépendante de l’Etat. Une démocratie qui ne sait plus accompagner les droits des devoirs nécessaires finit par fragiliser les droits. Et une société qui ne sait plus se réformer finit par créer l’entropie qui la fait s’affaiblir et décliner. Enfin, une société qui, au nom de l’égalité, devient intolérante à toutes les différences, y compris lorsqu’elles sont légitimes et nécessaires, finit par mettre en danger la démocratie elle-même. 

(1) « Je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme (…) Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?

C’est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre; qu’il renferme l’action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même. L’égalité a préparé les hommes à toutes ces choses: elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait. Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse; il ne détruit point, il empêche de naître; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger. » Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique.

(2) « Je pense que les peuples démocratiques ont un goût naturel pour la liberté ; mais ils ont pour l’égalité une passion ardente, insatiable, éternelle, invincible ; ils veulent l’égalité dans la liberté, et, s’ils ne peuvent l’obtenir, ils la veulent encore dans l’esclavage. Ils supporteront la pauvreté, la servitude, la barbarie(…) » . Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique. 

(3) Dette, réformes et démocratie. Comment sortir du cercle vicieux français. Olivier Klein, Décryptage Editions, mai 2026

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Réformer plutôt que taxer plus : sortir enfin du cercle vicieux français

À mesure que la situation des finances publiques se dégrade, un diagnostic semble s’imposer dans le débat. Pour rétablir les comptes, il faudrait combiner une hausse des prélèvements obligatoires avec une réduction des dépenses publiques. Cette position est aujourd’hui défendue par des responsables politiques comme par des économistes.

Deux arguments sont avancés. Le premier relève de l’arithmétique budgétaire. Si les recettes augmentent tandis que les dépenses diminuent, le déficit se réduit plus rapidement. L’argument est exact… sur une feuille de calcul. Il procède d’une identité comptable incontestable.

Le second est d’ordre politique. Augmenter les prélèvements, en particulier sur les ménages les plus aisés ou sur les entreprises les plus profitables, comme ponctionner les retraités « nantis », permettrait de rendre les réformes plus acceptables. En donnant le sentiment que les efforts sont équitablement répartis, cette stratégie faciliterait les réductions de dépenses et préserverait la cohésion sociale.

Ces deux arguments me semblent passer à côté du problème. Ils raisonnent en statique, comme si les recettes publiques étaient indépendantes de la croissance, comme si les prélèvements n’influençaient ni les comportements, ni l’investissement, ni l’emploi, ni l’innovation, comme si, au-delà d’un certain niveau, ils ne détérioraient pas la compétitivité des entreprises et l’attractivité du travail, et comme si les arbitrages politiques d’aujourd’hui n’affectaient pas les réformes de demain. 

Or une économie n’est pas une identité comptable ; c’est un système dynamique où les comportements s’adaptent aux incitations. Une démocratie également est un système dynamique : les succès ou les échecs des politiques publiques influencent progressivement la confiance des citoyens, donc la capacité même des gouvernements à conduire les réformes suivantes. Surtout, ces raisonnements négligent une question essentielle : pourquoi faudrait-il poursuivre aujourd’hui une stratégie que la France applique, sous des formes diverses, depuis plus de quarante ans, alors même qu’elle nous a conduits à la situation actuelle ?

Car notre pays présente un paradoxe unique parmi les grandes économies développées. Les prélèvements obligatoires représentent environ 43,5 % du PIB, soit l’un des niveaux les plus élevés de l’OCDE. Les dépenses publiques atteignent près de 57 % du PIB, record de l’ensemble des pays développés. Pourtant, les déficits sont devenus permanents, la dette publique approche désormais 120 % du PIB, le PIB par habitant a progressivement décroché par rapport à la moyenne de la zone euro, le taux d’emploi demeure sensiblement inférieur à celui des pays les plus performants d’Europe, tandis que la confiance dans les responsables politiques et les institutions figure parmi les plus faibles des démocraties occidentales.

Si l’accumulation des prélèvements avait constitué la solution, ces déséquilibres auraient dû progressivement disparaître. Or c’est exactement l’inverse qui s’est produit. Depuis plusieurs décennies, chaque difficulté budgétaire a conduit soit à relever les prélèvements, soit à accroître la dette lorsque ces derniers étaient devenus plus difficiles à augmenter. Les réformes structurelles ont souvent été différées, parce que les solutions supplétives – mais fondamentalement non durables- procuraient un répit temporaire. Ce répit n’a jamais permis de résoudre durablement les déséquilibres. Il les a le plus souvent déplacés dans le temps, , en les laissant s’aggraver.

La thèse de cet article est que la France ne souffre pas principalement d’un déficit de recettes publiques. Elle est en fait enfermée dans deux cercles vicieux qui se renforcent mutuellement. Le premier est économique : la progression continue des dépenses appelle des prélèvements toujours plus élevés et davantage de dette lorsque l’accroissement des taxes deviennent plus difficilement acceptables. Cette dynamique pèse progressivement sur la croissance, l’investissement, la compétitivité et le taux d’emploi, réduisant finalement la capacité même du pays à financer son modèle social. Le second est démocratique : l’accumulation des déficits, la dégradation relative des performances publiques malgré des moyens croissants et l’endettement nourrissent une défiance grandissante envers les pouvoirs publiques et les institutions. Cette défiance rend les réformes plus difficiles, ce qui entretient à son tour les déséquilibres économiques.

Sortir de nos cercles vicieux exige aujourd’hui de restaurer les grands équilibres qui conditionnent durablement la prospérité économique et la vitalité démocratique : une dépense publique plus efficace, un taux d’emploi plus élevé, des réformes structurelles ambitieuses et le refus de substituer une fois de plus une hausse des prélèvements aux transformations devenues indispensables.

Les deux cercles vicieux français: quand l’économie et la démocratie s’affaiblissent mutuellement

Pourquoi la France, malgré des prélèvements obligatoires parmi les plus élevés du monde développé et des dépenses publiques sans équivalent au sein de l’OCDE, continue-t-elle d’accumuler des déficits et une dette croissante ? Pourquoi cette mobilisation exceptionnelle de ressources publiques ne se traduit-elle ni par une croissance plus forte, ni par un taux d’emploi comparable à celui des pays les plus performants d’Europe, ni par une satisfaction plus élevée des citoyens à l’égard de leurs services publics ?

Ces paradoxes ne sont pas indépendants les uns des autres. Ils s’inscrivent dans une dynamique cumulative qui enferme progressivement notre pays dans ces cercles vicieux qui se renforcent mutuellement.

Le premier est économique. Depuis plusieurs décennies, la progression des dépenses publiques est plus rapide que celle de la richesse nationale. Pour financer cet écart, la France a dû augmenter son taux de prélèvement et sa dette publique par rapport à son PIB. À mesure que les prélèvements augmentent, les effets sur les comportements économiques sont devenus plus importants. Le coût du travail, la rentabilité des entreprises comme leur compétitivité, l’incitation au travail ou encore le taux d’emploi ont progressivement été affectés relativement aux pays proches les plus efficaces. Sans prétendre que la fiscalité explique à elle seule une moindre efficacité économique de la France, il serait négligeant de considérer qu’elle est devenue sans effet lorsqu’elle atteint de tels niveaux.

La France souffre depuis plusieurs décennies d’un taux d’emploi inférieur à celui des pays européens les plus performants. Cette différence constitue une faiblesse majeure, souvent sous-estimée dans le débat public. Chaque personne qui ne travaille pas alors qu’elle pourrait être en activité représente simultanément une perte de production, de revenus, de cotisations sociales et de recettes fiscales, tout en augmentant davantage les dépenses de solidarité. Symétriquement, augmenter le taux d’emploi produit un double dividende. Cela accroît directement la richesse nationale, donc les recettes publiques, tout en réduisant certaines dépenses liées au chômage ou à l’inactivité. Cela induit une amélioration des finances publiques par l’élargissement de la base productive, et non par une augmentation de la pression exercée sur ceux qui travaillent déjà.

L’écart avec certains de nos voisins européens illustre cette marge de progression. Les pays qui combinent une protection sociale ambitieuse et des finances publiques solides ne sont pas ceux qui prélèvent nécessairement davantage ; ce sont ceux qui parviennent à maintenir une proportion plus élevée de leur population en emploi. Le financement du modèle social dépend moins du niveau de prélèvements appliqué à une base étroite que de la capacité à élargir cette base par davantage d’activité. Les réformes des retraites, du marché du travail, de la formation professionnelle, de l’accompagnement des demandeurs d’emploi et de l’insertion des jeunes et des seniors doivent donc être évaluées à cette aune : contribuer à augmenter durablement le nombre de personnes en activité.

Le taux d’emploi insuffisant et la moindre compétitivité des entreprises affaiblissent la base même des prélèvements et accroissent également certaines dépenses sociales. Dès lors, les déficits persistent, la dette continue de progresser et la tentation renaît d’augmenter encore les prélèvements en évitant les réformes profondes. Ainsi le cercle se referme : davantage de dépenses conduit à davantage de prélèvements, lesquels finissent par peser sur la création de richesse, ce qui alimente de nouveaux déficits entrainant à leur tour davantage de prélèvements ou davantage d’endettement. 

Il est également indispensable d’augmenter la valeur ajoutée produite par ceux qui ont un emploi, soit les gains de productivité. Ces derniers sont également essentiels à la croissance, à l’augmentation du pouvoir d’achat et par là-même aux finances publiques. Les réformes sont ici aussi indispensables. Pour favoriser l’innovation et sa diffusion, pour permettre plus facilement les économies d’échelle, donc la croissance rapide des entreprises. Cela passe aussi par la qualité de l’éducation et l’investissement sur le capital humain. Par la non sur-réglementation et sur-administration. Par la pénalisation de l’échec moins lourde et une meilleure valorisation de la réussite. Par un mariage plus efficace de la recherche et développement privée et publique. Par une plus grande flexibilité du travail pour assurer une meilleure fluidité vers les entreprises des nouveaux secteurs porteurs, etc.  L’accroissement des gains de productivité est donc également clé. Mais ils nécessitent des réformes de longue haleine, qui, pour indispensable qu’il soit de les initier au plus vite, n’auront elles-mêmes d’effet qu’à moyen et long terme. La hausse du taux d’emploi doit être conjuguée à la recherche de gains de productivité plus élevés. Il est toutefois plus aisé de décider et de provoquer à court moyen terme la première. C’est pourquoi nous nous concentrerons davantage sur le taux d’emploi, sans aucunement sous-estimer l’importance parallèle des gains de productivité.

Cela dit, les mêmes causes participent de l’insuffisance du taux d’emploi comme de celle des gains de productivité. Des prélèvements obligatoires trop élevés, en soi comme comparativement aux pays semblables, jouent négativement sur les deux éléments. L’envie d’entreprendre, d’être le plus performant, la capacité bénéficiaire permettant de monter le niveau de recherche et développement, la capacité à croître rapidement, etc., sont également impactés par le niveau de prélèvement. Le cercle vicieux ici décrit les englobe bien tous les deux.

Mais ce premier cercle n’explique pas tout. Il en nourrit progressivement un second, plus profond encore.

Le cercle vicieux démocratique

Lorsque les citoyens constatent que les prélèvements et les dépenses publiques atteignent des niveaux records, mais que les déficits demeurent, que la dette croît sans cesse et que l’efficacité perçue de nombreux services publics se dégrade, la confiance s’érode inévitablement. La confiance dans les gouvernements, dans les institutions, dans les partis politiques, mais aussi la confiance entre les citoyens eux-mêmes. Les enquêtes internationales montrent que cette défiance est aujourd’hui particulièrement marquée en France. Elle devient un problème politique, mais aussi un facteur économique. Une société qui doute de plus en plus de ses institutions et dont la défiance entre les groupes sociaux et entre les citoyens eux-mêmes s’élève dangereusement accepte plus difficilement les réformes, même lorsqu’elles sont nécessaires. Chaque projet est immédiatement interprété comme une menace pour un groupe particulier, chaque réforme est soupçonnée d’être injuste, chaque arbitrage devient plus conflictuel.

Le pouvoir politique est alors conduit à privilégier les solutions les moins coûteuses à court terme électoralement : différer les réformes, créer de nouveaux dispositifs, préserver les dépenses existantes et financer les déséquilibres par davantage de dette. Cette dette devient à son tour le moyen de concilier des demandes sociales croissantes sans arbitrer réellement entre elles. Mais elle reporte aussi simplement les difficultés sur les générations suivantes, sans résoudre les déséquilibres présents.

Le premier cercle vicieux alimente donc le second, et le second renforce le premier. C’est la dynamique de ces interactions qui expliquent pourquoi la France demeure prisonnière d’une trajectoire dont elle ne parvient pas à s’extraire.

Cette lecture conduit à une conclusion essentielle. Le problème français n’est pas d’abord celui d’un niveau insuffisant de recettes publiques. Il est celui d’un ensemble d’équilibres progressivement rompus : entre dépenses et richesse produite, entre solidarité et responsabilité, entre droits et devoirs, entre redistribution et création de richesse, entre protection et incitation, entre court terme « politique » et soutenabilité de long terme. Tant que ces équilibres ne seront pas reconstruits, chaque nouvelle hausse des prélèvements obligatoires risque moins de résoudre les déséquilibres que de prolonger la dynamique qui les a produits.

C’est pourquoi la véritable question n’est pas de savoir comment financer davantage de dépenses publiques, mais comment rendre celles-ci plus efficaces, comment réussir à réaliser les réformes structurelles indispensables, tout en retrouvant les équilibres nécessaires entre droits et devoirs pour assurer durablement le financement de notre modèle social.

L’expérience internationale confirme qu’il faut réformer plutôt que taxer

Le diagnostic qui précède pourrait être discuté s’il ne reposait que sur une interprétation du cas français. Si le diagnostic développé jusqu’ici est correct, une conséquence doit pouvoir être observée dans les faits. Les pays confrontés à de graves déséquilibres budgétaires devraient obtenir de meilleurs résultats lorsqu’ils réforment leur économie et améliorent l’efficacité de leur dépense publique que lorsqu’ils cherchent principalement à rétablir leurs comptes par des hausses de prélèvements. Or, cela est en effet largement conforté par les travaux consacrés aux consolidations budgétaires et par l’expérience de nombreux pays développés confrontés, avant nous, à des déséquilibres comparables.

La question est simple : lorsqu’un pays doit rétablir ses finances publiques, est-il plus efficace d’augmenter les prélèvements ou de maîtriser les dépenses tout en conduisant les réformes structurelles qui renforcent durablement la croissance ? La littérature économique apporte une réponse convergente. Les travaux d’Alberto Alesina, de Silvia Ardagna, de Carlo Favero et de Francesco Giavazzi ont renouvelé l’analyse des consolidations budgétaires. Leur originalité est d’avoir étudié non des mesures isolées mais des programmes complets de redressement, en intégrant les anticipations des ménages et des entreprises. Leur conclusion est robuste : les ajustements reposant principalement sur la maîtrise de la dépense publique entraînent, en moyenne, des pertes d’activité plus limitées que ceux fondés principalement sur une augmentation des prélèvements obligatoires. Ils sont également plus durables. Ces résultats ne sont pas isolés. Les travaux de Guajardo, Leigh et Pescatori pour le FMI, reposant sur une méthodologie différente, aboutissent à une conclusion proche. L’OCDE, comme le FMI dans ses recommandations de politique économique, souligne également que, lorsqu’un assainissement budgétaire devient nécessaire, il est préférable qu’il repose prioritairement sur une maîtrise des dépenses courantes, une amélioration de leur efficacité et des réformes structurelles favorisant la croissance. Tout en préservant les dépenses d’investissement qui conditionnent la prospérité future : éducation, recherche, innovation, infrastructures ou formation.

Pourquoi cette convergence ? Parce qu’un programme crédible de réformes modifie les anticipations des agents économiques. Lorsqu’ils anticipent une stabilisation durable des finances publiques sans nouvelle hausse durable de la pression fiscale, les entreprises investissent davantage, les ménages retrouvent confiance et l’économie bénéficie progressivement d’un supplément de croissance. À l’inverse, lorsque le rétablissement budgétaire repose principalement sur une augmentation des prélèvements, en particulier dans un pays déjà fortement taxé, les effets sur l’investissement, le travail, la compétitivité et l’innovation tendent à réduire une partie des gains budgétaires attendus.

Les expériences nationales illustrent concrètement ces mécanismes. Le Canada constitue sans doute l’exemple le plus emblématique. Au milieu des années 1990, confronté à des déficits devenus préoccupants, le gouvernement fédéral engage une revue exhaustive de l’ensemble des politiques publiques. Chaque dépense est évaluée selon son utilité et son efficacité. Les structures administratives sont simplifiées, les dépenses de fonctionnement réduites, tandis que les missions prioritaires sont préservées. En quelques années, les déficits disparaissent, la dette publique amorce une baisse durable et la croissance repart. Ce redressement n’a pas résulté d’un alourdissement de la fiscalité, il a reposé sur une transformation de l’action publique et sur le retour de la confiance.

La Suède suit une trajectoire comparable après la grave crise du début des années 1990. Elle réforme profondément son système de retraites en le rendant automatiquement soutenable face au vieillissement démographique, introduit des règles budgétaires strictes, modernise son administration et conduit des réformes destinées à accroître durablement le taux d’emploi. Trente ans plus tard, elle conjugue une protection sociale parmi les plus généreuses d’Europe avec un taux d’emploi élevé, un taux de dette publique très modéré et des finances publiques saines. Son exemple montre qu’il n’existe aucune contradiction entre un État social ambitieux et une discipline budgétaire exigeante. La condition est que la création de richesse progresse au même rythme que les solidarités qu’elle finance.

Ces expériences conduisent à une conclusion importante pour le débat français. Le véritable choix n’est pas entre l’austérité et la solidarité, ni entre un État fort et un État faible. Il est entre deux stratégies de rétablissement. La première consiste à rechercher des recettes supplémentaires pour préserver autant que possible les structures existantes. La seconde consiste à améliorer l’efficacité de la dépense publique et à conduire les réformes qui élèvent durablement le potentiel de croissance. Les travaux empiriques sur les expériences étrangères montrent que c’est cette seconde stratégie qui produit les résultats les plus significatifs et les plus durables.

La France présente toutefois une caractéristique supplémentaire qui rend cette conclusion encore plus décisive. Les pays étudiés par cette littérature n’abordaient généralement pas leurs consolidations avec un niveau de prélèvements obligatoires comparable au nôtre. Lorsque la pression fiscale figure déjà parmi les plus élevées des économies développées, les effets négatifs d’une augmentation supplémentaire sont susceptibles d’être encore plus importants. C’est pourquoi la tentation actuelle d’ajouter de nouveaux prélèvements à un niveau déjà record risque moins d’accélérer la sortie de crise que de prolonger la logique même qui a conduit à nos déséquilibres. Les enseignements de la recherche rejoignent ici ceux de l’expérience française : ce n’est pas en différant les réformes grâce à des recettes supplémentaires que l’on rompt un cercle vicieux, mais en s’attaquant enfin à ses causes.

Réformer l’action publique : améliorer l’efficacité de la dépense 

Si l’augmentation continue des prélèvements ni l’accroissement incessant de la dette publique ne constituent plus une solution, l’alternative ne peut pourtant pas être une politique de réduction uniforme des dépenses publiques. Le véritable enjeu est ailleurs : rendre la dépense plus efficace.

Le niveau des dépenses publiques n’est pas, en lui-même, un indicateur de réussite ou d’échec. Ce qui importe est le service effectivement rendu aux citoyens, la croissance qu’elles permettent de soutenir et la qualité des biens publics qu’elles financent. Or, de ce point de vue, la France présente un paradoxe préoccupant. Jamais la dépense publique n’a représenté une part aussi importante de notre richesse nationale, tandis que la satisfaction des Français à l’égard de nombreux services publics s’est progressivement dégradée.

Ce paradoxe traduit un phénomène que l’on peut qualifier d’entropie de l’action publique. À mesure que les structures administratives se multiplient, que les normes s’accumulent, que les dispositifs se superposent et que les procédures deviennent toujours plus complexes, une part croissante des ressources est absorbée par le fonctionnement même du système plutôt que par sa finalité. Comme dans tout système complexe, l’énergie est progressivement consommée par l’organisation elle-même.

L’éducation en fournit une première illustration. La France consacre à son système éducatif (une fois rectifiée la question du poids des retraites dans son budget) une part de richesse nationale comparable à celle de nombreux partenaires européens. Pourtant, les performances des élèves baissent dans les enquêtes internationales et l’égalité des chances a reculé. En outre, les enseignants sont en moyenne moins rémunérés que ceux des pays européens (deux fois moins par rapport à l’Allemagne). Le problème n’est donc pas principalement celui des moyens, mais celui de leur allocation, de l’organisation du système et de sa gouvernance.

La santé offre un constat voisin. Notre pays consacre plus de 11 % de son PIB aux dépenses de santé, parmi les niveaux les plus élevés des économies développées. Pourtant, les tensions hospitalières se multiplient, les personnels soignants expriment un profond malaise, les délais d’accès aux soins s’allongent dans de nombreux territoires et l’articulation entre médecine de ville, hôpital et prévention demeure insuffisamment organisée. Et les infirmiers allemands sont payées un tiers de plus que les français. Là encore, la question centrale n’est pas celle du volume de la dépense mais de son efficacité.

Cette recherche d’efficacité suppose également de réexaminer les incitations qui structurent notre système de protection sociale. L’objectif n’est nullement de remettre en cause les droits fondamentaux auxquels les Français sont légitimement attachés. Il est de faire en sorte que ces droits soient exercés conformément à leur finalité et que les mécanismes collectifs n’encouragent pas, involontairement, des comportements qui finissent par fragiliser le système lui-même.

Les dépenses d’indemnités journalières illustrent cette nécessité. Leur progression est très supérieure à celle de la richesse nationale. Une partie importante de cette hausse s’explique naturellement par le vieillissement de la population, l’évolution des salaires ou certaines dégradations des conditions de travail. Mais les rapports de la Cnam montrent également que les dispositifs de contrôle restent insuffisants et que les pratiques sont très hétérogènes. L’enjeu n’est pas de contester les arrêts de travail justifiés. Il est de garantir que la solidarité nationale bénéficie pleinement à ceux qui en ont réellement besoin.

La même logique vaut pour la consommation de soins. La France présente l’un des restes à charge les plus faibles de l’OCDE. Ce choix traduit une volonté légitime de protection. Mais un bien dont le coût est presque totalement invisible au moment de son utilisation tend à être davantage consommé. Sans remettre en cause l’accès universel aux soins, il est donc légitime de réfléchir aux modalités d’organisation du parcours de soins, au rôle du médecin traitant, à la prévention, à la responsabilisation de chacun par la mise en place d’un « reste à charge » juste et suffisant.

Le même raisonnement s’applique aux politiques d’emploi. Une société solidaire doit naturellement protéger ceux qui traversent des périodes de chômage ou de précarité. Mais cette solidarité atteint pleinement son objectif lorsqu’elle favorise effectivement le retour à l’emploi. Les réformes engagées autour de France Travail, le renforcement de l’accompagnement personnalisé ou l’évolution des règles d’indemnisation répondent à cette logique : il ne s’agit pas d’opposer droits et devoirs, mais de les réconcilier. Les protections sociales sont d’autant plus légitimes qu’elles permettent de retrouver rapidement une autonomie durable.

Cette réflexion dépasse d’ailleurs ces seuls domaines. Elle conduit à réinterroger l’ensemble de l’organisation publique : la multiplication des échelons administratifs, les doublons entre administrations, la prolifération normative, la dispersion des compétences ou encore l’absence d’évaluation systématique des politiques publiques. Réformer ne signifie pas affaiblir l’État. Cela signifie lui permettre de mieux remplir ses missions essentielles.

L’enjeu dépasse enfin les seules économies budgétaires. Une dépense publique plus efficace améliore les services rendus aux citoyens, renforce la confiance, libère des marges pour investir davantage dans l’éducation, la recherche, l’innovation ou la transition écologique, et permet d’abaisser progressivement le poids des dépenses de fonctionnement dans la richesse nationale sans diminuer la qualité du modèle social.

C’est précisément cette logique qui distingue une politique de réformes d’une politique d’austérité. La première cherche à produire davantage de valeur publique avec des ressources plus justes et mieux utilisées. La seconde se contente de réduire les moyens. Seule la première est susceptible de rompre durablement le cercle vicieux français, sans subir.

Retrouver les grands équilibres: une exigence démocratique autant qu’économique

Les réformes de la dépense publique, le relèvement du taux d’emploi et la restauration de la croissance potentielle sont les conditions économiques de la sortie du cercle vicieux français. Mais elles se heurtent à une difficulté plus profonde, qui dépasse largement les finances publiques.

Pourquoi un pays qui dispose d’une administration de grande qualité, d’économistes reconnus et d’institutions solides peine-t-il autant à engager des réformes pourtant largement documentées et souvent mises en œuvre avec succès chez plusieurs de ses voisins ?  La réponse est, pour une large part, liée à l’évolution de notre démocratie. Depuis plusieurs décennies, notre démocratie a progressivement privilégié l’extension continue des droits individuels et des protections collectives, sans pour le moins accorder une attention comparable aux responsabilités qui les rendent possibles. Voire en laissant régresser devoirs qui doivent accompagner parallèlement l’extension de ces droits. Le progrès social est une conquête essentielle. Mais il ne peut durablement reposer que sur une économie capable de produire les richesses qui le financent.

Comme l’a justement observé Nicolas Dufourcq, le social ne peut s’étendre à l’infini. Cette remarque ne traduit aucune remise en cause de la solidarité. Elle rappelle une évidence trop souvent oubliée : toute protection collective suppose, en amont, une création de richesse suffisante. Lorsque les droits progressent plus vite que la capacité de l’économie à les financer, la dette devient le moyen de promettre dès aujourd’hui ce que la production nationale ne permet plus de financer.

Le même déséquilibre apparaît dans notre conception de l’égalité. Réduire les inégalités excessives est l’une des missions fondamentales de l’État social. Mais vouloir réduire toujours davantage toutes les différences de revenus, de patrimoines ou de situations conduit progressivement à accroître sans cesse les transferts et les prélèvements nécessaires à leur financement. Au-delà d’un certain seuil, cette logique finit par affaiblir les facteurs mêmes qui créent la richesse à redistribuer : le travail, l’investissement, l’innovation, l’entrepreneuriat et la prise de risque.

L’histoire économique montre qu’aucune société ne peut durablement améliorer la redistribution si elle détériore simultanément les conditions de la création de richesse. La justice sociale et l’efficacité économique ne s’opposent pas ; elles se combinent et se renforcent mutuellement lorsque l’équilibre entre les deux termes qui permet cet optimum socio-économique est respecté. À l’inverse, lorsque la demande d’égalité en tout progresse sans limite, elle finit par fragiliser le modèle social qu’elle entend protéger.

C’est ce déséquilibre qui nourrit aujourd’hui le second cercle vicieux décrit dans cet article. Malgré des prélèvements et des dépenses parmi les plus élevés du monde développé, les citoyens constatent que les déficits persistent, que la dette continue de progresser sans contrôle et que plusieurs services publics essentiels voient leur efficacité contestée. Cette contradiction alimente une défiance croissante à l’égard des responsables politiques, des institutions publiques, entre les groupes sociaux, voire entre les citoyens eux-mêmes.

Les enquêtes internationales sont, sur ce point, particulièrement préoccupantes. La confiance des Français dans leurs institutions démocratiques est désormais nettement inférieure à celle observée dans plusieurs grands pays européens. Cette défiance ne constitue pas seulement un symptôme ; elle devient elle-même une cause. Plus la confiance recule, plus les gouvernements peinent à engager des réformes structurelles. Et plus les réformes sont différées, plus les déséquilibres économiques s’aggravent. Enfin, plus ces déséquilibres s’aggravent, plus la confiance continue de s’éroder.

C’est cette dynamique que j’ai proposé d’analyser, dans d’autres travaux, sous le terme d’« hyperdémocratie ». Non pas une démocratie excessive dans ses principes-mêmes, mais une dérive endogène de la démocratie, progressivement moins capable d’arbitrer entre présent et avenir, entre droits et devoirs, entre solidarité et responsabilité, entre redistribution et création de richesse. Une démocratie qui peine de plus en plus à dire non aux demandes immédiates, et qui reporte sur la dette les arbitrages qu’elle n’ose plus assumer.

Sortir du cercle vicieux français suppose donc davantage qu’un redressement budgétaire. Il s’agit de retrouver les grands équilibres qui fondent toute société durable : produire avant de redistribuer, protéger sans désinciter, garantir des droits tout en confortant les devoirs qui les rendent possibles, investir dans l’avenir plutôt que financer le présent par la dette. C’est à cette condition que la confiance pourra progressivement être restaurée, condition indispensable à la réussite des réformes elles-mêmes.

Aujourd’hui, la situation des finances publiques françaises impose des décisions importantes. Mais encore faut-il poser le bon diagnostic. Le débat est aujourd’hui largement dominé par une approche comptable ou statique. Il n’est plus possible d’ignorer les causes de notre trajectoire depuis plus de quarante ans. Il n’est plus acceptable de fermer les yeux sur ce que nous enseignent les expériences étrangères. 

Dès lors, proposer d’augmenter une nouvelle fois les prélèvements obligatoires et le taux de redistribution pour accompagner quelques réductions de dépenses ultérieures revient à reproduire le mécanisme même qui nous a conduits dans cette impasse. Cette stratégie peut sembler rassurante parce qu’elle donne l’impression d’accélérer le redressement budgétaire ou de mieux répartir les efforts. Mais elle demeure fondée sur une vue qui manque la dynamique réelle des causes et des effets. Elle ne voit pas que, dans une économie déjà fortement taxée, une nouvelle hausse des prélèvements risque d’affaiblir encore la compétitivité des entreprises et l’attractivité du travail, donc le taux d’emploi, le potentiel de croissance et, à terme, les finances publiques elles-mêmes. Elle ne voit pas davantage qu’en offrant un nouveau répit budgétaire, elle peut conduire une fois encore à différer les réformes de fond. Tout en aggravant l’état de défiance généralisé déjà bien répandu en France.

L’enjeu est donc de rompre avec une logique qui consiste à financer toujours plus longtemps les conséquences de nos déséquilibres plutôt qu’à en traiter les causes. Cela suppose de réformer l’organisation de l’action publique afin d’améliorer l’efficacité de chaque euro dépensé. Cela suppose de relever durablement le taux d’emploi, déterminant essentiel de la croissance potentielle et des recettes publiques futures. Cela suppose également de restaurer des incitations cohérentes dans notre système de protection sociale, afin qu’il protège pleinement ceux qui en ont besoin, tout en encourageant l’activité, la responsabilité, la prise de risque et la création de richesse. Cela suppose enfin de retrouver la confiance, en retrouvant les grands équilibres entre droits et devoirs, solidarité et responsabilité, redistribution et production, présent et avenir, qui fondent la démocratie et la prospérité elles-mêmes.

Car, au fond, la confiance est le véritable capital d’une démocratie. Elle ne se décrète pas. Elle ne s’achète pas par la dette. Elle ne se reconquiert pas plus par une succession de hausses d’impôts. Elle naît de la capacité d’un pays à regarder lucidement ses difficultés, à accepter les réformes nécessaires, et à démontrer, dans la durée, que l’action publique peut être à la fois efficace, responsable et juste. C’est à cette condition que la France pourra enfin sortir du cercle vicieux dans lequel elle s’est progressivement enfermée.

Il ne s’agit nullement de remettre en cause le modèle social français. Bien au contraire. La meilleure façon de le préserver est de lui redonner les bases économiques et sociétales qui assureront sa pérennité. Une protection sociale généreuse ne peut durablement prospérer sur une économie qui s’affaiblit et une confiance qui s’érode.

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Olivier Klein : « La désindexation ne peut tenir lieu de réforme des retraites »

Olivier Klein est économiste. Il a notamment publié Dette, réformes et démocratie. Comment sortir du cercle vicieux français ? (Décryptage Éditions, 2026).

La désindexation des pensions peut apparaître comme une solution simple à un problème devenu urgent : réduire, à court terme, la progression des dépenses de retraite et contribuer au redressement de nos finances publiques. Elle sera probablement nécessaire dans l’immédiat, au moins partiellement, compte tenu des fortes tensions sur la dette. Mais il faut être lucide sur sa nature : la désindexation n’est pas une réforme des retraites. C’est un expédient de très court terme, qui n’est dû qu’à notre incapacité à faire cette réforme. Elle ne peut en aucun cas durablement s’y substituer.

Le problème des retraites est d’abord démographique. Nous vivons plus longtemps, ce qui est une formidable réussite collective. Mais cette évolution modifie nécessairement l’équilibre entre les années passées au travail et celles passées à la retraite. Dans un système par répartition, les pensions sont financées par les revenus de ceux qui travaillent. Lorsque le nombre de retraités augmente plus vite que celui des actifs, il faut bien modifier cet équilibre d’une manière ou d’une autre.

Il n’existe, au fond, que trois grandes variables sur lesquelles agir : augmenter les cotisations, diminuer les pensions ou augmenter la durée de la vie professionnelle. Les deux premières solutions ont un point commun : elles réduisent le pouvoir d’achat et le niveau de vie. Au total, la hausse des cotisations renchérit le coût du travail et pèse sur les revenus disponibles comme sur la compétitivité. La baisse des pensions réduit directement le niveau de vie des retraités et nourrit l’incertitude des ces derniers comme des actifs quant à leur propre retraite, ce qui contribue notamment à un taux d’épargne déjà très élevé. Dans les deux cas, la croissance en pâtit.

L’allongement de la durée d’activité présente au contraire une propriété essentielle : il augmente le nombre de personnes qui travaillent, donc le potentiel de croissance du pays. Il permet ainsi de financer les retraites sans diminuer le revenu disponible des actifs ou des retraités. Mieux encore, en augmentant le taux d’emploi, il accroît la richesse produite et peut donc permettre, à terme, d’améliorer le niveau de vie de tous. C’est la raison pour laquelle tant de pays européens ont fait ces réformes. La France ne peut durablement faire exception à cette réalité démographique et économique.

Il faut toutefois accompagner cet allongement. Pour la plupart des actifs, travailler quelques années de plus n’a rien d’incompatible avec une vie longue et équilibrée. Le travail est certes une source de revenu, mais aussi un moyen de socialisation, d’autonomie et de réalisation personnelle. Cela ne signifie évidemment pas que tous les métiers se valent à ce titre. La pénibilité et l’usure physique ou psychologique justifient des dispositifs spécifiques permettant des départs anticipés. La dernière partie de la vie professionnelle doit également pouvoir être aménagée grâce à la formation, à la reconversion et à l’adaptation des postes.

Il faut surtout comprendre que la norme collective modifie les comportements. Si l’âge de départ augmente effectivement, les entreprises adapteront progressivement leur regard sur les salariés les plus âgés. Elles l’ont déjà fait au cours des vingt dernières années. Cette évolution sera d’autant plus nécessaire que la diminution du nombre de personnes en âge de travailler rendra les seniors plus précieux sur le marché du travail.

Ainsi, c’est précisément parce que nous avons trop tardé à agir que la tentation est aujourd’hui grande de recourir à la désindexation, qui n’est qu’un pis-aller. La désindexation ne peut tenir lieu de politique. Une baisse durable de la valeur réelle des pensions finirait par provoquer une véritable asphyxie des retraités doublée d’une perte de confiance profonde dans le système de retraite par répartition : pourquoi accepter aujourd’hui de cotiser si le montant des retraites sert durablement de variable d’ajustement à un problème démographique ?

La vraie question n’est donc pas de savoir comment faire payer davantage les retraités – alors qu’ils ne sont en rien favorisés en France, pas davantage qu’en comparaison avec ceux des autres pays européens -, ni comment faire payer davantage les actifs. Elle est de savoir comment adapter notre système à une transformation démographique. Nous avons trop longtemps reculé devant cette réforme.

Pour les retraités comme pour les actifs – futurs retraités au demeurant -, comme dans l’intérêt de l’économie du pays dans son ensemble, quand allons-nous enfin cesser de traiter les effets au lieu d’en traiter les causes ? La désindexation ne peut être qu’un expédient de court terme. Elle ne peut ni ne doit surtout pas devenir le moyen d’escamoter à nouveau et pour longtemps la réforme des retraites.

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Contre l’illusion d’une éthique sans efficacité : plaidoyer pour une nouvelle alliance

Le modèle européen a constitué une réussite historique. Fondé sur l’économie sociale de marché, il a permis de concilier croissance, réduction des inégalités, protection sociale et stabilité démocratique. Son principe était simple : le marché crée les richesses, tandis que la puissance publique fixe les règles, corrige les défaillances du marché et garantit la cohésion sociale.

Ce modèle reposait sur un équilibre entre le marché et l’État, ainsi que sur leur complémentarité. Mais cet équilibre s’est progressivement fragilisé au nom d’une éthique qui s’est peu à peu détachée de la recherche de l’efficacité, voire s’y est opposée. L’action publique est intervenue de plus en plus, réglementant, normant et redistribuant toujours davantage, au risque avéré d’abîmer la dynamique économique et sociale elle-même.

Nous avons ainsi trop souvent opposé l’éthique et l’efficacité, comme si la première appartenait au domaine public et social, et la seconde au monde de l’entreprise et du marché. Cette opposition est pourtant trompeuse. Une économie de marché privée de règles peut produire des rentes, des inégalités insoutenables et des crises à répétition. Mais une puissance publique qui accumule les normes, les procédures , les taxes et les interventions peut, elle aussi, devenir trop lourde, entraver le dynamisme économique et finir par nuire au social. L’enjeu est donc de retrouver l’équilibre et la complémentarité entre éthique et efficacité.

Il est temps de le dire clairement : penser que maîtriser et rendre plus efficaces les dépenses publiques c’est abîmer le modèle social est un contresens. La lutte contre la tendance entropique à la croissance sans limites des dépenses publiques – y compris sociales- est indispensable à la soutenabilité de notre modèle social. 

En effet, à mesure que l’État-providence s’est développé, une première dérive de la démocratie s’est fait jour, sous prétexte d’affirmer une éthique toujours plus absolue : une demande de toujours plus de protection, de droits, de garanties, de redistribution et de correction des inégalités. Mais tout nouveau droit, toute nouvelle norme, toute nouvelle dépense ou toute nouvelle intervention publique a été considéré comme légitime, sans même que soient posés les conditions économiques, les devoirs et les responsabilités qui les rendaient possibles. S’y est ajoutée, dans le même esprit, une seconde dérive : une conception toujours plus extensive de l’égalité, qui a tendu à passer de l’égalité des droits et des chances à la recherche de l’égalité des situations, voire des résultats de chacun. En refusant progressivement les inégalités dues au talent, à la prise de risque ou à l’initiative.  

Ces deux dérives cumulées ont contribué à affaiblir les moteurs du dynamisme économique, mettant ainsi en péril le modèle social lui-même, qui en dépend. On ne peut en effet multiplier les droits et les protections, pas plus qu’accentuer la recherche d’une égalité multidimensionnelle, sans veiller à préserver les incitations à travailler, à entreprendre, à investir, à innover et à prendre des risques. Mais aussi à n’user de la protection sociale qu’à bon escient.  Ce sont en effet ces moteurs qui créent et préservent les ressources nécessaires au financement du modèle social.

Ces deux dérives de la démocratie, qui conduisent à ce que j’appelle l’hyperdémocratie, ne constituent pas l’accomplissement de la démocratie, mais au contraire sont l’expression délétère d’une démocratie qui ne s’autorégule pas. Elles contiennent un même paradoxe : en voulant étendre sans autre considération l’éthique, elles finissent par affaiblir les conditions économiques, l’efficacité du système, qui permettent de répondre aux légitimes demandes sociales. Lorsque les promesses collectives deviennent incompatibles avec les ressources disponibles, il faut en effet soit augmenter toujours plus les prélèvements, soit accroître sans cesse la dette, soit dégrader les services publics ou finalement réduire les prestations. La confiance dans la capacité du système à tenir ses promesses se fragilise alors. Lorsque l’écart entre les promesses et la réalité perçue devient trop important, c’est en effet la confiance dans les autorités publiques, dans les institutions, entre les groupes sociaux et entre les individus eux-mêmes – et, finalement, dans la démocratie – qui est atteinte.

L’efficacité est une valeur qui n’est pas opposable à l’éthique. Au contraire. Une administration elle-même efficace, et au service de l’efficacité de l’ensemble du système, sert mieux, en tout point, l’intérêt général. Rendre plus efficaces les dépenses publiques ne peut être réduit à « faire des économies » au sens comptable du terme. C’est rendre service au modèle économique et social du pays. Une administration peu efficace, tant dans son mode de fonctionnement propre que dans sa tendance à sur-administrer, à sur-réglementer, à sur-normer et à sur-intervenir crée de l’entropie et crée peu à peu une incapacité du système economico-social à se reproduire. 

L’Europe et la France n’ont pas à choisir entre le modèle américain et le capitalisme administré chinois. Mais, pour rompre avec l’asphyxie progressive qui les étouffe, elles doivent retrouver et renouveler ce qui fait la force de leur économie sociale de marché : un équilibre durable et tonique entre éthique et efficacité. Cela suppose de cesser d’opposer marché et État, entreprise et justice sociale, performance et protection sociale. Une économie de marché bien régulée, assurant équité et valorisation de la prise de risque et de la réussite, est le meilleur allié d’un modèle social ambitieux.

C’est cet équilibre qui permettra à nos démocraties de rester libres, prospères et solidaires, sans développer, par leurs propres déséquilibres, les populismes et les illibéralismes qui les menacent.

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RETRAITES: DERRIÈRE LE PROCÈS EN GÉNEROSITÉ, LA RÉALITÉ

Avec un taux de remplacement net d’environ 70 % selon l’OCDE pour un salarié type ayant travaillé à temps plein durant toute sa carrière (seule méthode permettant une comparaison valable), la France ne figure pas parmi les pays les plus généreux.
L’Espagne atteint environ 85 %, l’Italie 83 %, l’Autriche 89 % et les Pays-Bas près de 95 %.

De plus, contrairement à ce qui est parfois annoncé, un retraité ne gagne pas plus en moyenne qu’un actif. Pour une moyenne (retraités et actifs confondus) des revenus disponibles à 100, les retraites ont 80,2 et les actifs 114,7. Pourtant, dans le débat public français, l’idée selon laquelle nos retraites seraient excessivement favorables est devenue un a priori. A force d’être répétée, cette affirmation s’est imposée comme un lieu commun.

Trop faible taux d’emploi des seniors

Le diagnostic souvent porté sur les retraites françaises mérite ainsi d’être réexaminé. Oui, notre système est coûteux. Le montant total des retraites sur PIB en France est d’environ de deux points supérieur à celui de la zone euro en moyenne. Mais cela ne vient pas de pensions excessives. Mais très largement de notre trop faible taux d’emploi des seniors. Il est en France de 42 %, en Allemagne de 65 %, en Suède de 70 % et aux Pays-Bas de 75 %. L’espérance de vie après le départ en retraite est chez nous supérieure d’environ 5 ans à la moyenne européenne.

Dans ce contexte, l’allongement progressif de la durée d’activité apparaît moins comme un sacrifice que comme une adaptation logique et indispensable à l’évolution de l’espérance de vie. D’ailleurs considérer qu’il est insupportable de travailler plus longtemps revient implicitement à voir le travail comme une souffrance. Bien sûr, certaines situations professionnelles personnelles ou collectives peuvent être pénibles et doivent être traitées comme telles. Mais, pour la majorité, le travail est avant tout un facteur d’émancipation, d’intégration, de socialisation, de réalisation personnelle et de contribution à un projet collectif.

Le véritable effort pour les actifs ne serait donc pas de travailler plus longtemps mais consisterait à augmenter encore les cotisations afin de financer les déficits du système. Une telle stratégie, tout comme la baisse des pensions, pèserait directement sur le pouvoir d’achat et sur la croissance.

A l’inverse, l’augmentation de l’âge effectif de départ à la retraite est la seule mesure qui renforce le potentiel de croissance de l’économie, tout en améliorant les finances publiques par la diminution induite du montant total des retraites et par l’augmentation de la masse des impôts et des cotisations. C’est un point central trop souvent oublié dans le débat français.

La question de la confiance

La question est aussi celle de la confiance. Si chaque déséquilibre financier futur du système de retraite du secteur privé devait être résorbé principalement par une baisse des retraites, les actifs auraient de bonnes raisons de douter de la stabilité du système. Ils seraient alors incités à réduire leur offre de travail ou à partir travailler dans des pays jugés plus prévisibles, ou encore à accroître fortement leur épargne de précaution par crainte d’une pension insuffisante demain. Aucun de ces comportements ne favoriserait la croissance ni la cohésion sociale.

La France gagnerait donc à stabiliser durablement son système de retraite. Une solution simple existe déjà dans de nombreux pays européens : indexer l’âge de départ sur l’évolution de l’espérance de vie sans handicap. Environ 40 % des pays de l’Union européenne ont choisi cette voie. Elle permet de rendre le système lisible, prévisible et moins conflictuel.

Il est frappant de constater que cette logique figurait déjà dans les textes fondateurs de notre système par répartition. L’ordonnance de 1945 rappelait ainsi : « L’insuffisance de la natalité entraîne un vieillissement lent et progressif de la population. Or, les retraites sont supportées par les travailleurs en activité ; la fixation d’un âge trop bas de l’ouverture du droit à la retraite ferait peser sur la population active une charge insupportable. »

Près de quatre-vingts ans plus tard, cette réflexion demeure d’une remarquable actualité. Le véritable enjeu n’est pas d’opposer retraités et actifs – les actifs sont de futurs retraités – ni d’entretenir l’idée d’une supposée générosité excessive des pensions françaises. Il est de construire un système stable, crédible et compatible avec les réalités démographiques et les besoins économiques du pays.

Olivier Klein est professeur d’économie à HEC.