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Conjoncture Economie Générale

Réformer plutôt que taxer plus: sortir enfin du cercle vicieux français

À mesure que la situation des finances publiques se dégrade, un diagnostic semble s’imposer dans le débat. Pour rétablir les comptes, il faudrait combiner une hausse des prélèvements obligatoires avec une réduction des dépenses publiques. Cette position est aujourd’hui défendue par des responsables politiques comme par des économistes.

Deux arguments sont avancés. Le premier relève de l’arithmétique budgétaire. Si les recettes augmentent tandis que les dépenses diminuent, le déficit se réduit plus rapidement. L’argument est exact… sur une feuille de calcul. Il procède d’une identité comptable incontestable.

Le second est d’ordre politique. Augmenter les prélèvements, en particulier sur les ménages les plus aisés ou sur les entreprises les plus profitables, comme ponctionner les retraités « nantis », permettrait de rendre les réformes plus acceptables. En donnant le sentiment que les efforts sont équitablement répartis, cette stratégie faciliterait les réductions de dépenses et préserverait la cohésion sociale.

Ces deux arguments me semblent passer à côté du problème. Ils raisonnent en statique, comme si les recettes publiques étaient indépendantes de la croissance, comme si les prélèvements n’influençaient ni les comportements, ni l’investissement, ni l’emploi, ni l’innovation, comme si, au-delà d’un certain niveau, ils ne détérioraient pas la compétitivité des entreprises et l’attractivité du travail, et comme si les arbitrages politiques d’aujourd’hui n’affectaient pas les réformes de demain. 

Or une économie n’est pas une identité comptable ; c’est un système dynamique où les comportements s’adaptent aux incitations. Une démocratie également est un système dynamique : les succès ou les échecs des politiques publiques influencent progressivement la confiance des citoyens, donc la capacité même des gouvernements à conduire les réformes suivantes. Surtout, ces raisonnements négligent une question essentielle : pourquoi faudrait-il poursuivre aujourd’hui une stratégie que la France applique, sous des formes diverses, depuis plus de quarante ans, alors même qu’elle nous a conduits à la situation actuelle ?

Car notre pays présente un paradoxe unique parmi les grandes économies développées. Les prélèvements obligatoires représentent environ 43,5 % du PIB, soit l’un des niveaux les plus élevés de l’OCDE. Les dépenses publiques atteignent près de 57 % du PIB, record de l’ensemble des pays développés. Pourtant, les déficits sont devenus permanents, la dette publique approche désormais 120 % du PIB, le PIB par habitant a progressivement décroché par rapport à la moyenne de la zone euro, le taux d’emploi demeure sensiblement inférieur à celui des pays les plus performants d’Europe, tandis que la confiance dans les responsables politiques et les institutions figure parmi les plus faibles des démocraties occidentales.

Si l’accumulation des prélèvements avait constitué la solution, ces déséquilibres auraient dû progressivement disparaître. Or c’est exactement l’inverse qui s’est produit. Depuis plusieurs décennies, chaque difficulté budgétaire a conduit soit à relever les prélèvements, soit à accroître la dette lorsque ces derniers étaient devenus plus difficiles à augmenter. Les réformes structurelles ont souvent été différées, parce que les solutions supplétives – mais fondamentalement non durables- procuraient un répit temporaire. Ce répit n’a jamais permis de résoudre durablement les déséquilibres. Il les a le plus souvent déplacés dans le temps, , en les laissant s’aggraver.

La thèse de cet article est que la France ne souffre pas principalement d’un déficit de recettes publiques. Elle est en fait enfermée dans deux cercles vicieux qui se renforcent mutuellement. Le premier est économique : la progression continue des dépenses appelle des prélèvements toujours plus élevés et davantage de dette lorsque l’accroissement des taxes deviennent plus difficilement acceptables. Cette dynamique pèse progressivement sur la croissance, l’investissement, la compétitivité et le taux d’emploi, réduisant finalement la capacité même du pays à financer son modèle social. Le second est démocratique : l’accumulation des déficits, la dégradation relative des performances publiques malgré des moyens croissants et l’endettement nourrissent une défiance grandissante envers les pouvoirs publiques et les institutions. Cette défiance rend les réformes plus difficiles, ce qui entretient à son tour les déséquilibres économiques.

Sortir de nos cercles vicieux exige aujourd’hui de restaurer les grands équilibres qui conditionnent durablement la prospérité économique et la vitalité démocratique : une dépense publique plus efficace, un taux d’emploi plus élevé, des réformes structurelles ambitieuses et le refus de substituer une fois de plus une hausse des prélèvements aux transformations devenues indispensables.

Les deux cercles vicieux français: quand l’économie et la démocratie s’affaiblissent mutuellement

Pourquoi la France, malgré des prélèvements obligatoires parmi les plus élevés du monde développé et des dépenses publiques sans équivalent au sein de l’OCDE, continue-t-elle d’accumuler des déficits et une dette croissante ? Pourquoi cette mobilisation exceptionnelle de ressources publiques ne se traduit-elle ni par une croissance plus forte, ni par un taux d’emploi comparable à celui des pays les plus performants d’Europe, ni par une satisfaction plus élevée des citoyens à l’égard de leurs services publics ?

Ces paradoxes ne sont pas indépendants les uns des autres. Ils s’inscrivent dans une dynamique cumulative qui enferme progressivement notre pays dans ces cercles vicieux qui se renforcent mutuellement.

Le premier est économique. Depuis plusieurs décennies, la progression des dépenses publiques est plus rapide que celle de la richesse nationale. Pour financer cet écart, la France a dû augmenter son taux de prélèvement et sa dette publique par rapport à son PIB. À mesure que les prélèvements augmentent, les effets sur les comportements économiques sont devenus plus importants. Le coût du travail, la rentabilité des entreprises comme leur compétitivité, l’incitation au travail ou encore le taux d’emploi ont progressivement été affectés relativement aux pays proches les plus efficaces. Sans prétendre que la fiscalité explique à elle seule une moindre efficacité économique de la France, il serait négligeant de considérer qu’elle est devenue sans effet lorsqu’elle atteint de tels niveaux.

La France souffre depuis plusieurs décennies d’un taux d’emploi inférieur à celui des pays européens les plus performants. Cette différence constitue une faiblesse majeure, souvent sous-estimée dans le débat public. Chaque personne qui ne travaille pas alors qu’elle pourrait être en activité représente simultanément une perte de production, de revenus, de cotisations sociales et de recettes fiscales, tout en augmentant davantage les dépenses de solidarité. Symétriquement, augmenter le taux d’emploi produit un double dividende. Cela accroît directement la richesse nationale, donc les recettes publiques, tout en réduisant certaines dépenses liées au chômage ou à l’inactivité. Cela induit une amélioration des finances publiques par l’élargissement de la base productive, et non par une augmentation de la pression exercée sur ceux qui travaillent déjà.

L’écart avec certains de nos voisins européens illustre cette marge de progression. Les pays qui combinent une protection sociale ambitieuse et des finances publiques solides ne sont pas ceux qui prélèvent nécessairement davantage ; ce sont ceux qui parviennent à maintenir une proportion plus élevée de leur population en emploi. Le financement du modèle social dépend moins du niveau de prélèvements appliqué à une base étroite que de la capacité à élargir cette base par davantage d’activité. Les réformes des retraites, du marché du travail, de la formation professionnelle, de l’accompagnement des demandeurs d’emploi et de l’insertion des jeunes et des seniors doivent donc être évaluées à cette aune : contribuer à augmenter durablement le nombre de personnes en activité.

Le taux d’emploi insuffisant et la moindre compétitivité des entreprises affaiblissent la base même des prélèvements et accroissent également certaines dépenses sociales. Dès lors, les déficits persistent, la dette continue de progresser et la tentation renaît d’augmenter encore les prélèvements en évitant les réformes profondes. Ainsi le cercle se referme : davantage de dépenses conduit à davantage de prélèvements, lesquels finissent par peser sur la création de richesse, ce qui alimente de nouveaux déficits entrainant à leur tour davantage de prélèvements ou davantage d’endettement. 

Il est également indispensable d’augmenter la valeur ajoutée produite par ceux qui ont un emploi, soit les gains de productivité. Ces derniers sont également essentiels à la croissance, à l’augmentation du pouvoir d’achat et par là-même aux finances publiques. Les réformes sont ici aussi indispensables. Pour favoriser l’innovation et sa diffusion, pour permettre plus facilement les économies d’échelle, donc la croissance rapide des entreprises. Cela passe aussi par la qualité de l’éducation et l’investissement sur le capital humain. Par la non sur-réglementation et sur-administration. Par la pénalisation de l’échec moins lourde et une meilleure valorisation de la réussite. Par un mariage plus efficace de la recherche et développement privée et publique. Par une plus grande flexibilité du travail pour assurer une meilleure fluidité vers les entreprises des nouveaux secteurs porteurs, etc.  L’accroissement des gains de productivité est donc également clé. Mais ils nécessitent des réformes de longue haleine, qui, pour indispensable qu’il soit de les initier au plus vite, n’auront elles-mêmes d’effet qu’à moyen et long terme. La hausse du taux d’emploi doit être conjuguée à la recherche de gains de productivité plus élevés. Il est toutefois plus aisé de décider et de provoquer à court moyen terme la première. C’est pourquoi nous nous concentrerons davantage sur le taux d’emploi, sans aucunement sous-estimer l’importance parallèle des gains de productivité.

Cela dit, les mêmes causes participent de l’insuffisance du taux d’emploi comme de celle des gains de productivité. Des prélèvements obligatoires trop élevés, en soi comme comparativement aux pays semblables, jouent négativement sur les deux éléments. L’envie d’entreprendre, d’être le plus performant, la capacité bénéficiaire permettant de monter le niveau de recherche et développement, la capacité à croître rapidement, etc., sont également impactés par le niveau de prélèvement. Le cercle vicieux ici décrit les englobe bien tous les deux.

Mais ce premier cercle n’explique pas tout. Il en nourrit progressivement un second, plus profond encore.

Le cercle vicieux démocratique

Lorsque les citoyens constatent que les prélèvements et les dépenses publiques atteignent des niveaux records, mais que les déficits demeurent, que la dette croît sans cesse et que l’efficacité perçue de nombreux services publics se dégrade, la confiance s’érode inévitablement. La confiance dans les gouvernements, dans les institutions, dans les partis politiques, mais aussi la confiance entre les citoyens eux-mêmes. Les enquêtes internationales montrent que cette défiance est aujourd’hui particulièrement marquée en France. Elle devient un problème politique, mais aussi un facteur économique. Une société qui doute de plus en plus de ses institutions et dont la défiance entre les groupes sociaux et entre les citoyens eux-mêmes s’élève dangereusement accepte plus difficilement les réformes, même lorsqu’elles sont nécessaires. Chaque projet est immédiatement interprété comme une menace pour un groupe particulier, chaque réforme est soupçonnée d’être injuste, chaque arbitrage devient plus conflictuel.

Le pouvoir politique est alors conduit à privilégier les solutions les moins coûteuses à court terme électoralement : différer les réformes, créer de nouveaux dispositifs, préserver les dépenses existantes et financer les déséquilibres par davantage de dette. Cette dette devient à son tour le moyen de concilier des demandes sociales croissantes sans arbitrer réellement entre elles. Mais elle reporte aussi simplement les difficultés sur les générations suivantes, sans résoudre les déséquilibres présents.

Le premier cercle vicieux alimente donc le second, et le second renforce le premier. C’est la dynamique de ces interactions qui expliquent pourquoi la France demeure prisonnière d’une trajectoire dont elle ne parvient pas à s’extraire.

Cette lecture conduit à une conclusion essentielle. Le problème français n’est pas d’abord celui d’un niveau insuffisant de recettes publiques. Il est celui d’un ensemble d’équilibres progressivement rompus : entre dépenses et richesse produite, entre solidarité et responsabilité, entre droits et devoirs, entre redistribution et création de richesse, entre protection et incitation, entre court terme « politique » et soutenabilité de long terme. Tant que ces équilibres ne seront pas reconstruits, chaque nouvelle hausse des prélèvements obligatoires risque moins de résoudre les déséquilibres que de prolonger la dynamique qui les a produits.

C’est pourquoi la véritable question n’est pas de savoir comment financer davantage de dépenses publiques, mais comment rendre celles-ci plus efficaces, comment réussir à réaliser les réformes structurelles indispensables, tout en retrouvant les équilibres nécessaires entre droits et devoirs pour assurer durablement le financement de notre modèle social.

L’expérience internationale confirme qu’il faut réformer plutôt que taxer

Le diagnostic qui précède pourrait être discuté s’il ne reposait que sur une interprétation du cas français. Si le diagnostic développé jusqu’ici est correct, une conséquence doit pouvoir être observée dans les faits. Les pays confrontés à de graves déséquilibres budgétaires devraient obtenir de meilleurs résultats lorsqu’ils réforment leur économie et améliorent l’efficacité de leur dépense publique que lorsqu’ils cherchent principalement à rétablir leurs comptes par des hausses de prélèvements. Or, cela est en effet largement conforté par les travaux consacrés aux consolidations budgétaires et par l’expérience de nombreux pays développés confrontés, avant nous, à des déséquilibres comparables.

La question est simple : lorsqu’un pays doit rétablir ses finances publiques, est-il plus efficace d’augmenter les prélèvements ou de maîtriser les dépenses tout en conduisant les réformes structurelles qui renforcent durablement la croissance ? La littérature économique apporte une réponse convergente. Les travaux d’Alberto Alesina, de Silvia Ardagna, de Carlo Favero et de Francesco Giavazzi ont renouvelé l’analyse des consolidations budgétaires. Leur originalité est d’avoir étudié non des mesures isolées mais des programmes complets de redressement, en intégrant les anticipations des ménages et des entreprises. Leur conclusion est robuste : les ajustements reposant principalement sur la maîtrise de la dépense publique entraînent, en moyenne, des pertes d’activité plus limitées que ceux fondés principalement sur une augmentation des prélèvements obligatoires. Ils sont également plus durables. Ces résultats ne sont pas isolés. Les travaux de Guajardo, Leigh et Pescatori pour le FMI, reposant sur une méthodologie différente, aboutissent à une conclusion proche. L’OCDE, comme le FMI dans ses recommandations de politique économique, souligne également que, lorsqu’un assainissement budgétaire devient nécessaire, il est préférable qu’il repose prioritairement sur une maîtrise des dépenses courantes, une amélioration de leur efficacité et des réformes structurelles favorisant la croissance. Tout en préservant les dépenses d’investissement qui conditionnent la prospérité future : éducation, recherche, innovation, infrastructures ou formation.

Pourquoi cette convergence ? Parce qu’un programme crédible de réformes modifie les anticipations des agents économiques. Lorsqu’ils anticipent une stabilisation durable des finances publiques sans nouvelle hausse durable de la pression fiscale, les entreprises investissent davantage, les ménages retrouvent confiance et l’économie bénéficie progressivement d’un supplément de croissance. À l’inverse, lorsque le rétablissement budgétaire repose principalement sur une augmentation des prélèvements, en particulier dans un pays déjà fortement taxé, les effets sur l’investissement, le travail, la compétitivité et l’innovation tendent à réduire une partie des gains budgétaires attendus.

Les expériences nationales illustrent concrètement ces mécanismes. Le Canada constitue sans doute l’exemple le plus emblématique. Au milieu des années 1990, confronté à des déficits devenus préoccupants, le gouvernement fédéral engage une revue exhaustive de l’ensemble des politiques publiques. Chaque dépense est évaluée selon son utilité et son efficacité. Les structures administratives sont simplifiées, les dépenses de fonctionnement réduites, tandis que les missions prioritaires sont préservées. En quelques années, les déficits disparaissent, la dette publique amorce une baisse durable et la croissance repart. Ce redressement n’a pas résulté d’un alourdissement de la fiscalité, il a reposé sur une transformation de l’action publique et sur le retour de la confiance.

La Suède suit une trajectoire comparable après la grave crise du début des années 1990. Elle réforme profondément son système de retraites en le rendant automatiquement soutenable face au vieillissement démographique, introduit des règles budgétaires strictes, modernise son administration et conduit des réformes destinées à accroître durablement le taux d’emploi. Trente ans plus tard, elle conjugue une protection sociale parmi les plus généreuses d’Europe avec un taux d’emploi élevé, un taux de dette publique très modéré et des finances publiques saines. Son exemple montre qu’il n’existe aucune contradiction entre un État social ambitieux et une discipline budgétaire exigeante. La condition est que la création de richesse progresse au même rythme que les solidarités qu’elle finance.

Ces expériences conduisent à une conclusion importante pour le débat français. Le véritable choix n’est pas entre l’austérité et la solidarité, ni entre un État fort et un État faible. Il est entre deux stratégies de rétablissement. La première consiste à rechercher des recettes supplémentaires pour préserver autant que possible les structures existantes. La seconde consiste à améliorer l’efficacité de la dépense publique et à conduire les réformes qui élèvent durablement le potentiel de croissance. Les travaux empiriques sur les expériences étrangères montrent que c’est cette seconde stratégie qui produit les résultats les plus significatifs et les plus durables.

La France présente toutefois une caractéristique supplémentaire qui rend cette conclusion encore plus décisive. Les pays étudiés par cette littérature n’abordaient généralement pas leurs consolidations avec un niveau de prélèvements obligatoires comparable au nôtre. Lorsque la pression fiscale figure déjà parmi les plus élevées des économies développées, les effets négatifs d’une augmentation supplémentaire sont susceptibles d’être encore plus importants. C’est pourquoi la tentation actuelle d’ajouter de nouveaux prélèvements à un niveau déjà record risque moins d’accélérer la sortie de crise que de prolonger la logique même qui a conduit à nos déséquilibres. Les enseignements de la recherche rejoignent ici ceux de l’expérience française : ce n’est pas en différant les réformes grâce à des recettes supplémentaires que l’on rompt un cercle vicieux, mais en s’attaquant enfin à ses causes.

Réformer l’action publique : améliorer l’efficacité de la dépense 

Si l’augmentation continue des prélèvements ni l’accroissement incessant de la dette publique ne constituent plus une solution, l’alternative ne peut pourtant pas être une politique de réduction uniforme des dépenses publiques. Le véritable enjeu est ailleurs : rendre la dépense plus efficace.

Le niveau des dépenses publiques n’est pas, en lui-même, un indicateur de réussite ou d’échec. Ce qui importe est le service effectivement rendu aux citoyens, la croissance qu’elles permettent de soutenir et la qualité des biens publics qu’elles financent. Or, de ce point de vue, la France présente un paradoxe préoccupant. Jamais la dépense publique n’a représenté une part aussi importante de notre richesse nationale, tandis que la satisfaction des Français à l’égard de nombreux services publics s’est progressivement dégradée.

Ce paradoxe traduit un phénomène que l’on peut qualifier d’entropie de l’action publique. À mesure que les structures administratives se multiplient, que les normes s’accumulent, que les dispositifs se superposent et que les procédures deviennent toujours plus complexes, une part croissante des ressources est absorbée par le fonctionnement même du système plutôt que par sa finalité. Comme dans tout système complexe, l’énergie est progressivement consommée par l’organisation elle-même.

L’éducation en fournit une première illustration. La France consacre à son système éducatif (une fois rectifiée la question du poids des retraites dans son budget) une part de richesse nationale comparable à celle de nombreux partenaires européens. Pourtant, les performances des élèves baissent dans les enquêtes internationales et l’égalité des chances a reculé. En outre, les enseignants sont en moyenne moins rémunérés que ceux des pays européens (deux fois moins par rapport à l’Allemagne). Le problème n’est donc pas principalement celui des moyens, mais celui de leur allocation, de l’organisation du système et de sa gouvernance.

La santé offre un constat voisin. Notre pays consacre plus de 11 % de son PIB aux dépenses de santé, parmi les niveaux les plus élevés des économies développées. Pourtant, les tensions hospitalières se multiplient, les personnels soignants expriment un profond malaise, les délais d’accès aux soins s’allongent dans de nombreux territoires et l’articulation entre médecine de ville, hôpital et prévention demeure insuffisamment organisée. Et les infirmiers allemands sont payées un tiers de plus que les français. Là encore, la question centrale n’est pas celle du volume de la dépense mais de son efficacité.

Cette recherche d’efficacité suppose également de réexaminer les incitations qui structurent notre système de protection sociale. L’objectif n’est nullement de remettre en cause les droits fondamentaux auxquels les Français sont légitimement attachés. Il est de faire en sorte que ces droits soient exercés conformément à leur finalité et que les mécanismes collectifs n’encouragent pas, involontairement, des comportements qui finissent par fragiliser le système lui-même.

Les dépenses d’indemnités journalières illustrent cette nécessité. Leur progression est très supérieure à celle de la richesse nationale. Une partie importante de cette hausse s’explique naturellement par le vieillissement de la population, l’évolution des salaires ou certaines dégradations des conditions de travail. Mais les rapports de la Cnam montrent également que les dispositifs de contrôle restent insuffisants et que les pratiques sont très hétérogènes. L’enjeu n’est pas de contester les arrêts de travail justifiés. Il est de garantir que la solidarité nationale bénéficie pleinement à ceux qui en ont réellement besoin.

La même logique vaut pour la consommation de soins. La France présente l’un des restes à charge les plus faibles de l’OCDE. Ce choix traduit une volonté légitime de protection. Mais un bien dont le coût est presque totalement invisible au moment de son utilisation tend à être davantage consommé. Sans remettre en cause l’accès universel aux soins, il est donc légitime de réfléchir aux modalités d’organisation du parcours de soins, au rôle du médecin traitant, à la prévention, à la responsabilisation de chacun par la mise en place d’un « reste à charge » juste et suffisant.

Le même raisonnement s’applique aux politiques d’emploi. Une société solidaire doit naturellement protéger ceux qui traversent des périodes de chômage ou de précarité. Mais cette solidarité atteint pleinement son objectif lorsqu’elle favorise effectivement le retour à l’emploi. Les réformes engagées autour de France Travail, le renforcement de l’accompagnement personnalisé ou l’évolution des règles d’indemnisation répondent à cette logique : il ne s’agit pas d’opposer droits et devoirs, mais de les réconcilier. Les protections sociales sont d’autant plus légitimes qu’elles permettent de retrouver rapidement une autonomie durable.

Cette réflexion dépasse d’ailleurs ces seuls domaines. Elle conduit à réinterroger l’ensemble de l’organisation publique : la multiplication des échelons administratifs, les doublons entre administrations, la prolifération normative, la dispersion des compétences ou encore l’absence d’évaluation systématique des politiques publiques. Réformer ne signifie pas affaiblir l’État. Cela signifie lui permettre de mieux remplir ses missions essentielles.

L’enjeu dépasse enfin les seules économies budgétaires. Une dépense publique plus efficace améliore les services rendus aux citoyens, renforce la confiance, libère des marges pour investir davantage dans l’éducation, la recherche, l’innovation ou la transition écologique, et permet d’abaisser progressivement le poids des dépenses de fonctionnement dans la richesse nationale sans diminuer la qualité du modèle social.

C’est précisément cette logique qui distingue une politique de réformes d’une politique d’austérité. La première cherche à produire davantage de valeur publique avec des ressources plus justes et mieux utilisées. La seconde se contente de réduire les moyens. Seule la première est susceptible de rompre durablement le cercle vicieux français, sans subir.

Retrouver les grands équilibres: une exigence démocratique autant qu’économique

Les réformes de la dépense publique, le relèvement du taux d’emploi et la restauration de la croissance potentielle sont les conditions économiques de la sortie du cercle vicieux français. Mais elles se heurtent à une difficulté plus profonde, qui dépasse largement les finances publiques.

Pourquoi un pays qui dispose d’une administration de grande qualité, d’économistes reconnus et d’institutions solides peine-t-il autant à engager des réformes pourtant largement documentées et souvent mises en œuvre avec succès chez plusieurs de ses voisins ?  La réponse est, pour une large part, liée à l’évolution de notre démocratie. Depuis plusieurs décennies, notre démocratie a progressivement privilégié l’extension continue des droits individuels et des protections collectives, sans pour le moins accorder une attention comparable aux responsabilités qui les rendent possibles. Voire en laissant régresser devoirs qui doivent accompagner parallèlement l’extension de ces droits. Le progrès social est une conquête essentielle. Mais il ne peut durablement reposer que sur une économie capable de produire les richesses qui le financent.

Comme l’a justement observé Nicolas Dufourcq, le social ne peut s’étendre à l’infini. Cette remarque ne traduit aucune remise en cause de la solidarité. Elle rappelle une évidence trop souvent oubliée : toute protection collective suppose, en amont, une création de richesse suffisante. Lorsque les droits progressent plus vite que la capacité de l’économie à les financer, la dette devient le moyen de promettre dès aujourd’hui ce que la production nationale ne permet plus de financer.

Le même déséquilibre apparaît dans notre conception de l’égalité. Réduire les inégalités excessives est l’une des missions fondamentales de l’État social. Mais vouloir réduire toujours davantage toutes les différences de revenus, de patrimoines ou de situations conduit progressivement à accroître sans cesse les transferts et les prélèvements nécessaires à leur financement. Au-delà d’un certain seuil, cette logique finit par affaiblir les facteurs mêmes qui créent la richesse à redistribuer : le travail, l’investissement, l’innovation, l’entrepreneuriat et la prise de risque.

L’histoire économique montre qu’aucune société ne peut durablement améliorer la redistribution si elle détériore simultanément les conditions de la création de richesse. La justice sociale et l’efficacité économique ne s’opposent pas ; elles se combinent et se renforcent mutuellement lorsque l’équilibre entre les deux termes qui permet cet optimum socio-économique est respecté. À l’inverse, lorsque la demande d’égalité en tout progresse sans limite, elle finit par fragiliser le modèle social qu’elle entend protéger.

C’est ce déséquilibre qui nourrit aujourd’hui le second cercle vicieux décrit dans cet article. Malgré des prélèvements et des dépenses parmi les plus élevés du monde développé, les citoyens constatent que les déficits persistent, que la dette continue de progresser sans contrôle et que plusieurs services publics essentiels voient leur efficacité contestée. Cette contradiction alimente une défiance croissante à l’égard des responsables politiques, des institutions publiques, entre les groupes sociaux, voire entre les citoyens eux-mêmes.

Les enquêtes internationales sont, sur ce point, particulièrement préoccupantes. La confiance des Français dans leurs institutions démocratiques est désormais nettement inférieure à celle observée dans plusieurs grands pays européens. Cette défiance ne constitue pas seulement un symptôme ; elle devient elle-même une cause. Plus la confiance recule, plus les gouvernements peinent à engager des réformes structurelles. Et plus les réformes sont différées, plus les déséquilibres économiques s’aggravent. Enfin, plus ces déséquilibres s’aggravent, plus la confiance continue de s’éroder.

C’est cette dynamique que j’ai proposé d’analyser, dans d’autres travaux, sous le terme d’« hyperdémocratie ». Non pas une démocratie excessive dans ses principes-mêmes, mais une dérive endogène de la démocratie, progressivement moins capable d’arbitrer entre présent et avenir, entre droits et devoirs, entre solidarité et responsabilité, entre redistribution et création de richesse. Une démocratie qui peine de plus en plus à dire non aux demandes immédiates, et qui reporte sur la dette les arbitrages qu’elle n’ose plus assumer.

Sortir du cercle vicieux français suppose donc davantage qu’un redressement budgétaire. Il s’agit de retrouver les grands équilibres qui fondent toute société durable : produire avant de redistribuer, protéger sans désinciter, garantir des droits tout en confortant les devoirs qui les rendent possibles, investir dans l’avenir plutôt que financer le présent par la dette. C’est à cette condition que la confiance pourra progressivement être restaurée, condition indispensable à la réussite des réformes elles-mêmes.

Aujourd’hui, la situation des finances publiques françaises impose des décisions importantes. Mais encore faut-il poser le bon diagnostic. Le débat est aujourd’hui largement dominé par une approche comptable ou statique. Il n’est plus possible d’ignorer les causes de notre trajectoire depuis plus de quarante ans. Il n’est plus acceptable de fermer les yeux sur ce que nous enseignent les expériences étrangères. 

Dès lors, proposer d’augmenter une nouvelle fois les prélèvements obligatoires et le taux de redistribution pour accompagner quelques réductions de dépenses ultérieures revient à reproduire le mécanisme même qui nous a conduits dans cette impasse. Cette stratégie peut sembler rassurante parce qu’elle donne l’impression d’accélérer le redressement budgétaire ou de mieux répartir les efforts. Mais elle demeure fondée sur une vue qui manque la dynamique réelle des causes et des effets. Elle ne voit pas que, dans une économie déjà fortement taxée, une nouvelle hausse des prélèvements risque d’affaiblir encore la compétitivité des entreprises et l’attractivité du travail, donc le taux d’emploi, le potentiel de croissance et, à terme, les finances publiques elles-mêmes. Elle ne voit pas davantage qu’en offrant un nouveau répit budgétaire, elle peut conduire une fois encore à différer les réformes de fond. Tout en aggravant l’état de défiance généralisé déjà bien répandu en France.

L’enjeu est donc de rompre avec une logique qui consiste à financer toujours plus longtemps les conséquences de nos déséquilibres plutôt qu’à en traiter les causes. Cela suppose de réformer l’organisation de l’action publique afin d’améliorer l’efficacité de chaque euro dépensé. Cela suppose de relever durablement le taux d’emploi, déterminant essentiel de la croissance potentielle et des recettes publiques futures. Cela suppose également de restaurer des incitations cohérentes dans notre système de protection sociale, afin qu’il protège pleinement ceux qui en ont besoin, tout en encourageant l’activité, la responsabilité, la prise de risque et la création de richesse. Cela suppose enfin de retrouver la confiance, en retrouvant les grands équilibres entre droits et devoirs, solidarité et responsabilité, redistribution et production, présent et avenir, qui fondent la démocratie et la prospérité elles-mêmes.

Car, au fond, la confiance est le véritable capital d’une démocratie. Elle ne se décrète pas. Elle ne s’achète pas par la dette. Elle ne se reconquiert pas plus par une succession de hausses d’impôts. Elle naît de la capacité d’un pays à regarder lucidement ses difficultés, à accepter les réformes nécessaires, et à démontrer, dans la durée, que l’action publique peut être à la fois efficace, responsable et juste. C’est à cette condition que la France pourra enfin sortir du cercle vicieux dans lequel elle s’est progressivement enfermée.

Il ne s’agit nullement de remettre en cause le modèle social français. Bien au contraire. La meilleure façon de le préserver est de lui redonner les bases économiques et sociétales qui assureront sa pérennité. Une protection sociale généreuse ne peut durablement prospérer sur une économie qui s’affaiblit et une confiance qui s’érode.

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Crise économique et financière Economie Générale

Dette publique : l’illusion de l’argent magique

La dette publique serait-elle finalement un mirage ? La question revient périodiquement dans le débat économique : puisque les banques centrales de la zone euro détiennent une part importante des dettes publiques nationales, pourquoi ne pas annuler ces titres ? Ou, à défaut, refinancer indéfiniment les États à taux nul ?

Dans les deux cas, le raisonnement paraît séduisant : une partie de la dette disparaîtrait du bilan de l’État ou cesserait de lui coûter des intérêts. La contrainte budgétaire serait donc allégée sans qu’il soit nécessaire d’augmenter les impôts, de réduire les dépenses ou d’accroître la croissance. Cette conclusion est pourtant erronée.

Une première évidence : la Banque de France appartenant à l’État français à 100 %, il s’agit d’un jeu d’écritures dans le bilan de l’ensemble État et banque centrale globalement à somme nulle (voir encadré).

Cette évidence comptable est parfois masquée par la séparation juridique entre l’État et la banque centrale. Mais, économiquement, il faut les consolider pour mesurer l’effet réel de l’opération.

Parallèlement, en termes de flux de revenus, la Banque de France appartenant à l’État, ses résultats contribuent aussi aux résultats des finances publiques, notamment par l’impôt sur les bénéfices et les dividendes. De 2015 à 2025, la Banque de France a ainsi versé au total 36,8 milliards d’euros au budget de l’État. Dès lors, considérer séparément la dette de l’État et l’actif de la Banque de France conduit à une illusion d’optique.

Le cas du PSPP est éclairant

Partagerait-on le coût d’une telle annulation ou d’une mise à zéro des intérêts de la dette par notre banque centrale au niveau de la zone euro ?

Le Public Sector Purchase Programme (PSPP), lancé en 2015, n’a pas été conçu comme un mécanisme dans lequel tous les risques liés aux dettes publiques nationales seraient automatiquement mutualisés.

Les achats de titres publics ont été largement effectués de manière décentralisée : les banques centrales nationales ont principalement acheté les titres de leur propre juridiction, dans le respect d’une allocation guidée par la clé de capital de la BCE.

Cette architecture n’est pas un détail technique : elle signifie que l’achat par une banque centrale nationale de la dette de son propre État ne transfère pas le risque aux contribuables des autres pays. Si tel était le cas, la simple idée de l’annulation de la dette française par la Banque de France susciterait une opposition immédiate des autres États membres.

La Banque de France porte donc, pour l’essentiel, le risque associé aux titres publics français qu’elle a acquis dans le cadre du PSPP. Une annulation de ces titres ne ferait donc pas payer les autres États européens à sa place. Elle réduirait principalement l’actif de la Banque de France, tout en ne procurant aucun avantage en termes d’amélioration de notre marge de manœuvre budgétaire.

Et les intérêts à zéro pourcent ?

Le raisonnement est identique pour l’idée, apparemment plus subtile, selon laquelle la banque centrale pourrait conserver les titres mais renoncer définitivement aux intérêts, en refinançant l’État à taux zéro.

Là encore, l’opération peut sembler magique si l’on ne regarde que les dépenses dans le budget de l’État. Mais ce n’est qu’une illusion.

Supposons que l’État verse 10 milliards d’euros d’intérêts annuels à la Banque de France. Pour le budget de l’État, ces 10 milliards constituent une charge. Et, pour la Banque de France, ces 10 milliards constituent un produit.

La disparition des intérêts reçus par la banque centrale ne constitue pas un gain net équivalent pour les finances publiques car elle entraîne une perte de revenus de la banque centrale et, par conséquent, une diminution des dividendes comme des impôts versés au budget de l’État pour un montant sensiblement équivalent. Là encore, l’opération est essentiellement un jeu à somme globalement nulle pour le budget de l’État.

Plus encore, une banque centrale ne peut pas lever la contrainte financière et budgétaire durablement sans forts risques.

Il faut ici revenir à une distinction élémentaire mais fondamentale. Une banque centrale peut créer de la monnaie (monnaie banque centrale ou M0) ou faciliter la création monétaire bancaire (M2). Elle ne peut pas créer, par son pouvoir monétaire, des biens, des services, du travail, du capital productif ou des gains de productivité.

La création de masse monétaire additionnelle peut être extrêmement utile lorsqu’elle accompagne une économie en croissance ou, comme politique économique conjoncturelle, pour participer à une politique de relance lorsque les capacités productives sont sous-utilisées. Elle est même au cœur du fonctionnement de l’économie monétaire moderne. Mais elle ne permet pas de contourner durablement la contrainte budgétaire.

Si l’État souhaite consacrer structurellement davantage de ressources à la transition écologique, à la défense, à l’éducation, aux retraites ou à toute autre politique publique, ces ressources doivent provenir, en dernière analyse, de revenus produits par l’économie : d’une réduction d’autres dépenses, de prélèvements, d’emprunts sur les marchés de l’épargne… Et d’une augmentation suffisante de la capacité productive qui permet de conserver le taux d’endettement sous contrôle.

La monnaie facilite le financement et organise les échanges. Elle ne peut, sans graves risques, supprimer les contraintes budgétaires et financières. Une création monétaire disproportionnée par rapport à la création de richesse ne permet pas d’échapper durablement aux contraintes réelles de l’économie. Elle crée les conditions d’une crise économique, sociale, voire démocratique.

Le grand danger de la perte deconfiance

L’argument contre l’annulation ne s’arrête donc pas à une démonstration comptable. Même si une telle opération était juridiquement possible – ce qui pose déjà de sérieuses difficultés dans la zone euro – elle serait dangereuse, voire très dangereuse.

En premier lieu, elle modifierait en effet profondément la perception du rôle de la banque centrale. Si les marchés considéraient qu’elle finançait durablement les déficits publics, la frontière entre politique monétaire et politique budgétaire deviendrait poreuse, affectant les anticipations sur les finances publiques comme sur la politique monétaire.

Le danger immédiat serait ainsi celui d’une prime de risque accrue. Une dette publique n’est pas seulement un chiffre dans un bilan. Elle est aussi une promesse faite aux prêteurs futurs.

La capacité d’un État à se refinancer à des taux raisonnables repose sur la confiance dans sa volonté de respecter ses engagements ainsi qu’une trajectoire de la dette publique considérée comme viable.

Si les investisseurs anticipaient que les pouvoirs publics pouvaient faire appel à la banque centrale pour financer ad libitum leurs déficits ou annuler régulièrement la dette publique, ils s’interrogeraient sur la valeur future de la monnaie et la viabilité du cadre monétaire.

Le paradoxe serait alors saisissant. Une politique conçue pour réduire la charge de la dette pourrait conduire à augmenter la prime de risque exigée par les investisseurs, donc les intérêts dus par l’État. Et comme la France doit continuellement refinancer une partie considérable de son stock de dette, la hausse des taux aurait progressivement des effets sur l’ensemble du coût du financement public. La contrainte ne disparaîtrait pas, bien au contraire.

Et le risque inflationniste ?

Le second risque touche la stabilité monétaire. Lorsque la banque centrale finance durablement les déficits publics, qui dès lors ne sont plus contraints sur le moyen long terme, la demande globale peut croître plus rapidement que la capacité productive de l’économie.

Tant que l’économie dispose de capacités inutilisées, cette création monétaire peut ne pas provoquer une inflation excessive. Mais lorsque les capacités de production sont déjà fortement mobilisées, la pression inflationniste apparaît. À ce moment-là, la banque centrale doit normalement resserrer sa politique monétaire.

Or, si la banque centrale devient le principal financeur automatique de l’État, la hausse des taux directeurs devient politiquement beaucoup plus difficile. Elle se trouve face à un conflit d’intérêts institutionnel classique, mais ici largement exacerbé : lutter contre l’inflation, au risque d’augmenter le coût du financement public, ou maintenir des conditions accommodantes pour préserver la solvabilité budgétaire. Sa capacité à arbitrer pour le bien commun et à défendre l’intérêt de long terme de l’économie s’en trouverait affaiblie.

La crédibilité monétaire repose en grande partie sur la conviction des agents économiques que la banque centrale fera ce qui est raisonnablement nécessaire pour préserver la stabilité des prix, même si cette politique, le cas échéant, pouvait devenir inconfortable pour les finances publiques.

Le grave risque à terme est la perte de confiance dans la monnaie, c’est-à-dire dans le système de règlement des échanges et des dettes de la société. C’est une dimension plus profonde, souvent absente du débat comptable.

La monnaie repose sur la confiance. Cette confiance permet de façon relativement stable et fiable de fixer les prix, de conclure des contrats commerciaux, de prêts et de placements, ainsi que des contrats salariaux. Toute l’organisation économique dépend de cette confiance.

Une perte durable de confiance dans la monnaie ne se limite pas à quelques points d’inflation supplémentaires. Elle peut conduire les agents économiques à raccourcir leurs horizons, à freiner la croissance, à privilégier les actifs réels, à réduire leur détention de monnaie et à accroître le risque conflictuel dans la fixation des contrats. Le processus peut devenir auto-entretenu et conduire à de graves désordres économiques, sociaux, comme sociétaux.

La monnaie n’est donc pas un simple instrument comptable que l’on pourrait manipuler sans conséquence. Comme l’a montré la théorie monétaire et, avant elle, toute l’histoire économique, la stabilité monétaire constitue l’un des fondements de l’ordre de nos sociétés.

Le raisonnement par l’absurde

Si un État pouvait financer durablement toutes ses dépenses en émettant de la dette, puis demander à sa banque centrale d’acheter les titres ainsi émis, de renoncer aux intérêts et/ou d’annuler les créances correspondantes sans aucune conséquence économique, pourquoi ne jamais l’avoir fait ? La pauvreté aurait été éradiquée !

Car pourquoi alors limiter les déficits ? Pourquoi même lever des impôts ? Pourquoi donc contrôler les dépenses publiques ? Pourquoi s’inquiéter du niveau de la dette ? La réponse à ces questions est évidente : les contraintes budgétaires et financières ne sont pas de simples conventions comptables. Elles traduisent une contrainte réellement existante.

Un État peut emprunter pour investir, bénéficier de taux inférieurs à sa croissance ou utiliser la politique monétaire en période de crise, mais il ne peut pas durablement consommer davantage de ressources qu’il en reçoit sans que quelqu’un, quelque part, en supporte finalement le coût.

La vraie solution est économique, pas monétaire

La conclusion n’est donc pas qu’il faudrait nécessairement réduire brutalement la dépense publique ou pratiquer une politique d’austérité. Elle est beaucoup plus simple : la trajectoire du taux d’endettement doit être traitée dès l’amont.

Pour un pays comme la France, cela signifie d’abord rétablir progressivement une évolution budgétaire crédible, en recherchant un équilibre, voire un excédent primaire, lorsque les conditions économiques le permettent. Cela suppose de mieux hiérarchiser les dépenses publiques, d’améliorer leur efficacité, de favoriser l’emploi et d’accroître la productivité, c’est-à-dire d’améliorer le potentiel de croissance.

La soutenabilité du taux d’endettement dépend fondamentalement de la relation entre le taux d’intérêt payé sur la dette, le taux de croissance nominale de l’économie et le solde primaire des finances publiques. Lorsque la croissance est insuffisante et les déficits primaires persistants, aucun artifice monétaire ne résout le problème. À l’inverse, une économie plus productive, employant davantage sa population en âge de travailler, aux dépenses publiques plus efficaces, rend mécaniquement la dette plus soutenable. La banque centrale peut accompagner cette dynamique. Elle ne peut pas s’y substituer.

À retrouver dans la revue

Revue Banque Nº920

Une dette effacée, des fonds propres amputés

Commençons par une opération apparemment simple. L’État français doit 100 à la Banque de France. La Banque de France détient donc, à son actif, une créance de 100 sur l’État, tandis que celui-ci porte à son passif une dette de 100. Si la Banque de France annule cette créance, la dette de l’État diminue effectivement de 100. Mais, simultanément, l’actif de la Banque de France diminue de 100, alors que ses dettes vis-à-vis des banques notamment restent entières (les réserves des banques en monnaie banque centrale). Ce sont donc les résultats nets, donc potentiellement les capitaux propres de la banque centrale qui baissent d’autant, affichant ainsi sa perte de richesse. Il n’y a donc aucune création de richesse pour le secteur public considéré dans son ensemble, la Banque de France appartenant à 100 % à l’État français, rappelons-le.

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Crise économique et financière Economie Générale

Vieillissement : la solution passe d’abord par le taux d’emploi

Le nouveau rapport démographique de la Commission européenne confirme une tendance de fond : l’Europe entre dans une phase durable de vieillissement et de recul de sa population. La population de l’Union devrait culminer autour de 453 millions d’habitants en 2029 avant de retomber à environ 399 millions en 2100. Cette évolution, liée à la baisse de la fécondité et à l’allongement de l’espérance de vie, modifiera profondément la structure par âge de nos sociétés. Les conséquences économiques sont considérables : tensions sur le marché du travail, progression des dépenses de santé, fragilisation des systèmes de retraite et pression croissante sur les finances publiques.

Trois leviers permettent d’en limiter les effets : une immigration s’accompagnant d’un fort taux d’emploi, des gains de productivité plus élevés et une augmentation du nombre de personnes effectivement au travail. Le premier ne peut suffire à lui seul. Le deuxième est indispensable, mais il ne se décrète pas. Il dépend de l’innovation, de l’investissement, de l’éducation et de la capacité à diffuser rapidement et largement les bénéfices des nouvelles technologies.

Reste un levier immédiatement mobilisable : l’emploi. La Commission européenne souligne qu’un rapprochement des taux d’activité des États membres vers les meilleurs niveaux observés en Europe réduirait fortement l’impact économique du vieillissement. Le taux d’emploi des 15-64 ans dépasse ainsi 80 % en Suède et aux Pays-Bas, contre 77,4 % en Allemagne, 76,9 % au Danemark, 71,8 % en moyenne dans l’Union européenne et seulement 68,8 % en France.

Le volume total d’heures effectivement travaillées par habitant apporte un éclairage complémentaire. Il combine la démographie, le taux d’emploi, le recours au temps partiel et la durée annuelle du travail. La France se situe environ 14 % en dessous de la moyenne européenne. Elle cumule ainsi un taux d’emploi trop faible et une durée annuelle de travail des salariés à temps complet inférieure d’environ 7 % à la moyenne européenne.

Cette réalité est décisive pour l’avenir de notre modèle social. Un État-providence généreux suppose une base productive et contributive suffisamment large. Plus le nombre d’heures travaillées par habitant est élevé, plus il est possible de financer durablement des services publics de qualité et une protection sociale ambitieuse sans accroître indéfiniment les prélèvements ou l’endettement. La croissance potentielle, le niveau de vie et la soutenabilité des finances publiques en dépendent directement. Et, in fine, la remontée du taux d’emploi est également favorable à la cohésion sociale.

La France est particulièrement concernée. Depuis le début des années 2000, son PIB par habitant a décroché par rapport à la moyenne européenne, davantage encore vis-à-vis de l’Allemagne et des pays nordiques, tandis que sa situation budgétaire s’est continuellement dégradée. Une hausse du taux d’emploi aurait donc un impact macroéconomique majeur. En se rapprochant du niveau allemand, la France améliorerait sensiblement ses finances publiques, au niveau des Pays-Bas, les simulations montrent qu’elle pourrait presque résorber son déficit primaire. Elle contribuerait aussi à rétablir l’équilibre financier de notre système de retraite.

La réforme des retraites ne doit donc pas être envisagée seulement comme un moyen de préserver le système de retraite par répartition. Elle participe d’une stratégie économique plus large visant à accroître le nombre d’actifs, relever le potentiel de croissance, améliorer le niveau de vie et restaurer durablement nos finances publiques. Pour la France, l’enjeu dépasse ainsi la seule question des retraites: il engage notre prospérité future, la pérennité de notre protection sociale et, au-delà, notre souveraineté financière.

Olivier Klein
Professeur d’économie à HEC
Auteur du livre « Dette, réformes et démocratie. Sortir du cercle vicieux français »

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Economie Générale Enseignement Politique Economique

La quête sans fin d’égalité peut abîmer la justice sociale

La recherche de l’égalité est l’une des plus grandes conquêtes des démocraties modernes. Elle a profondément transformé nos sociétés en affirmant la même dignité de chaque individu. Mais toutes les formes d’égalité ne poursuivent pas le même objectif et, lorsqu’elles sont poussées au-delà d’un certain équilibre, elles peuvent finir par entrer en tension les unes avec les autres.

Alexis de Tocqueville avait déjà montré que les sociétés démocratiques portent une aspiration profonde et légitime à l’égalité, mais qu’elle peut aussi conduire progressivement à vouloir réduire les différences sans limite. Cette évolution éclaire une partie des débats actuels sur le modèle social français.

Quatre dimensions de l’égalité

On peut distinguer quatre dimensions de l’égalité. La première est l’égalité des droits : une même loi pour tous, les mêmes libertés fondamentales, la même dignité pour chacun. Elle constitue le fondement de l’Etat de droit.

La deuxième est l’égalité des chances. Elle vise à permettre à chacun de construire son avenir indépendamment de son origine sociale, de son sexe ou de son origine ethnique. Elle repose sur l’éducation, la santé, la formation et la lutte contre les discriminations.

La troisième est l’égalité des protections. Les sociétés européennes ont choisi de protéger chacun contre les grands risques de l’existence : maladie, chômage, vieillesse, handicap ou pauvreté.

La quatrième consiste à corriger, par la redistribution, les écarts de revenus que produit spontanément l’économie. Une société où les inégalités deviennent incompatibles avec la cohésion sociale ou l’égalité des chances se fragilise elle-même. La redistribution est donc une fonction essentielle de régulation de la société. Cette construction représente une réussite historique. Ces quatre dimensions se complètent et ont permis de concilier une économie de marché dynamique avec une forte ambition de justice sociale.

Cependant, depuis quelques décennies, l’aspiration à l’égalité tend à se transformer en une double logique : l’extension continue des droits individuels et la recherche toujours plus poussée de l’égalisation des situations. Les droits ne sont alors plus seulement destinés à protéger les libertés. Ils deviennent progressivement des créances sur la collectivité.

Souvent sans contrepartie en termes de devoirs ou de contribution, leur extension continue nourrit un individualisme croissant, affaiblit le sens des responsabilités individuelles et collectives et crée un écart grandissant entre les promesses publiques et les ressources disponibles. L’Etat promet davantage, déçoit davantage, tandis que la dette publique s’accumule.

Parallèlement, la réduction des écarts de revenus, de patrimoine ou plus généralement de situations tend à devenir, notamment en France, le principal critère de la justice sociale. Or une société libre et fluide produit nécessairement des différences. Certaines résultent de causes qu’il faut combattre, d’autres naissent du travail, de l’effort, de l’innovation, de la prise de risque ou des responsabilités assumées.

C’est même cette dialectique qui facilite l’égalité des chances et la mobilité sociale. La justice sociale ne consiste pas à effacer indistinctement toutes ces différences, mais à distinguer celles qui sont légitimes de celles qui ne le sont pas. John Rawls ne défendait pas une égalité absolue des situations. Il admettait les inégalités lorsqu’elles amélioraient la situation des plus défavorisés, par exemple.

L’efficacité conditionne la solidarité

La France illustre les difficultés de cette évolution. Notre système de redistribution est l’un des plus développés au monde. Il a permis d’amortir les crises et de réduire certaines inégalités. Mais il s’est aussi accompagné d’un niveau très élevé de prélèvements et de dépenses publiques, d’une dette croissante et d’un taux d’emploi insuffisant comme d’un affaiblissement relatif de notre compétitivité qui en sont pour partie les conséquences.

Le véritable enjeu n’est donc pas d’opposer solidarité et efficacité. C’est de comprendre que la dernière conditionne durablement la première. Une économie moins dynamique crée moins de richesses à redistribuer et finit par fragiliser les protections qu’elle cherche à préserver. La justice sociale est un tout qui ne se réduit nullement à la seule justice fiscale, qui ne peut sans danger être un objectif en soi.

L’égalité est ainsi progressivement passée d’un idéal d’égalité devant la loi à un idéal de protection, puis, de plus en plus, à une logique d’égalisation des situations. Cette évolution conduit à ce que j’appelle une hyper-démocratie, où la multiplication sans fin et sans contreparties des droits et la recherche insatiable d’égalité finissent par fragiliser les équilibres qui fondent pourtant la démocratie elle-même et rendent la solidarité possible.

Il est temps, en France, de repenser ces équilibres plutôt que de subir des dérives qui, in fine, exaspéreraient la défiance et rendraient notre modèle gravement inefficace.

Olivier Klein
Professeur à HEC

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Economie Générale Politique Economique

Retraites : le courage de sortir des faux débats et de proposer de vraies solutions

TRIBUNE. La question fondamentale est d’une simplicité désarmante : comment financer durablement un système de retraite par répartition lorsque nous vivons toujours plus longtemps et que le nombre d’actifs par retraité diminue continuellement ?
Publié le 27 juillet 2026
Olivier Klein

Le débat politique français sur les retraites est bloqué. Chaque réforme provoque des affrontements politiques, des manifestations et laisse un pays plus divisé qu’auparavant. Pourtant, la question fondamentale est d’une simplicité désarmante : comment financer durablement un système de retraite par répartition lorsque nous vivons toujours plus longtemps et que le nombre d’actifs par retraité diminue continuellement ?

La réponse n’est ni idéologique ni partisane. Elle est démographique. Plusieurs pays européens l’ont compris. Près de 40 % d’entre eux ont choisi d’introduire des mécanismes automatiques ou semi-automatiques reliant l’âge de départ à la retraite à l’évolution de l’espérance de vie. Ils n’ont pas supprimé le débat démocratique ; ils ont simplement décidé de ne plus remettre en cause, à chaque alternance politique, une réalité objective.

La Suède est emblématique. Un accord transpartisan conclu en 2017 a instauré un âge de référence calculé à partir de l’évolution de l’espérance de vie. La loi a été votée en 2019. Depuis le 1er janvier 2026, l’âge de départ est effectivement indexé sur cette référence, après une période de transition permettant à chacun d’anticiper et de s’y préparer.

Espérance de vie

Le Danemark applique depuis longtemps une philosophie comparable : préserver une durée moyenne de retraite d’environ quatorze ans et demi. Lorsque l’espérance de vie progresse, l’âge de départ augmente lui aussi. Il est déjà prévu à 70 ans pour 2040. Le gouvernement a annoncé en 2025 vouloir éviter une hausse automatique sans limite au-delà de 70 ans, mais le principe demeure : un système de retraite doit évoluer avec la démographie.

L’Allemagne s’engage aujourd’hui dans la même direction. Contrairement à ce qui est parfois affirmé, le débat n’y porte pas principalement sur une désindexation des retraites. En France, celle-ci existe déjà depuis longtemps : depuis 1987 pour les salariés du privé et depuis 2003 pour les fonctionnaires, les pensions sont indexées sur les prix et non plus sur les salaires, afin de ralentir leur progression. La réforme allemande est d’une autre nature. Elle prévoit une progression des pensions légèrement inférieure à celle des salaires à partir de 2032, compensée par un pilier obligatoire de capitalisation. Mais surtout, elle propose de faire évoluer progressivement l’âge légal avec l’espérance de vie.

C’est précisément ce débat que la France refuse d’avoir sereinement. Pourtant, les faits sont têtus. Les retraités français ne sont pas les mieux traités d’Europe : les taux de remplacement sont plus élevés en Autriche, en Espagne, en Italie ou encore aux Pays-Bas. Et réduire les pensions ou augmenter les cotisations des actifs n’est pas la bonne réponse à un déséquilibre démographique. Ces solutions diminuent le pouvoir d’achat, accroissent l’incertitude et alimentent une forte épargne de précaution qui pénalise durablement la croissance.

On entend en outre souvent qu’il serait équitable, si l’on demande aux actifs de travailler plus longtemps, d’imposer un effort équivalent aux retraités en diminuant leurs pensions ou la progression de celles-là. Cette symétrie est en réalité trompeuse. Car considérer cela revient implicitement à considérer le travail comme une souffrance. C’est une erreur profonde, qui abîme déjà l’économie française.

Emancipation

Le travail est avant tout pour la plupart des personnes une source d’émancipation, d’utilité sociale, de création de richesse, de socialisation et de réalisation personnelle. Le véritable symétrique à une diminution des retraites serait une augmentation des cotisations des actifs, c’est-à-dire une réduction du revenu disponible de tous.

Relever progressivement l’âge de départ procède d’une logique tout autre : il s’agit d’adapter la répartition du temps de vie entre activité et retraite à l’allongement de l’espérance de vie, et non d’imposer un sacrifice supplémentaire. D’ailleurs, aujourd’hui, la durée de vie moyenne après la retraite est en France de 5 ans supérieure à celle de la moyenne des pays de l’OCDE.

De plus, relever progressivement l’âge de départ produit un effet macroéconomique radicalement différent d’une augmentation des cotisations des actifs et d’une baisse du pouvoir d’achat des retraités. Il diminue les dépenses de retraite par rapport à ce qu’elles auraient été sans réforme, augmente le taux d’emploi, la production, donc les recettes publiques et le potentiel de croissance, sans accroître le taux des prélèvements obligatoires. Les autres mesures affaiblissent le pouvoir d’achat et la croissance.

Cette réalité était déjà parfaitement identifiée par les fondateurs de notre système de retraite par répartition. L’ordonnance de 1945 avertissait qu’un âge de départ fixé trop bas ferait peser sur les actifs « une charge insupportable ». Huit décennies plus tard, cette phrase n’a jamais été aussi actuelle.

Les comparaisons européennes devraient également nous faire réfléchir. Fin 2025, la dette publique représentait 35,1 % du PIB en Suède, 27,9 % au Danemark et 115,6 % en France. Les retraites n’expliquent évidemment pas, à elles seules, ces écarts. Mais ces pays ont accepté depuis longtemps d’adapter leurs systèmes sociaux aux réalités démographiques et économiques plutôt que de reporter sans cesse les décisions.

Plus nous attendrons, moins nous aurons le choix. Les ajustements finiront alors par prendre la forme de baisses de pensions, de hausses massives d’impôts ou d’une austérité devenue inéluctable.

Courage politique

Le véritable courage politique consiste à fixer une règle simple, transparente, connue à l’avance, laissant la démographie faire ce qu’aucun gouvernement ne peut durablement empêcher. L’allongement de la vie implique une adaptation progressive et accompagnée de la durée de la vie active, en respectant les équilibres globaux indispensables entre vie active et vie à la retraite.

C’est probablement la seule manière de sortir enfin les retraites de la confrontation politique permanente et bloquante pour les replacer sur le terrain des réalités.

Olivier Klein est professeur d’économie à HEC

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Economie Générale Politique Economique

Olivier Klein: «Il faut repenser les concepts d’égalité et d’équité pour refonder le modèle social français»

FIGAROVOX/TRIBUNE – Pour être pérenne, le modèle social français ne doit plus uniquement se fonder sur la redistribution, la dépense publique et les prélèvements obligatoires, constate l’économiste. Il faut repenser l’articulation entre réglementation et dynamisme économique, considère-t-il.

Le modèle social français repose sur une ambition généreuse : réduire les inégalités et assurer à chacun une protection contre les aléas de l’existence. Cette ambition demeure profondément légitime. Elle constitue l’un des fondements de notre pacte républicain.

Mais, au fil des décennies, une confusion s’est progressivement installée entre deux notions pourtant différentes : l’égalité et l’équité. À vouloir corriger toutes les différences de situations, nous avons parfois oublié que la véritable justice consiste moins à égaliser les résultats qu’à garantir à chacun les mêmes droits, les mêmes chances et la possibilité de développer ses capacités.

L’égalité devant la loi, l’accès à l’éducation, aux soins ou à la sécurité constituent des principes essentiels. En revanche, vouloir réduire systématiquement tous les écarts de revenus, de patrimoine ou de situations conduit souvent à multiplier les transferts, les réglementations et les interventions publiques sans toujours atteindre les objectifs recherchés.

Cette logique finit même souvent par produire l’effet inverse. Au-delà d’un certain niveau, à mesure que les prélèvements augmentent, que les règles se complexifient et que les aides se multiplient, les incitations à travailler davantage, à entreprendre, à investir ou à innover peuvent s’affaiblir. De plus, l’offre publique de protection entraîne encore davantage de demande. Les citoyens attendent toujours plus de l’État tandis que celui-ci peine à répondre à des attentes devenues sans limite. Les déficits s’accumulent, la dette progresse et les marges d’action publiques se réduisent.

L’équité procède d’une logique différente. Elle consiste à traiter de manière comparable des situations comparables, mais aussi à reconnaître les différences lorsqu’elles résultent de l’effort, du mérite, de la prise de risque, de l’innovation ou de l’engagement. Elle vise à offrir une égalité d’opportunités plutôt qu’une uniformité des résultats.

Il ne s’agit pas d’opposer efficacité économique et justice sociale. Au contraire. Une économie dynamique constitue la condition même d’une protection sociale durable. Sans création de richesse, il n’existe aucune redistribution pérenne. Et sans cohésion sociale, la croissance elle-même finit par s’essouffler.

L’économie sociale de marché, y compris dans l’alternance de gouvernements de centre droit ou de centre gauche, avait précisément trouvé cet équilibre. Le marché favorisait la création de richesse, tandis que la puissance publique garantissait les règles du jeu, corrigeait les défaillances du marché et protégeait les plus fragiles. La France s’en est progressivement éloignée parce qu’elle a trop souvent privilégié l’égalité des situations au détriment de l’égalité des chances, de la responsabilité et de l’efficacité.

Il est temps de renouer avec une conception plus exigeante de la justice sociale. Une société véritablement équitable ne promet pas à chacun le même résultat. Elle donne à chacun les moyens de réussir, protège ceux que la vie fragilise, mais reconnaît également le travail, l’effort, l’innovation et la prise de risque.

Cette distinction est décisive. Une démocratie qui confond durablement égalité et équité finit par affaiblir les ressorts mêmes de la prospérité dont dépend pourtant son modèle social. À l’inverse, une société qui conjugue égalité des droits, équité des chances et responsabilité individuelle réconcilie efficacité économique et justice sociale.

L’avenir du modèle français ne réside donc pas dans toujours plus de redistribution, de dépenses publiques et de prélèvements obligatoires. L’avenir de notre modèle dépend de notre capacité à retrouver ce juste équilibre entre protection et responsabilité, entre solidarité et liberté, entre juste réglementation et dynamisme économique. Ainsi, la véritable égalité n’est pas une égalisation des situations. Mais égalité des droits et égalité des chances. Avec une juste redistribution. C’est à cette condition que notre modèle économique et social retrouvera sa légitimité, son efficacité et sa pérennité.

Olivier Klein
Professeur d’économie à HEC