Catégorie : Autres
En cherchant à abolir les différences, le wokisme intensifie le mimétisme rivalitaire
Publié le 6 janvier 2026 , L’Opinion
Au-delà des querelles lexicales, il est possible de proposer une lecture critique rigoureuse du wokisme. Une grille d’analyse fructueuse ressort de la théorie mimétique de René Girard, qui permet d’éclairer la dynamique sociétale à l’œuvre derrière le wokisme : l’effort pour abolir les différences dans un monde où celles-ci jouent pourtant un rôle structurant essentiel.
Plus les êtres sont indifférenciés, plus ils deviennent paradoxalement des rivaux redoutables, précisément parce qu’ils sont presque identiques et désirent les mêmes objets. Dans les sociétés traditionnelles, des institutions culturelles – rites, interdits, structures symboliques, différenciations – ont historiquement encadré ce mimétisme afin d’éviter l’autodestruction, en canalisant les rivalités vers des formes socialement gérables.
Concurrence victimaire
Ce cadre girardien éclaire les paradoxes du wokisme. Dans sa version radicale, celui-ci ne se limite pas à une vigilance légitime contre les discriminations : il vise l’effacement, voire la négation de toutes les différences jugées en tant que telles discriminatoires pour refonder la société sur un égalitarisme absolu. Cette démarche, potentiellement séduisante, revient pourtant à ignorer les médiations sociales qui permettent de contenir la dynamique mimétique du désir humain.
Le paradoxe est alors patent : en cherchant à abolir les différences, le wokisme intensifie le mimétisme rivalitaire. Au lieu d’atténuer les conflits, il les attise : les barrières symboliques qui limitaient les rivalités s’effacent, et l’attention se porte sur la désignation de la victime la plus pure à défendre, parfois à sacraliser. C’est ce que Girard appelle la « concurrence victimaire », où la position morale est définie par l’assignation à un statut de victime, au détriment de la responsabilité individuelle.
Dans ce contexte, la figure de l’oppresseur prend une place centrale : l’homme blanc occidental – ou toute autre catégorie dominante symbolique – se voit investi d’une culpabilité collective dépassant toute justification historique. S’opère alors un renversement : le prétendu oppresseur doit être voué à la vindicte générale, tandis que l’opprimé désigné se voit attribuer tous les droits sans aucun devoir. Loin d’évacuer la logique sacrificielle qui jalonne l’histoire humaine, le wokisme la perpétue sous une forme inversée.
Ce constat n’est ni une apologie des inégalités ni une défense des hiérarchies figées. Il souligne que les différences structurantes – sexuelles, culturelles, statutaires – ne sont pas des obstacles à la paix sociale, mais des médiations essentielles pour contenir la violence mimétique. Leur effacement artificiel favorise au contraire une concurrence permanente des statuts de victimes, qui fige les identités, nie la responsabilité individuelle et affaiblit la capacité de transformation sociale.
Egalitarisme absolutiste
Ce diagnostic invite à repenser le débat public sur les différences : non pour les abolir ou les nier, non pour promouvoir un égalitarisme absolutiste, mais pour concilier différences, égalité des droits, équité et responsabilité. Sinon, l’ultra-conservatisme, double symétrique du wokisme radical, sera en réaction la seule réponse audible.
Olivier Klein est professeur à HEC.
Table ronde d’économie
e mercredi 19 novembre à 18h30 à l’ENSAE Paris, Agora ENSAE a l’honneur d’accueillir Philippe Aghion, prix Nobel d’économie 2025, Olivier Klein, professeur d’économie, codirecteur de la majeure économie à HEC et directeur général de Lazard Frères Banque, ainsi que Patrick Artus, ancien directeur des études et de la recherche chez Natixis, et actuel conseiller économique d’Ossiam.
Ces trois grands économistes auront l’occasion de discuter de plusieurs sujets lors de cette table ronde : situation de la France et de l’Europe et leurs perspectives de croissance, le rôle de l’innovation et de l’IA, les facteurs d’instabilité financière (dette, cryptos, NBFI) ainsi que les politiques de l’administration Trump.
La soirée se poursuivra comme d’habitude par des questions du public.
Il est encore possible de s’inscrire via ce lien : https://docs.google.com/forms/u/1/d/e/1FAIpQLScVfQ9W376HoAnaZO1RgLjaot1KQkRgDz6l2LEqgOJoOQTFjQ/viewform?usp=send_form
Merci à toute l’équipe de l’ENSAE Paris, à Nathalie Schwartz et à toute la direction, ainsi qu’aux services informatique et logistique pour leur aide. Un grand merci également à Maylis Coupet, directrice de l’ENSAE Paris, sans qui cette table ronde exceptionnelle n’aurait jamais eu lieu.
Du danger du wokisme
Si la capacité d’une société à reconnaître et accepter les minorités, comme à reconnaître et à soutenir les victimes (d’accidents de la vie ou de la nature, d’oppressions…) est la marque de son humanisme et de son haut degré de civilisation,
il me semble évident que :
- glisser progressivement à la volonté systématique de reconnaitre des victimes partout et en tout, les mettre en exergue , en en faisant des héros,
- transformer en victime toute personne connaissant des désagréments ou des « souffrances » en lui attribuant d’autorité et à tout jamais ce statut,
- en rechercher systématiquement les coupables, accusés d’être les oppresseurs, eux aussi désignés d’office et pour toujours, muséifier en quelque sorte les uns et interdire de parole les autres,
- distribuer doctement les bons points et les blâmes,
- rigidifier la lecture de l’histoire à une dialectique binaire en figeant chacun dans un statut prédéterminé et définitif,
tout cela relève d’une dérive maladive de nos démocraties, qui montrent ainsi des signes d’affaiblissement et de déclin.
C’est un combat culturel qu’il me semble urgent de mener, pour :
- la défense d’une société ouverte, humaine, qui respecte la liberté et l’intégrité des personnes,
- en comprenant le nécessaire équilibre entre droits et devoirs pour vivre en société et non les uns contre les autres,
- en permettant à chacun d’évoluer sans être prisonnier de son histoire, de ses racines, de son sexe, de sa religion, de son milieu social familial,
- bref en permettant autant que faire se peut l’égalité des chances, la possibilité du choix de sa trajectoire, le respect de la majorité et des minorités suivant un processus démocratique,
- comme en rendant soutenable la protection sociale, ce bien précieux qui ne peut être un droit de tirage illimité sans obligations pour soi même…
Notre civilisation a bien des progrès à faire encore. Mais elle n’a pas, à de nombreux titres, à rougir d’elle même. Ni à accepter une dérive mortifère. Ni à subir une contre-réaction populiste qui n’apporterait que son bien pauvre double symétrique. Tout autant illiberal, a-scientifique et anti-démocratique.
Le wokisme est le signe d’un affaiblissement intellectuel et moral de la civilisation occidentale. Il est une manifestation aboutie de ce que j’appelle l’« hyperdémocratie », soit la démocratie poussée à l’extrême, qui prône, sous prétexte de justice sociale- l’enfer est pavé de bonnes intentions-, l’égalité totale de tous avec chacun, ce qui à son tour crée l’abhorration des différences naturelles et l’adoration des particularismes culturels. Jusqu’à nier la réalité de la différence biologique entre les sexes, par exemple.
Cette égalité forcenée engendre une jalousie maladive, qui tue la méritocratie en imposant le nivellement par le bas, confondant gravement la recherche si nécessaire de l’égalité des chances avec la volonté de forcer l’égalité formelle en tout.
Le wokisme déclare en outre de façon systématique et binaire qui est opprimé et qui est oppresseur, réduisant de façon simpliste l’analyse de l’histoire des sociétés à cette seule opposition et en désignant ainsi péremptoirement qui a le droit de parler et qui doit avoir honte de soi. En annihilant tout débat. Et, in fine, en sapant le principe même de la démocratie.
Le wokisme affiche ainsi sa haine de l’histoire et de la culture occidentales au point de vouloir les détruire ou les reconstruire. Voire les réécrire. S’obsédant sur leurs seules fautes, il ignore systématiquement et asymétriquement celles des autres religions, cultures ou civilisations.
Nul besoin pour caractériser ainsi le wokisme d’absoudre notre histoire de ses erreurs et de méconnaître le chemin de progression qu’il est nécessaire de poursuivre. Mais qui peut contester valablement que notre civilisation a été probablement la seule dans l’histoire à produire une amélioration régulière, certes non linéaire, de la situation des femmes, de ceux qui n’ont que leur travail comme richesse (des esclaves puis des salariés), de la tolérance religieuse, de l’égalité des races, etc. ?
A parfaire toujours donc, mais sans jamais tomber dans une pensée autant réductrice qu’intolérante. Ni dans les travers de l’« hyper-démocratie «, où chacun a de plus en plus de droits et de moins en moins de devoirs. Cette régression de la notion des devoirs de chacun vis-à-vis de la société, c’est à dire vis-à-vis des autres, aboutit inéluctablement à la ruine morale autant que financière.
Le wokisme, s’appliquant enfin au domaine économique, valorise avec des œillères « l’impact » et pense que l’utilité des entreprises ne se trouve plus que là. Oubliant, ou pire méprisant, celles qui font bien leur travail et sont efficaces, au bénéfice la société, sans surjouer sans cesse la RSE. Comme si cette dernière devait devenir leur seule raison d’être. Alors que, pour indispensable qu’elle soit, la RSE doit être pleinement intégrée à la vie et au développement des entreprises, non pas comme critère unique, mais de par le respect essentiel que les entreprises doivent à l’ensemble des parties prenantes.
Le trotskisme était la maladie infantile du socialisme, disaient les communistes. Le wokisme est probablement la maladie sénile de l’Occident.
Cette image de décadence, comme de haine de soi, et ces insultes récurrentes au bon sens, ne peuvent plus donner envie aux autres civilisations. Il ne faut donc pas nous étonner que le reste du monde, au mieux, ait moins envie de nous ressembler et pense que nous ne sommes décidément plus un modèle. Ou, au pire, qu’il estime que nous sommes un anti-modèle dont il faut accélérer la disparition. Et cela favorise le jeu des démocratures ou des pures et simples dictatures qui prétendent combattre cette dégénérescence des valeurs.
Enfin, dans nos propres sociétés, le wokisme fait émerger son exact contraire et pourtant, en de nombreux points, son double : le populisme. In fine, le populisme est, tout autant que le wokisme, anti-scientifique et anti-libéral, au sens plein, historique et philosophique du mot libéral. Les démocrates américains radicaux ont ainsi contribué efficacement à mettre Trump sur orbite.
Vivons-nous la fin d’une civilisation ou sa mutation vers une nouvelle rationalité qui a tant de mal à émerger ? Saurons-nous reconstruire à temps un idéal démocratique qui permette d’assurer une haute protection sociale, fondée et justifiée par le travail et une morale civique ? A l’opposé du véritable égoïsme que sous-tend la sur-représentation permanente des droits et la dévalorisation récurrente des devoirs ? Saurons-nous ainsi sortir de l’écueil fatal de la fuite en avant financière, par le toujours plus d’endettement que cela implique ? Et du sentiment d’inéquité et de découragement induit auprès de ceux qui portent encore le système par leur labeur et leur respect des règles ?
Ou bien laisserons nous la seule réaction à cette évolution qui mine nos sociétés aux forces populistes ? Celles dont les solutions tant politiquement qu’économiquement n’apporteraient que plus de pauvreté et moins de bien-être ?
Pessimistes soyons par la raison. Optimistes soyons par la volonté et l’action, dans la mesure de nos moyens.
Comme le disait Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ».
Nous en sommes là, me semble-t-il.
Article publié le 18 mars 2024 dans le quotidien L’Opinion.
Les Assises de la Parité ont pour objectif de mobiliser des intervenants issus du monde politique, des médias, des entreprises afin d’approfondir ensemble les aspects de la parité dans la société.
Découvrez à travers mon interview les raisons qui motivent la BRED à promouvoir la parité et l’égalité des chances en son sein et à participer aux Assises de la Parité aux côtés d’intervenants issus du monde politique, des médias et d’autres entreprises.