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Refuser la fatalitéde la dette publique

« Un pays qui accepte de regarder en face la trajectoire de ses finances publiques ne sacrifie pas la démocratie ; il lui redonne au contraire consistance. »

La France se trouve aujourd’hui à un moment d’inflexion où la lucidité est devenue une condition indispensable de l’action. Les déséquilibres accumulés depuis plusieurs décennies ne relèvent plus de simples controverses techniques : ils sont visibles, tangibles, largement reconnus. La dette s’est installée dans une hausse incontrôlée, les déficits demeurent structurels, la croissance est atone, les services publics peinent à remplir leurs missions essentielles et la confiance dans les institutions s’est érodée. Reconnaître cet état des lieux n’est pas céder au pessimisme, mais accepter la réalité comme préalable au redressement.

Un pays qui accepte de regarder en face la trajectoire de ses finances publiques, qui explique pourquoi certaines dépenses doivent être priorisées, pourquoi certains droits doivent être rééquilibrés, ne sacrifie pas la démocratie ; il lui redonne au contraire consistance. À l’inverse, un pays qui s’en remet à la fuite en avant, repoussant indéfiniment les ajustements, expose sa démocratie à des réveils douloureux : crises de confiance, votes de rupture, montée de la tentation autoritaire. C’est tout l’enjeu des réformes : non pas imposer un « programme d’austérité » abstrait, mais sortir d’un modèle où la dette est devenue la variable d’ajustement de promesses accumulées. Refuser de choisir aujourd’hui, c’est laisser les événements choisir demain, dans l’urgence et sous la contrainte.

Pendant trop longtemps, nous avons préféré différer les arbitrages, multiplier les dispositifs, répondre aux demandes immédiates plutôt que de hiérarchiser et de choisir. La dette raconte cette histoire : celle d’un pays qui s’est peu à peu habitué à confondre solidarité et dépense illimitée, protection et accumulation d’engagements sans contreparties, justice sociale et empilement d’exceptions. Pourtant, cette situation insoutenable peut devenir un levier. Les périodes où les marges de manœuvre se resserrent sont souvent celles où les nations se ressaisissent, où les réformes s’imposent non plus comme des options, mais comme des nécessités.

Un pays n’avance pas uniquement grâce à ses comptes publics. Il avance grâce à la confiance interne qui le relie. La cohésion sociale française, longtemps considérée comme un atout majeur, s’est affaiblie lorsque les institutions qui l’incarnaient ont commencé à se fragiliser. L’école peine à garantir l’égalité des chances, l’hôpital est sous tension, les services publics territoriaux – hors les mairies, grâce à leur forte proximité avec les habitants – perdent en lisibilité, et les corps intermédiaires ont vu leur influence diminuer sans que d’autres formes de médiation ne prennent le relais. Les citoyens ont alors le sentiment que le contrat implicite qui fonde la République s’effiloche : l’idée que l’effort doit être récompensé, que la solidarité doit être juste, que l’aide qui permet de retrouver l’autonomie ne se transforme pas en assistance permanente, que l’État protège sans infantiliser. Restaurer la confiance est devenu un impératif aussi économique que politique. Il implique de clarifier les missions de l’État, les responsabilités de chacun et la part qui doit relever de la collectivité et celle qui doit reposer sur l’individu.

Notre avis

Olivier Klein, ancien directeur de la Bred, du groupe BPCE et professeur à HEC Paris, s’attelle à décortiquer la dette française et les réformes à entreprendre. Il dresse un bilan de l’inexorable progression des déséquilibres publics. Un constat sévère où la France apparaît souvent comme le mauvais élève de l’Europe.

Il va plus loin en détaillant des solutions possibles, tout en rejetant certaines idées trompeuses, comme celle consistant à maintenir artificiellement les taux d’intérêt en dessous du taux de croissance. « Il serait illusoire de croire qu’augmenter les impôts, déjà parmi les plus lourds du monde, serait la solution », souligne Jacques de Larosière, ancien directeur du FMI, qui préface l’ouvrage.

Parmi les principales pistes avancées : repousser l’âge de la retraite, augmenter le taux d’emploi et améliorer la gestion des administrations. Un programme ambitieux, qui se heurte toutefois à de nombreux obstacles politiques. L’essai d’Olivier Klein a néanmoins le mérite de démontrer que la dette n’est pas une fatalité — et c’est déjà beaucoup.

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La dette n’est pas qu’un problème économique, c’est aussi le symptôme d’une démocratie malade

Une année nous sépare d’une élection majeure. Difficile de savoir aujourd’hui quels seront les grands thèmes de la campagne présidentielle. Mais peut être encore plus que lors des précédents scrutins, les sujets de la dette, du financement de notre modèle social et de sa soutenabilité devront figurer en tête des débats. C’est du moins le vœu d’Olivier Klein, économiste, directeur général de banque , qui publie un essai « ‘Dette, réformes et démocratie » chez Décryptage Editions. Pour ce professeur à HEC, la dérive de la dette n’est pas qu’un problème économique et financier, c’est aussi le symptôme d’une démocratie qui a oublié la notion même de limites. En cherchant à maximiser immédiatement la satisfaction individuelle par une extension continue des droits, le système détruit progressivement les conditions mêmes de la liberté, de l’autonomie, de la prospérité et de la solidarité.

Nous sommes à un an de l’élection présidentielle. Alors que les sentiments de décrochage et de déclassement traversent l’opinion publique, la question de la dette et de sa soutenabilité peut-elle être au centre des débats ?

Oui et je l’espère. Et si ce n’était pas le cas, ce serait une erreur grave. Comme nous appartenons à la zone euro, le risque d’une crise financière à court terme est certes assez limité. La monnaie unique nous protège et nous anesthésie simultanément . Et si nous ne l’avions pas, cela ferait fait longtemps que nous aurions dû dévaluer et que les taux d’intérêt seraient infiniment plus élevés.
Mais le revers de la médaille de cette protection, c’est l’étouffement de notre économie par le poids de la charge de la dette qui va devenir de plus en plus importante. Elle atteint déjà 65 milliards d’euros et si l’on ne change rien à la tendance, en 2030, elle atteindra 120 milliards. Deux risques nous guettent : le décrochage et de sévères efforts sous contrainte lorsque nos voisins et copropriétaires de la zone euro exigeront que l’on remette de l’ordre dans nos comptes sans quoi ils ne nous aideront plus. Je pense que les Français ont commencé à comprendre qu’il y avait un vrai problème de dette. Mais on doit d’abord leur expliquer qu’il ne faut pas confondre réforme et austérité.

Réformer c’est se donner les moyens de rendre soutenable notre modèle. L’austérité, c’est lorsque l’on est devant le mur de la dette et qu’il n’y a plus aucune autre solution. Les réformes n’amènent pas l’austérité, au contraire. Elles sont faites pour augmenter la croissance potentielle, accroître l’efficacité et éviter le mur.

Qu’est-ce qui est le plus grave dans la situation actuelle : le déni de réalité d’une partie de la classe politique, le manque de courage de l’autre partie ou les fausses solutions et cette idée, notamment, que tout peut être résolu par la hausse des prélèvements ?

Pour moi, le déni de réalité et les solutions illusoires sont les deux facettes d’un même problème. Il y a deux façons de nier la réalité d’un taux d’endettement excessif et non maitrisé. La première, c’est dire que ça n’a aucune importance car la France est un pays où l’épargne est très abondante. La deuxième, c’est de dire que ce problème peut aisément être résolu par des solutions faciles, non douloureuses et magiques.

La taxation des riches en fait évidemment partie. C’est une solution illusoire parce qu’en réalité, la justice fiscale est déjà très élevée. Donc l’accroître ne produirait absolument pas les effets escomptés, et aurait peut-être même un effet négatif sur la base taxable imposable car elle découragerait l’initiative. De même, l’idée selon laquelle, on peut encore monter le taux d’imposition global est là aussi fausse. Il est près de 5 points plus élevé que dans la moyenne de la zone euro (hors France), et 10 points supérieur à la moyenne de l’OCDE. Le résultat, c’est une compétitivité attaquée, des taux de profitabilité des entreprises plus faibles, des pertes de parts de marché à l’exportation par rapport à nos concurrents européens et une plus faible attractivité du travail. Quant à ceux qui proposent que la Banque centrale efface les titres de dette qu’elle détient, ils font une erreur technique totale, parce que la banque centrale appartient à l’État. Si l’on efface la dette, cela fait faire des pertes à la banque centrale qui ne remonte plus ses dividendes à l’État : le budget perd d’un côté ce qu’il gagne de l’autre ! Et puis c’est très dangereux car c’est la crédibilité de la monnaie qui est entamée. Dans l’histoire, la monétisation longue, quelle qu’en soit la forme, a toujours mal fini : délitement de l’ordre social et dislocation de la société. C’est exactement ce qui s’est passé pendant la république de Weimar.

En quoi la situation dégradée des finances publiques altère aujourd’hui le rapport des citoyens à l’État ?

Regardez ce que nous enseigne les enquêtes d’opinion. C’est édifiant. D’après la dernière enquête du CEVIPOF qui date de février 2026, seuls 22% des Français ont confiance dans la politique, c’était 35% en 2017, 40% en 2009. Par comparaison, le Royaume-Uni est
à 44%, l’Allemagne à 45%, l’Italie à 40%. Toujours d’après le CEVIPOF, 23% seulement des Français juge que la démocratie fonctionne bien, contre 45% en 2009. Deuxième enseignement donné par un étude du Conseil des prélèvements obligatoires. En décembre 2025, un peu plus de 20% seulement des Français avaient confiance dans la bonne utilisation des impôts, c’est 11 points de moins en deux ans. C’est inquiétant ! Dans cette même enquête, 78% des Français jugent le niveau général des impôts et cotisations sociales trop élevé. D’ailleurs, ils ont aussi le sentiment que les services publics ont un couple coût-qualité qui est très moyen. Tout cela mine la confiance dans l’Etat, dans les institutions et dans les politiques quant à leur capacité à gérer le système. Et en bout de course celà mine notre confiance dans la démocratie. Le résultat ? Une défiance généralisée dans l’autre, dans son voisin, dans d’autres groupes sociaux, la recherche permanente de boucs émissaires, le sentiment diffus que certains en profitent trop. Le lien social, la cohésion sociale, sont abîmés . La trajectoire non maîtrisée du taux d’endettement, c’est une démocratie qui ne sait pas reconnaître ses limites.

Alors, comment faire justement la pédagogie de la réforme ?

La première des choses, c’est retrouver une méthode. Une méthode de lucidité. Il ne s’agit pas de dramatiser-ce qui est souvent contreproductif- mais d’expliquer simplement, clairement. Et faire appel au bon sens , lequel est d’ailleurs bien plus répandu chez les Français que certains ne veulent bien le croire. Evidemment, ce travail de pédagogie n’est pas aisé dans un monde guidé par l’immédiateté. Mais il faut absolument réconcilier le temps court et le temps long. Inspirons-nous de la conduite du changement dans l’entreprise. Quand un dirigeant s’aperçoit qu’il faut changer de stratégie pour protéger l’entreprise et ses salariés, il doit expliquer pourquoi on change de stratégie et comment l’on va faire. On ne change pas une entreprise et encore moins la société par décret! Tout cela demande une ingénierie du changement. Faire comprendre que dans l’ensemble, on surmontera les risques de décrochage dans l’intérêt de tout le monde, meme si certains peuvent craindre d’être plus touchés que d’autres par les réformes nécessaires. Il faut pressentir les obstacles le plus en amont possible et accompagner le changement. C’est aussi cela qui permet le succès d’une réforme.

Comment expliquez-vous ce renoncement français à la réforme ? Vous avancez de nombreuses pistes dont la centralisation étatique, la fragmentation des corps intermédiaires mais aussi un héritage culturel …

Au-delà d’une vision souvent trop technocratique du changement, la culture française reste marquée par un double héritage, tout à fait honorable et louable : un catholicisme attaché à la protection des plus faibles et un histoire anticléricale républicaine qui a sacralisé l’égalité et la dénonciation des privilèges. Mais lorsque ce double héritage favorise l’expression de ses propres excès – ajoutée à une dose de marxisme mal digéré par certains-, alors se trouve encouragé un « compassionnalisme » puissant, valorisant toujours les victimes du système et justifiant sans cesse l’intervention de l’Etat pour corriger les injustices perçues. Et l’on ne cesse de vouloir réparer au lieu de chercher à éviter les causes des effets que l’on déplore. Ce terreau moral rend extrêmement sensible toute réforme touchant aux transferts, aux statuts, interprétée forcément- mais à tort- comme une remise en cause de la solidarité envers les plus fragiles.

Vous affirmez que nous basculons dans l’hyperdémocratie, un régime où les droits sont croissants mais où nous avons oublié les devoirs… En quoi la dérive de la dette est le résultat de ce régime ?

Il y existe une dérive endogène potentielle de la démocratie, si l’on n’y prend pas garde. Quand on ne pense pas les contraintes, les limites, auxquelles doit faire face tout système démocratique, alors on perd progressivement les équilibres qui, justement, fondent la démocratie. On ne peut pas développer sans cesse de nouveaux droits sans développer la responsabilité individuelle et collective et les devoirs qui vont avec. On ne peut pas avoir un modèle économique et social de haut niveau sans se donner les moyens de le faire vivre. Sinon, c’est le sacrifice du futur et la fuite dans la dette. Le deuxieme axe de dérive porte sur le concept d’égalité. Vouloir sans cesse plus d’égalité en tout finit par supprimer la liberté. Ce n’est pas l’égalité totale qui fonde la démocratie et une économie vivante et dynamique. C’est l’égalité des chances et l’égalité des droits. La fuite dans la dette, c’est donc la perte du sens de la responsabilité personnelle et collective. C’est la poursuite incessante de droits nouveaux avec l’affaissement des devoirs . De même que la recherche sans limite d’une égalité totale entre tous. Cela se solde obligatoirement dans toujours plus de dette. C’est la somme de nos renoncements collectifs et les effets d’une défiance généralisée. Ce qui a son tour rend les réformes impossibles.

Comment sort-on de ce cercle vicieux ?

Par le courage, la lucidité, la constance, la pédagogie et l’ingéniérie du changement. Il va falloir dire clairement aux Français que le choix n’est pas entre sauver le modèle économique et social ou le réformer. Ceux qui disent que la réforme c’est la perte du modèle sont les acteurs mêmes de sa perte. Il faut au contraire réformer pour sauver notre modèle.

Béatrice Mathieu
Grand reporter
Magazine L’Express

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Cryptomonnaies, Bitcoin et la remise en question des monnaies officielles

Les cryptomonnaies, et le bitcoin en particulier, s’inscrivent dans un débat contemporain majeur sur la nature de la monnaie et le rôle des institutions. Les cryptomonnaies représentent en effet une tentative de fonder une alternative aux monnaies traditionnelles, Pour bien comprendre ce que proposent ces nouveaux actifs, et ce qui les différencie des monnaies officielles, nous devons repenser l’essence de la monnaie, le rôle des institutions et de la confiance. Il est ainsi utile de mener une réflexion plus en profondeur abordant des questions économiques, mais aussi anthropologiques et de philosophie politique, en analysant les différences fondamentales entre l’école libertarienne et l’école institutionnaliste.

Une cryptomonnaie est une monnaie numérique dont les transactions sont enregistrées et vérifiées par une technologie décentralisée, souvent la blockchain. Le bitcoin, apparu en 2009 (c’est-à-dire, soulignons-le, à l’issue même de la grande crise financière) est la première cryptomonnaie à avoir rencontré un grand succès. Ses principes fondateurs sont la décentralisation, l’absence d’autorité centrale contrôlant la création ou la régulation de la monnaie, la limitation de l’offre, la transparence et l’immutabilité des transactions.

Les fondateurs du bitcoin ont promu cette monnaie pour plusieurs raisons. D’abord, elle permettrait de se protéger contre l’inflation de la quantité de monnaie en circulation et la manipulation monétaire : contrairement aux monnaies officielles, qui sont créées par les banques et sous régulation des banques centrales, le bitcoin repose sur un protocole fixe et connu d’avance, sans l’intermédiaire d’une institution financière. Ensuite, elle offre plus de liberté individuelle et d’autonomie, en donnant à l’utilisateur un anonymat et une indépendance vis-à-vis d’une monnaie nationale et de ses contraintes. Elle introduit également la notion de confiance algorithmique : au lieu de se fier à une institution, on fait confiance à la technologie et au consensus distribué du réseau. Enfin, elle peut favoriser l’inclusion financière dans les zones où l’accès aux services bancaires est limité.

Les bitcoins et les autres cryptomonnaies de même nature procèdent, au fond, de l’utopie d’un monde dans lequel la monnaie ne serait plus nationale mais universelle, valable pour tous les pays et pour tout le monde, transférable en toute sécurité et sans coûts. Cette monnaie se passerait d’intermédiaires, sa valeur ne pourrait être manipulable par des gouvernements ou des banques centrales. Elle serait liée à des gestions décentralisées privées. Elle garantirait l’anonymat des transactions, et son gardien serait non pas une banque centrale mais un algorithme, supposé infaillible. Une forme d’utopie anarcho-capitaliste. Dans les années soixante-dix, Friedrich Hayek et l’école autrichienne recommandaient de dénationaliser la monnaie, en retirant le monopole de la création monétaire des mains des gouvernements et en laissant cette tâche à l’industrie privée. D’une certaine manière, le développement des cryptomonnaies pourrait être une tentative d’exaucer ce souhait.

Les différences avec les monnaies bancaires officielles sont donc fondamentales. La monnaie moderne est toujours à son émission une dette de l’émetteur (une banque en l’occurrence) sur lui-même. Mais cette dette privée doit être reconnue par la société pour être acceptée universellement comme un moyen de paiement libératoire, soit comme un moyen de paiement qui libère de la dette née de l’échange, qui éteint cette dette. La monnaie moderne est émise par les banques, non plus en proportion des avoirs détenus en or ou argent, mais en fonction du développement de l’économie. La monnaie est créée à partir de l’acte de crédit qui entraîne simultanément la création d’un dépôt au profit de l’emprunteur. Ce dépôt apparaît au passif de la banque. Il est de jure une dette de la banque vis-à-vis du détenteur du dépôt. Et les dépôts bancaires font monnaie, car ils sont acceptés par l’ensemble de la société comme un moyen de paiement libératoire (sauf en cas de perte collective de confiance dans la solvabilité de la banque). Les crédits font donc les dépôts. Ce sont aujourd’hui les banques qui créent de la monnaie,« ex nihilo », car sans plus aucun rapport avec des quantités de métal précieux détenues. Mais en fonction de la demande de crédit, donc des besoins de l’économie. Enfin, ce système est régulé par une autorité institutionnelle externe, la banque centrale, la régulation automatique de la création monétaire par le jeu de la conversion possible de chaque monnaie en or ou en argent ayant disparu.

Ce sont les très graves crises financières à répétition survenues dans la deuxième moitié du XIXe siècle qui ont abouti à la création d’institutions officielles, les banques centrales, après les faillites répétées de banques. Les banques centrales, en homogénéisant l’espace monétaire (un dollar, par exemple, émis par une banque donnée aux États Unis valant dorénavant toujours un dollar émis par une autre banque américaine) et en jouant, le cas échéant, un rôle de prêteur en dernier ressort, ont ainsi créé la possibilité d’une stabilité. De l’utilité des institutions et des règles…

La monnaie bancaire – qui est donc une dette bancaire – régulée par les banques centrales et les gouvernements repose sur la confiance envers ces institutions. C’est ainsi qu’elle est validée par tous comme un moyen de paiement libératoire. Avoir confiance dans la monnaie c’est donc avoir confiance dans l’efficacité du système de règlement des dettes. Et la masse monétaire ayant pour contrepartie les crédits à l’économie, son évolution étant donc principalement liée a l’évolution des besoins de l’économie. 

Le bitcoin et les autres cryptomonnaies, au contraire, ont une offre limitée, préfixée, indépendante de l’évolution des besoins de l’économie. N’étant adossées à aucune institution officielle, mais à un protocole, et n’ayant aucune contrepartie économique, elles sont très volatiles, leur valeur étant totalement auto-référentielle. Le bitcoin par exemple ne vaut que ce que les acheteurs et vendeurs de bitcoins acceptent qu’il vaille, sans aucune référence extérieure objective, telle que l’économie, et sans aucune régulation externe. Leur cadre légal est en outre incertain. Leur adoption universelle reste de ce fait très limitée.

Si l’on prend maintenant le recul permis par une approche en termes anthropologiques et de philosophie politique, il devient clair que les idées de l’école libertarienne sur le rôle des institutions éclairent le choix des « bitcoiners ». Ils promeuvent les cryptomonnaies comme une réponse aux institutions jugées dangereuses ou oppressives par essence. Ils créent ainsi une nouvelle « institution » non officielle, alternative : un ensemble de règles codées dans un protocole, des normes et un système de confiance fondé sur la technologie plutôt que sur l’État. Les libertariens estiment en effet que les institutions sont des constructions artificielles, qui entravent l’auto-organisation des êtres humains entre eux. Elles seraient donc mauvaises et dangereuses. Nous pensons au contraire avec l’école institutionnaliste, comme avec René Girard, que les institutions, qu’elles soient visibles ou invisibles, sont le produit de l’évolution spontanée de la société. Elles représentent la sédimentation de l’apprentissage historique de l’humanité, visant à améliorer l’efficacité de la société, la capacité de vivre ensemble, ainsi que la maîtrise de la violence. Bien entendu, certaines institutions peuvent aussi devenir inefficaces, voire nuisibles, pour diverses raisons commentées dans certains de nos articles. Mais, en ce cas, notre propos est d’avertir sur leur fragilité et sur leurs possibles dérives ou mésusages, non de nier leur rôle fondateur et régulateur. Autrement dit, il s’agit de protéger leur utilité et de corriger celles qui deviennent inefficaces ou même perturbatrices, voire dangereuses pour l’équilibre de nos sociétés.

L’école institutionnaliste, en économie comme en sociologie, considère ainsi les institutions comme des structures sociales profondes et résilientes. Elles englobent à la fois des règles formelles, telles que les lois, les contrats ou les banques centrales, les institutions visibles, et des normes informelles, comme les coutumes, les conventions ou les croyances partagées, les institutions invisibles. Elles forment les « règles du jeu » qui structurent l’interaction sociale, fournissent des points de repère pour l’action collective et permettent à la société de fonctionner de manière stable et prévisible. Parmi les institutions visibles, on peut encore citer les constitutions, les lois, la monnaie, le système judiciaire ou le système éducatif… Parmi les institutions invisibles, on trouve également les normes sociales, la confiance, les valeurs partagées ou encore les codes culturels. Les institutions rendent possible une coopération effective, renforcent la confiance mutuelle et réduisent les coûts de transaction ainsi que les conflits. Sans elles, les marchés, la vie économique et la paix sociale seraient instables, incertaines, voire chaotiques. Elles constituent donc la base sur laquelle reposent le consensus social et la confiance réciproque, garantissant des résultats économiques et sociaux supérieurs à ceux qui pourraient être atteints en leur absence.

René Girard, pour sa part, voit dans les institutions des régulateurs de violence. Selon lui, toutes les sociétés humaines sont traversées par des dynamiques de violence potentiellement contagieuses, issues du désir mimétique, c’est-à-dire de la tendance à désirer ce que désirent les autres. Pour éviter le risque de crises paroxystiques et destructrices, les sociétés ont inventé des institutions : rites religieux, codes moraux, systèmes judiciaires, qui canalisent, redirigent ou transforment la violence. L’institution emblématique dans sa pensée est le mécanisme du bouc émissaire : la communauté décharge sa violence collective sur une victime ou un groupe, ce qui entraîne un rétablissement temporaire de la paix. Dans les sociétés modernes, ces mécanismes sacrificiels anciens sont remplacés par des formes institutionnelles plus « civilisées », telles que la justice, la police, ou même la monnaie, toutes jouant un rôle d’organisation et de pacification des rivalités.

Que l’on se réfère à l’école institutionnaliste ou à Girard, une institution suppose des règles partagées, explicites ou implicites, collectivement acceptées, mais aussi une structure de confiance permettant aux individus de s’appuyer sur la prévisibilité du comportement des autres. Elle implique également une capacité à réguler les conflits : la justice encadre la punition, la monnaie encadre l’échange, l’État de droit canalise les rivalités de pouvoir ou d’argent. Les institutions, qu’elles soient visibles ou invisibles, apparaissent ainsi, tant pour les institutionnalistes que pour René Girard, comme les principaux régulateurs des sociétés humaines. A ce titre, le bitcoin, monnaie privée non appuyée par une institution publique et émis en dehors de toute référence objective extérieure, détachée de l’évolution des besoins économiques de la société, ne peut pas être validé par tous comme un moyen universel de paiement libératoire. Et ce d’autant plus que sa valeur auto-référentielle, donc la très forte volatilité de son prix, rend très difficile son usage quotidien comme moyen de paiement.

Pourtant, les institutions elles-mêmes ne sont pas immuables, exonérées de possibilité de dérive ; elles peuvent être fragiles. Chacune risque avec le temps de perdre de son efficacité, de développer une dangereuse entropie, ou encore d’être dévoyée par une mauvaise compréhension des mécanismes propres aux sociétés humaines. Si la contrainte monétaire, par exemple, était suspendue trop longtemps, c’est-à-dire si l’on monétisait durablement la dette publique par exemple, en créant de la monnaie pour la financer, alors ce serait la confiance dans le système de règlement des dettes, donc dans la monnaie, qui pourrait être remis en cause. Et si l’on perdait confiance dans la monnaie, nous pourrions connaître, non pas une inflation traditionnelle, mais une fuite devant la monnaie. Avec pour conséquence la désorganisation et le possible effondrement de l’économie et de la société. La monnaie est en effet constitutive du lien social. Comme le dit Michel Aglietta : « la monnaie, c’est l’alpha et l’oméga de la société ».  Ou encore « La monnaie est le lien social fondamental des sociétés marchandes ». 

Les cryptomonnaies, et notamment le bitcoin, pourraient ainsi s’installer en tant que monnaie alternative, voire monnaie de substitution, dont la valeur ne cesserait de monter, si les encours de dette ne cessaient de s’élever par rapport au PIB – ce qui est le cas dans le monde – et si la crainte d’une « corruption » de la monnaie officielle par une monétisation durable de ces dettes s’installait. 

Sinon, leurs caractéristiques en font des actifs hyper-spéculatifs, dont la valeur ne peut qu’être très incertaine, étant le produit du seul jeu des anticipations des participants du marché sur leur propre comportement à venir. Une spéculation « dans le vide ». Ils ne sont pas de la monnaie. Gardons-nous qu’ils le deviennent.

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L’Etat providence: changer pour éviter le déclin

L’offre d’État et la demande d’État forment un système où le développement de l’une entraîne le développement de l’autre, et réciproquement. Il existe un enchaînement, insoutenable et très défavorable tant à la société qu’à l’économie, de causalités enchevêtrées qui conduisent sans cesse à la sur-administration et à la mise en dépendance de populations qui demandent de ce fait toujours plus de protection, cette demande légitimant en retour l’accroissement de la sur-protection.

Cette dynamique systémique qui s’auto-entretient amène à la situation d’aujourd’hui : un taux de dépenses publiques et de prélèvements obligatoires sur le podium mondial. Avec simultanément un déficit public sur PIB le plus élevé d’Europe et un tres fort taux d’endettement public dont la trajectoire est non maîtrisée.

Mais aussi paradoxalement -seulement en apparence- avec une qualité de l’enseignement qui s’est dégradée fortement, des salaires d’enseignants en moyenne, comme d’infirmières par exemple, qui sont inférieurs à ceux des pays comparables. Ajoutons cet exemple frappant d’inefficacité et d’injustice : un taux comparativement très élevé de jeunes sans formation et sans emploi. Plus généralement, nous avons des services publics mesurés comme étant de qualité seulement moyenne dans les comparaisons internationales, alors que notre taux de dépenses publiques est le plus élevé.

Cette sur-protection et sur-administration ne produisent ainsi ni bonheur, ni même satisfaction. Ni santé financière. Elles engendrent au contraire une dépendance toujours croissante, entraînant perte d’autonomie et inquiétude croissantes. Le tout s’accompagnant de la montée d’un dangereux individualisme et d’une incivilité destructrice, le sens de la responsabilité vis-à-vis des autres et de la société ayant été perdu, en s’en déchargeant sur l’État, dont on attend tout.

En ligne de fuite, le social, les relations interpersonnelles, y compris de solidarité, et les actions et les entreprises individuelles comme collectives, deviennent alors vides, l’État occupant tout l’espace. La société (civile) perdant ainsi de sa vitalité et de sa capacité de résilience.

Il ne s’agit en aucun cas de défendre une sous-protection, ni un État faible. Tout au contraire. Il est indispensable de re-proportionner le tout, afin de retrouver une efficacité globale et une viabilité de notre système. De veiller à ce que chacun soit responsabilisé quant à l’utilisation de la protection sociale, qui est un bien commun précieux, afin qu’il soit puissant et soutenable. Que la quantité de travail et la vitalité de l’économie qui en sont les conditions d’existence soient suffisantes à cet effet.

Il s’agit donc d’éviter l’entropie de notre système qui ne sait plus répondre de façon efficace et qui engendre, de par le poids croissant incontrôlé qu’il représente, une difficulté pour les ménages et les entreprises à trouver le travail suffisamment attractif pour les uns et à être suffisamment compétitives pour les autres.

Pour éviter les dérives fatales de notre État providence et lui permette de se perpétuer, il nous faut impérativement retrouver un équilibre responsable donc viable. Ce ne sera pas aisé. Mais c’est vital et dans l’intérêt de tous.

Olivier Klein
Professeur d’économie à HEC

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Hyper démocratie et hyper social-démocratie

La pensée sociale-démocrate, telle qu’elle existe en France, a vécu. Elle a beaucoup apporté pendant des décennies. Mais son modèle intellectuel n’a pas beaucoup évolué, alors que, sans même parler de la nécessaire transition climatique, a minima quatre mouvements d’importance se sont produits : la question de l’autorité publique, de la sécurité et du phénomène migratoire avec le développement de l’idéologie islamiste, tout d’abord, embarquant ainsi la réflexion sur ce qui fait nation. La montée d’un individualisme farouche, ensuite, avec la survalorisation des droits de chacun et la dévalorisation des devoirs. Troisième mouvement, l’obsession de l’égalité, impliquant un dangereux égalitarisme, au détriment-même de la recherche de l’égalité des chances et de l’équité. Le développement enfin d’une hypertrophie de la sphère publique, dont l’entropie engendre inefficacité, découragement, perte de confiance et montée de l’inquiétude.

Nous nous intéresserons ici particulièrement à l’obsession de l’égalité, et avec elle à la pente naturelle de la démocratie comme de la social-démocratie, sur leur dynamique endogène : ce que j’appelle l’hyper-démocratie et l’hyper social-démocratie. Toutes deux peuvent en effet produire par elles-mêmes leurs propres excès. Si l’on ne développe pas une réflexion approfondie sur ces trajectoires, la démocratie, de même que la social-démocratie, peuvent conduire à leur propre affaiblissement, mais aussi, au bout du chemin, à leur possible disparition. Avec en point de mire l’avènement au pouvoir du populisme, fût-il très à droite ou très à gauche.

De l’hyper-démocratie

Tocqueville déjà prévenait de cette logique endogène à la démocratie : le droit de tous, étendu, sans fin, à tout, opposable à tous les autres, et symétriquement, l’abandon progressif des devoirs — c’est-à-dire l’individualisme poussé au maximum et l’essor d’un communautarisme animé par la revendication de droits spécifiques. L’un comme l’autre peuvent être vus comme des signes de repli sur soi avec, en surplus, comme manifestation et justification idéologiques du phénomène, une vision moralisante et simplifiée de la société l’idée où chacun est obligatoirement oppresseur ou oppressé. La simplicité de cette idéologie va de pair avec la vigueur des normes qu’elle impose. Cette nouvelle bien-pensance conduit, à rebours des déclarations de ses promoteurs, à la haine de l’autre, des autres, accablés de la faute d’être l’oppresseur par assignation préétablie à résidence et à culpabilité indélébile. Ces oppresseurs ayant privé de leurs droits les oppressés, ces derniers se voient délivrés, en retour, de tout devoir comme de toute responsabilité. Le salut éventuel du présumé oppresseur ne pourra survenir que dans le cas d’un complet reformatage, d’une restructuration de l’individu ayant avoué ses fautes et s’étant ou ayant été rééduqué. Ce fantasme se joue dans une manipulation de l’histoire réécrite à travers l’unique et simplissime couple oppresseur-oppressé, chacun étant pour toujours, ou presque, affecté dans sa case d’origine. Toute ressemblance avec le totalitarisme… 

Cette idéologie ne s’avoue pas comme telle. Elle se cache derrière des mots devenus totem, et répétés inlassablement. Des mots vidés, énucléés, mais obligatoires, parce qu’appartenant au camp du bien. La police des mœurs va de pair avec une police de la pensée : d’autres mots sont interdits, honteux. Le wokisme est à l’évidence la caricature et l’expression aujourd’hui la plus aboutie de ce dévoiement du concept de démocratie. Il n’en est en rien une extension : il est la nouvelle idéologie de ses excès, idéologie in fine destructrice de la réalité-même de la démocratie.

La pensée sociale-démocrate ne peut ni ne doit laisser la critique et le combat contre le wokisme au populisme. Car elle risque sinon de s’y dissoudre elle-même, jusqu’à disparaître. L’exemple américain le montre bien, avec un Parti démocrate défait face à Trump jusque dans ses bastions géographiques et, ironie de l’histoire, abandonné par une partie conséquente des électeurs appartenant à des minorités. En France, le cas du Parti socialiste d’aujourd’hui en est un exemple également frappant, happé, sauf sursaut délibéré encore possible, par un NFP organisé autour des idées de LFI. 

Les excès de la social-démocratie 

Doivent également et parallèlement être pensés et analysés les excès de la social-démocratie elle-même. Sans omettre que la social-démocratie et la démocratie sont évidemment deux concepts non totalement distincts.  Nous les distinguons ici formellement, parce qu’ils ne se résument pas l’un à l’autre, aussi bien que pour faciliter l’analyse. Ses excès, développés aussi de façon endogène, peuvent être résumés dans la recherche de l’égalité poussée à l’extrême. Cet horizon d’une égalité parfaite anime une pensée magique, qui s’abîme dans ses propres contradictions : l’égalité en tout, de tous avec chacun, conduit en effet à la jalousie généralisée. Comment ne pas voir qu’une société ainsi aplatie — par la fiscalité, par la redistribution, par différentes politiques publiques – est le lieu des passions tristes ?

Une telle vision condamne aussi ce qui fait la dynamique d’une société, le moteur de l’effort et la recherche de la progression – en d’autres termes, de ce qui fait le progrès. Tocqueville encore : « Il n’y a pas de passion si funeste pour l’homme et pour la société que cet amour de l’égalité, qui peut dégrader les individus et les pousser à préférer la médiocrité commune à l’excellence individuelle. »

La social-démocratie, sans réflexion sur elle-même et sans régulation de ses propres dérives, connaît ce genre de glissement fatal. Doivent donc être étayées à nouveau les différences entre égalité « absolue », égalité des droits, égalité des chances et équité. Et leurs conséquences réciproques, morales, économiques et sociales. 

Aussi, l’hyper démocratie comme l’hyper social-démocratie induisent-elles des régressions et un potentiel d’extinction progressive de la dynamique des sociétés et des économies, donc du bien-être. Elles conduisent à la faillite financière, et donc à la faillite sociale. Mais aussi, et cela va de pair, elles abîment gravement la capacité de vivre ensemble et de respecter les compromis nécessaires entre liberté et règles. Donc elles amènent à la faillite morale. En laissant les passions les plus basses s’exprimer en toute impunité : la jalousie, le ressentiment, la haine. Elles sont pourtant déjà à l’œuvre. 

l n’y aura ni renouveau de la pensée social-démocrate, ni diminution de la méfiance actuelle vis-à-vis de la démocratie, sans cet effort d’analyse de la montée naturelle des excès propres à la démocratie et à la social-démocratie et de leur hypertrophie, de la suradministration et de ses effets, de même que du besoin légitime et républicain d’un retour de l’autorité publique et que d’une meilleure régulation et intégration de l’immigration. La montée généralisée du populisme ne trouve certes pas son origine que dans ces facteurs-là. Mais il serait dangereux de nier que son développement a également sa source ici.  

Toute la question est ainsi la capacité de la démocratie et de la social-démocratie (et de façon intimement liée la sphère publique) à ne pas tomber dans l’entropie et à se stabiliser à un point d’équilibre qui marie durablement l’éthique (ou la justice) et l’efficacité (la production de richesse) et le bien-être économique et social. Il s’agit d’une question de survie de notre modèle économico-social européen. Avec ses défauts spécifiquement français, rendant le système de plus en plus inefficient, notre modèle de régulation sera tôt ou tard incapable de se reproduire, c’est-à-dire de survivre. Avec pour corollaires, si le sursaut ne vient pas à temps, un appauvrissement généralisé et une déconfiture morale et financière. 

La réflexion doit donc se poursuivre. Comment induire des mécanismes de limitation de ces excès ? Comment retrouver les équilibres vitaux qui permettent à nos sociétés de survivre et de se revigorer ? C’est tout l’enjeu. C’est une question fondamentale pour notre avenir, notre « modèle », notre Europe et notre pays. 

Ce texte est extrait d’une note plus longue, publiée sur le site d’Olivier Klein : « La pensée de la social-démocratie doit se renouveler profondément en France ».

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Le modèle français, de l’excès à l’indispensable renouveau

Publié par Les Échos le 15 mai 2025

Le modèle européen et français de régulation politique, économique et sociale traverse une crise profonde. Ce modèle, sous la pression de ses dérives, s’avère difficilement capable de répondre aux défis contemporains.

Cinq mouvements majeurs mettent en lumière ses limites : l’affaiblissement de l’autorité publique et du sentiment de sécurité, l’insuffisance de la régulation migratoire et de l’intégration de la population immigrée, la montée d’un individualisme exacerbé, l’expression d’un égalitarisme excessif, enfin l’hypertrophie étatique et normative. Ces dynamiques fragilisent les institutions et alimentent la défiance envers le politique, en favorisant la montée du populisme.
Le marché, indispensable pour dynamiser l’économie, nécessite une régulation publique efficace afin d’en éviter les dérives. Cependant, en France, la sphère publique s’est développée de manière hypertrophiée, engendrant tout à la fois inefficacité et découragement. L’Etat omniprésent tend à infantiliser les citoyens et à interférer dans leurs relations, tout en réduisant le rôle des corps intermédiaires. Comme le souligne Hannah Arendt : « Lorsque l’Etat monopolise cette capacité d’agir, les citoyens sont réduits au rôle de spectateurs. » La suradministration provoque en effet une perte de responsabilité individuelle et collective, tout en affaiblissant le respect des autres et des règles de vie en société.

Vivre ensemble

Parallèlement, dans nos sociétés, des excès pathogènes mettent en péril jusqu’à la démocratie elle-même. Ces excès se manifestent par une extension illimitée des droits individuels au détriment des devoirs de chacun, favorisant un égoïsme, un repli sur soi, comme un communautarisme exacerbé. Mais aussi un affaiblissement du sens collectif et de la nécessité du travail. Ces excès consistent en outre en une obsession égalitariste, au point d’alimenter jalousie, ressentiment et haine. Freinant de plus les moteurs de la croissance et du progrès. Tocqueville avertissait déjà : « Il n’y a pas de passion si funeste pour l’homme que cet amour de l’égalité qui peut dégrader les individus et les pousser à préférer la médiocrité commune à l’excellence individuelle. »

Ces dérives menacent la capacité de vivre ensemble et peuvent conduire à une ruine aussi morale qu’économique. Le financement de la suradministration et le manque de responsabilisation face aux dépenses de protection sociale se traduisent en effet par un déficit public permanent, induisant une dette publique bientôt insoutenable, renforçant à leur tour la défiance.

Retrouver un équilibre

Pour éviter un déclin irréversible, il est impératif de réinventer l’équilibre de notre modèle autour de plusieurs axes. Réconcilier éthique (comprenant la justice sociale) et dynamique économique. Aucun des deux termes n’est durablement viable sans l’autre. Aujourd’hui, les normes et systèmes de prélèvements entravent outre mesure l’innovation et la croissance, sous peine de rendre vains les efforts en faveur de l’éthique. Traiter républicainement et efficacement les questions sociétales, sans penchant moralisateur ni mépris. Ce qui évitera de surcroît que le populisme ne monopolise ces débats.
Retrouver une meilleure mobilité sociale par un enseignement approprié de qualité. Lutter contre les excès égalitaristes en opérant un rappel indispensable des notions d’égalité des droits et des devoirs, d’égalité des chances et d’équité pour ne pas les confondre avec l’égalité absolue en toute chose, bien souvent antinomique des premières.

La survie du modèle européen démocratique et d’économie sociale de marché dépend de sa capacité à se renouveler. Sans un sursaut intellectuel pour limiter les excès qui s’y sont développés et pour retrouver les équilibres indispensables qui les fondent, notre système politico-économico-social sombrera dans l’entropie. Qui plus est, dans un monde où les seuls rapports de force sont redevenus la règle. Ce renouveau est crucial pour restaurer la confiance dans les institutions et la politique, comme dans la démocratie elle-même. Il est aussi crucial pour retrouver une vitalité et un dynamisme sans lesquels rien n’est possible. La pérennité de notre beau modèle européen en dépend.

Olivier Klein est professeur d’économie à HEC.