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La quête sans fin d’égalité peut abîmer la justice sociale

La recherche de l’égalité est l’une des plus grandes conquêtes des démocraties modernes. Elle a profondément transformé nos sociétés en affirmant la même dignité de chaque individu. Mais toutes les formes d’égalité ne poursuivent pas le même objectif et, lorsqu’elles sont poussées au-delà d’un certain équilibre, elles peuvent finir par entrer en tension les unes avec les autres.

Alexis de Tocqueville avait déjà montré que les sociétés démocratiques portent une aspiration profonde et légitime à l’égalité, mais qu’elle peut aussi conduire progressivement à vouloir réduire les différences sans limite. Cette évolution éclaire une partie des débats actuels sur le modèle social français.

Quatre dimensions de l’égalité

On peut distinguer quatre dimensions de l’égalité. La première est l’égalité des droits : une même loi pour tous, les mêmes libertés fondamentales, la même dignité pour chacun. Elle constitue le fondement de l’Etat de droit.

La deuxième est l’égalité des chances. Elle vise à permettre à chacun de construire son avenir indépendamment de son origine sociale, de son sexe ou de son origine ethnique. Elle repose sur l’éducation, la santé, la formation et la lutte contre les discriminations.

La troisième est l’égalité des protections. Les sociétés européennes ont choisi de protéger chacun contre les grands risques de l’existence : maladie, chômage, vieillesse, handicap ou pauvreté.

La quatrième consiste à corriger, par la redistribution, les écarts de revenus que produit spontanément l’économie. Une société où les inégalités deviennent incompatibles avec la cohésion sociale ou l’égalité des chances se fragilise elle-même. La redistribution est donc une fonction essentielle de régulation de la société. Cette construction représente une réussite historique. Ces quatre dimensions se complètent et ont permis de concilier une économie de marché dynamique avec une forte ambition de justice sociale.

Cependant, depuis quelques décennies, l’aspiration à l’égalité tend à se transformer en une double logique : l’extension continue des droits individuels et la recherche toujours plus poussée de l’égalisation des situations. Les droits ne sont alors plus seulement destinés à protéger les libertés. Ils deviennent progressivement des créances sur la collectivité.

Souvent sans contrepartie en termes de devoirs ou de contribution, leur extension continue nourrit un individualisme croissant, affaiblit le sens des responsabilités individuelles et collectives et crée un écart grandissant entre les promesses publiques et les ressources disponibles. L’Etat promet davantage, déçoit davantage, tandis que la dette publique s’accumule.

Parallèlement, la réduction des écarts de revenus, de patrimoine ou plus généralement de situations tend à devenir, notamment en France, le principal critère de la justice sociale. Or une société libre et fluide produit nécessairement des différences. Certaines résultent de causes qu’il faut combattre, d’autres naissent du travail, de l’effort, de l’innovation, de la prise de risque ou des responsabilités assumées.

C’est même cette dialectique qui facilite l’égalité des chances et la mobilité sociale. La justice sociale ne consiste pas à effacer indistinctement toutes ces différences, mais à distinguer celles qui sont légitimes de celles qui ne le sont pas. John Rawls ne défendait pas une égalité absolue des situations. Il admettait les inégalités lorsqu’elles amélioraient la situation des plus défavorisés, par exemple.

L’efficacité conditionne la solidarité

La France illustre les difficultés de cette évolution. Notre système de redistribution est l’un des plus développés au monde. Il a permis d’amortir les crises et de réduire certaines inégalités. Mais il s’est aussi accompagné d’un niveau très élevé de prélèvements et de dépenses publiques, d’une dette croissante et d’un taux d’emploi insuffisant comme d’un affaiblissement relatif de notre compétitivité qui en sont pour partie les conséquences.

Le véritable enjeu n’est donc pas d’opposer solidarité et efficacité. C’est de comprendre que la dernière conditionne durablement la première. Une économie moins dynamique crée moins de richesses à redistribuer et finit par fragiliser les protections qu’elle cherche à préserver. La justice sociale est un tout qui ne se réduit nullement à la seule justice fiscale, qui ne peut sans danger être un objectif en soi.

L’égalité est ainsi progressivement passée d’un idéal d’égalité devant la loi à un idéal de protection, puis, de plus en plus, à une logique d’égalisation des situations. Cette évolution conduit à ce que j’appelle une hyper-démocratie, où la multiplication sans fin et sans contreparties des droits et la recherche insatiable d’égalité finissent par fragiliser les équilibres qui fondent pourtant la démocratie elle-même et rendent la solidarité possible.

Il est temps, en France, de repenser ces équilibres plutôt que de subir des dérives qui, in fine, exaspéreraient la défiance et rendraient notre modèle gravement inefficace.

Olivier Klein
Professeur à HEC

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Retraites : le courage de sortir des faux débats et de proposer de vraies solutions

TRIBUNE. La question fondamentale est d’une simplicité désarmante : comment financer durablement un système de retraite par répartition lorsque nous vivons toujours plus longtemps et que le nombre d’actifs par retraité diminue continuellement ?
Publié le 27 juillet 2026
Olivier Klein

Le débat politique français sur les retraites est bloqué. Chaque réforme provoque des affrontements politiques, des manifestations et laisse un pays plus divisé qu’auparavant. Pourtant, la question fondamentale est d’une simplicité désarmante : comment financer durablement un système de retraite par répartition lorsque nous vivons toujours plus longtemps et que le nombre d’actifs par retraité diminue continuellement ?

La réponse n’est ni idéologique ni partisane. Elle est démographique. Plusieurs pays européens l’ont compris. Près de 40 % d’entre eux ont choisi d’introduire des mécanismes automatiques ou semi-automatiques reliant l’âge de départ à la retraite à l’évolution de l’espérance de vie. Ils n’ont pas supprimé le débat démocratique ; ils ont simplement décidé de ne plus remettre en cause, à chaque alternance politique, une réalité objective.

La Suède est emblématique. Un accord transpartisan conclu en 2017 a instauré un âge de référence calculé à partir de l’évolution de l’espérance de vie. La loi a été votée en 2019. Depuis le 1er janvier 2026, l’âge de départ est effectivement indexé sur cette référence, après une période de transition permettant à chacun d’anticiper et de s’y préparer.

Espérance de vie

Le Danemark applique depuis longtemps une philosophie comparable : préserver une durée moyenne de retraite d’environ quatorze ans et demi. Lorsque l’espérance de vie progresse, l’âge de départ augmente lui aussi. Il est déjà prévu à 70 ans pour 2040. Le gouvernement a annoncé en 2025 vouloir éviter une hausse automatique sans limite au-delà de 70 ans, mais le principe demeure : un système de retraite doit évoluer avec la démographie.

L’Allemagne s’engage aujourd’hui dans la même direction. Contrairement à ce qui est parfois affirmé, le débat n’y porte pas principalement sur une désindexation des retraites. En France, celle-ci existe déjà depuis longtemps : depuis 1987 pour les salariés du privé et depuis 2003 pour les fonctionnaires, les pensions sont indexées sur les prix et non plus sur les salaires, afin de ralentir leur progression. La réforme allemande est d’une autre nature. Elle prévoit une progression des pensions légèrement inférieure à celle des salaires à partir de 2032, compensée par un pilier obligatoire de capitalisation. Mais surtout, elle propose de faire évoluer progressivement l’âge légal avec l’espérance de vie.

C’est précisément ce débat que la France refuse d’avoir sereinement. Pourtant, les faits sont têtus. Les retraités français ne sont pas les mieux traités d’Europe : les taux de remplacement sont plus élevés en Autriche, en Espagne, en Italie ou encore aux Pays-Bas. Et réduire les pensions ou augmenter les cotisations des actifs n’est pas la bonne réponse à un déséquilibre démographique. Ces solutions diminuent le pouvoir d’achat, accroissent l’incertitude et alimentent une forte épargne de précaution qui pénalise durablement la croissance.

On entend en outre souvent qu’il serait équitable, si l’on demande aux actifs de travailler plus longtemps, d’imposer un effort équivalent aux retraités en diminuant leurs pensions ou la progression de celles-là. Cette symétrie est en réalité trompeuse. Car considérer cela revient implicitement à considérer le travail comme une souffrance. C’est une erreur profonde, qui abîme déjà l’économie française.

Emancipation

Le travail est avant tout pour la plupart des personnes une source d’émancipation, d’utilité sociale, de création de richesse, de socialisation et de réalisation personnelle. Le véritable symétrique à une diminution des retraites serait une augmentation des cotisations des actifs, c’est-à-dire une réduction du revenu disponible de tous.

Relever progressivement l’âge de départ procède d’une logique tout autre : il s’agit d’adapter la répartition du temps de vie entre activité et retraite à l’allongement de l’espérance de vie, et non d’imposer un sacrifice supplémentaire. D’ailleurs, aujourd’hui, la durée de vie moyenne après la retraite est en France de 5 ans supérieure à celle de la moyenne des pays de l’OCDE.

De plus, relever progressivement l’âge de départ produit un effet macroéconomique radicalement différent d’une augmentation des cotisations des actifs et d’une baisse du pouvoir d’achat des retraités. Il diminue les dépenses de retraite par rapport à ce qu’elles auraient été sans réforme, augmente le taux d’emploi, la production, donc les recettes publiques et le potentiel de croissance, sans accroître le taux des prélèvements obligatoires. Les autres mesures affaiblissent le pouvoir d’achat et la croissance.

Cette réalité était déjà parfaitement identifiée par les fondateurs de notre système de retraite par répartition. L’ordonnance de 1945 avertissait qu’un âge de départ fixé trop bas ferait peser sur les actifs « une charge insupportable ». Huit décennies plus tard, cette phrase n’a jamais été aussi actuelle.

Les comparaisons européennes devraient également nous faire réfléchir. Fin 2025, la dette publique représentait 35,1 % du PIB en Suède, 27,9 % au Danemark et 115,6 % en France. Les retraites n’expliquent évidemment pas, à elles seules, ces écarts. Mais ces pays ont accepté depuis longtemps d’adapter leurs systèmes sociaux aux réalités démographiques et économiques plutôt que de reporter sans cesse les décisions.

Plus nous attendrons, moins nous aurons le choix. Les ajustements finiront alors par prendre la forme de baisses de pensions, de hausses massives d’impôts ou d’une austérité devenue inéluctable.

Courage politique

Le véritable courage politique consiste à fixer une règle simple, transparente, connue à l’avance, laissant la démographie faire ce qu’aucun gouvernement ne peut durablement empêcher. L’allongement de la vie implique une adaptation progressive et accompagnée de la durée de la vie active, en respectant les équilibres globaux indispensables entre vie active et vie à la retraite.

C’est probablement la seule manière de sortir enfin les retraites de la confrontation politique permanente et bloquante pour les replacer sur le terrain des réalités.

Olivier Klein est professeur d’économie à HEC

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Olivier Klein: «Il faut repenser les concepts d’égalité et d’équité pour refonder le modèle social français»

FIGAROVOX/TRIBUNE – Pour être pérenne, le modèle social français ne doit plus uniquement se fonder sur la redistribution, la dépense publique et les prélèvements obligatoires, constate l’économiste. Il faut repenser l’articulation entre réglementation et dynamisme économique, considère-t-il.

Le modèle social français repose sur une ambition généreuse : réduire les inégalités et assurer à chacun une protection contre les aléas de l’existence. Cette ambition demeure profondément légitime. Elle constitue l’un des fondements de notre pacte républicain.

Mais, au fil des décennies, une confusion s’est progressivement installée entre deux notions pourtant différentes : l’égalité et l’équité. À vouloir corriger toutes les différences de situations, nous avons parfois oublié que la véritable justice consiste moins à égaliser les résultats qu’à garantir à chacun les mêmes droits, les mêmes chances et la possibilité de développer ses capacités.

L’égalité devant la loi, l’accès à l’éducation, aux soins ou à la sécurité constituent des principes essentiels. En revanche, vouloir réduire systématiquement tous les écarts de revenus, de patrimoine ou de situations conduit souvent à multiplier les transferts, les réglementations et les interventions publiques sans toujours atteindre les objectifs recherchés.

Cette logique finit même souvent par produire l’effet inverse. Au-delà d’un certain niveau, à mesure que les prélèvements augmentent, que les règles se complexifient et que les aides se multiplient, les incitations à travailler davantage, à entreprendre, à investir ou à innover peuvent s’affaiblir. De plus, l’offre publique de protection entraîne encore davantage de demande. Les citoyens attendent toujours plus de l’État tandis que celui-ci peine à répondre à des attentes devenues sans limite. Les déficits s’accumulent, la dette progresse et les marges d’action publiques se réduisent.

L’équité procède d’une logique différente. Elle consiste à traiter de manière comparable des situations comparables, mais aussi à reconnaître les différences lorsqu’elles résultent de l’effort, du mérite, de la prise de risque, de l’innovation ou de l’engagement. Elle vise à offrir une égalité d’opportunités plutôt qu’une uniformité des résultats.

Il ne s’agit pas d’opposer efficacité économique et justice sociale. Au contraire. Une économie dynamique constitue la condition même d’une protection sociale durable. Sans création de richesse, il n’existe aucune redistribution pérenne. Et sans cohésion sociale, la croissance elle-même finit par s’essouffler.

L’économie sociale de marché, y compris dans l’alternance de gouvernements de centre droit ou de centre gauche, avait précisément trouvé cet équilibre. Le marché favorisait la création de richesse, tandis que la puissance publique garantissait les règles du jeu, corrigeait les défaillances du marché et protégeait les plus fragiles. La France s’en est progressivement éloignée parce qu’elle a trop souvent privilégié l’égalité des situations au détriment de l’égalité des chances, de la responsabilité et de l’efficacité.

Il est temps de renouer avec une conception plus exigeante de la justice sociale. Une société véritablement équitable ne promet pas à chacun le même résultat. Elle donne à chacun les moyens de réussir, protège ceux que la vie fragilise, mais reconnaît également le travail, l’effort, l’innovation et la prise de risque.

Cette distinction est décisive. Une démocratie qui confond durablement égalité et équité finit par affaiblir les ressorts mêmes de la prospérité dont dépend pourtant son modèle social. À l’inverse, une société qui conjugue égalité des droits, équité des chances et responsabilité individuelle réconcilie efficacité économique et justice sociale.

L’avenir du modèle français ne réside donc pas dans toujours plus de redistribution, de dépenses publiques et de prélèvements obligatoires. L’avenir de notre modèle dépend de notre capacité à retrouver ce juste équilibre entre protection et responsabilité, entre solidarité et liberté, entre juste réglementation et dynamisme économique. Ainsi, la véritable égalité n’est pas une égalisation des situations. Mais égalité des droits et égalité des chances. Avec une juste redistribution. C’est à cette condition que notre modèle économique et social retrouvera sa légitimité, son efficacité et sa pérennité.

Olivier Klein
Professeur d’économie à HEC

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Refuser la fatalitéde la dette publique

« Un pays qui accepte de regarder en face la trajectoire de ses finances publiques ne sacrifie pas la démocratie ; il lui redonne au contraire consistance. »

La France se trouve aujourd’hui à un moment d’inflexion où la lucidité est devenue une condition indispensable de l’action. Les déséquilibres accumulés depuis plusieurs décennies ne relèvent plus de simples controverses techniques : ils sont visibles, tangibles, largement reconnus. La dette s’est installée dans une hausse incontrôlée, les déficits demeurent structurels, la croissance est atone, les services publics peinent à remplir leurs missions essentielles et la confiance dans les institutions s’est érodée. Reconnaître cet état des lieux n’est pas céder au pessimisme, mais accepter la réalité comme préalable au redressement.

Un pays qui accepte de regarder en face la trajectoire de ses finances publiques, qui explique pourquoi certaines dépenses doivent être priorisées, pourquoi certains droits doivent être rééquilibrés, ne sacrifie pas la démocratie ; il lui redonne au contraire consistance. À l’inverse, un pays qui s’en remet à la fuite en avant, repoussant indéfiniment les ajustements, expose sa démocratie à des réveils douloureux : crises de confiance, votes de rupture, montée de la tentation autoritaire. C’est tout l’enjeu des réformes : non pas imposer un « programme d’austérité » abstrait, mais sortir d’un modèle où la dette est devenue la variable d’ajustement de promesses accumulées. Refuser de choisir aujourd’hui, c’est laisser les événements choisir demain, dans l’urgence et sous la contrainte.

Pendant trop longtemps, nous avons préféré différer les arbitrages, multiplier les dispositifs, répondre aux demandes immédiates plutôt que de hiérarchiser et de choisir. La dette raconte cette histoire : celle d’un pays qui s’est peu à peu habitué à confondre solidarité et dépense illimitée, protection et accumulation d’engagements sans contreparties, justice sociale et empilement d’exceptions. Pourtant, cette situation insoutenable peut devenir un levier. Les périodes où les marges de manœuvre se resserrent sont souvent celles où les nations se ressaisissent, où les réformes s’imposent non plus comme des options, mais comme des nécessités.

Un pays n’avance pas uniquement grâce à ses comptes publics. Il avance grâce à la confiance interne qui le relie. La cohésion sociale française, longtemps considérée comme un atout majeur, s’est affaiblie lorsque les institutions qui l’incarnaient ont commencé à se fragiliser. L’école peine à garantir l’égalité des chances, l’hôpital est sous tension, les services publics territoriaux – hors les mairies, grâce à leur forte proximité avec les habitants – perdent en lisibilité, et les corps intermédiaires ont vu leur influence diminuer sans que d’autres formes de médiation ne prennent le relais. Les citoyens ont alors le sentiment que le contrat implicite qui fonde la République s’effiloche : l’idée que l’effort doit être récompensé, que la solidarité doit être juste, que l’aide qui permet de retrouver l’autonomie ne se transforme pas en assistance permanente, que l’État protège sans infantiliser. Restaurer la confiance est devenu un impératif aussi économique que politique. Il implique de clarifier les missions de l’État, les responsabilités de chacun et la part qui doit relever de la collectivité et celle qui doit reposer sur l’individu.

Notre avis

Olivier Klein, ancien directeur de la Bred, du groupe BPCE et professeur à HEC Paris, s’attelle à décortiquer la dette française et les réformes à entreprendre. Il dresse un bilan de l’inexorable progression des déséquilibres publics. Un constat sévère où la France apparaît souvent comme le mauvais élève de l’Europe.

Il va plus loin en détaillant des solutions possibles, tout en rejetant certaines idées trompeuses, comme celle consistant à maintenir artificiellement les taux d’intérêt en dessous du taux de croissance. « Il serait illusoire de croire qu’augmenter les impôts, déjà parmi les plus lourds du monde, serait la solution », souligne Jacques de Larosière, ancien directeur du FMI, qui préface l’ouvrage.

Parmi les principales pistes avancées : repousser l’âge de la retraite, augmenter le taux d’emploi et améliorer la gestion des administrations. Un programme ambitieux, qui se heurte toutefois à de nombreux obstacles politiques. L’essai d’Olivier Klein a néanmoins le mérite de démontrer que la dette n’est pas une fatalité — et c’est déjà beaucoup.

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La dette n’est pas qu’un problème économique, c’est aussi le symptôme d’une démocratie malade

Une année nous sépare d’une élection majeure. Difficile de savoir aujourd’hui quels seront les grands thèmes de la campagne présidentielle. Mais peut être encore plus que lors des précédents scrutins, les sujets de la dette, du financement de notre modèle social et de sa soutenabilité devront figurer en tête des débats. C’est du moins le vœu d’Olivier Klein, économiste, directeur général de banque , qui publie un essai « ‘Dette, réformes et démocratie » chez Décryptage Editions. Pour ce professeur à HEC, la dérive de la dette n’est pas qu’un problème économique et financier, c’est aussi le symptôme d’une démocratie qui a oublié la notion même de limites. En cherchant à maximiser immédiatement la satisfaction individuelle par une extension continue des droits, le système détruit progressivement les conditions mêmes de la liberté, de l’autonomie, de la prospérité et de la solidarité.

Nous sommes à un an de l’élection présidentielle. Alors que les sentiments de décrochage et de déclassement traversent l’opinion publique, la question de la dette et de sa soutenabilité peut-elle être au centre des débats ?

Oui et je l’espère. Et si ce n’était pas le cas, ce serait une erreur grave. Comme nous appartenons à la zone euro, le risque d’une crise financière à court terme est certes assez limité. La monnaie unique nous protège et nous anesthésie simultanément . Et si nous ne l’avions pas, cela ferait fait longtemps que nous aurions dû dévaluer et que les taux d’intérêt seraient infiniment plus élevés.
Mais le revers de la médaille de cette protection, c’est l’étouffement de notre économie par le poids de la charge de la dette qui va devenir de plus en plus importante. Elle atteint déjà 65 milliards d’euros et si l’on ne change rien à la tendance, en 2030, elle atteindra 120 milliards. Deux risques nous guettent : le décrochage et de sévères efforts sous contrainte lorsque nos voisins et copropriétaires de la zone euro exigeront que l’on remette de l’ordre dans nos comptes sans quoi ils ne nous aideront plus. Je pense que les Français ont commencé à comprendre qu’il y avait un vrai problème de dette. Mais on doit d’abord leur expliquer qu’il ne faut pas confondre réforme et austérité.

Réformer c’est se donner les moyens de rendre soutenable notre modèle. L’austérité, c’est lorsque l’on est devant le mur de la dette et qu’il n’y a plus aucune autre solution. Les réformes n’amènent pas l’austérité, au contraire. Elles sont faites pour augmenter la croissance potentielle, accroître l’efficacité et éviter le mur.

Qu’est-ce qui est le plus grave dans la situation actuelle : le déni de réalité d’une partie de la classe politique, le manque de courage de l’autre partie ou les fausses solutions et cette idée, notamment, que tout peut être résolu par la hausse des prélèvements ?

Pour moi, le déni de réalité et les solutions illusoires sont les deux facettes d’un même problème. Il y a deux façons de nier la réalité d’un taux d’endettement excessif et non maitrisé. La première, c’est dire que ça n’a aucune importance car la France est un pays où l’épargne est très abondante. La deuxième, c’est de dire que ce problème peut aisément être résolu par des solutions faciles, non douloureuses et magiques.

La taxation des riches en fait évidemment partie. C’est une solution illusoire parce qu’en réalité, la justice fiscale est déjà très élevée. Donc l’accroître ne produirait absolument pas les effets escomptés, et aurait peut-être même un effet négatif sur la base taxable imposable car elle découragerait l’initiative. De même, l’idée selon laquelle, on peut encore monter le taux d’imposition global est là aussi fausse. Il est près de 5 points plus élevé que dans la moyenne de la zone euro (hors France), et 10 points supérieur à la moyenne de l’OCDE. Le résultat, c’est une compétitivité attaquée, des taux de profitabilité des entreprises plus faibles, des pertes de parts de marché à l’exportation par rapport à nos concurrents européens et une plus faible attractivité du travail. Quant à ceux qui proposent que la Banque centrale efface les titres de dette qu’elle détient, ils font une erreur technique totale, parce que la banque centrale appartient à l’État. Si l’on efface la dette, cela fait faire des pertes à la banque centrale qui ne remonte plus ses dividendes à l’État : le budget perd d’un côté ce qu’il gagne de l’autre ! Et puis c’est très dangereux car c’est la crédibilité de la monnaie qui est entamée. Dans l’histoire, la monétisation longue, quelle qu’en soit la forme, a toujours mal fini : délitement de l’ordre social et dislocation de la société. C’est exactement ce qui s’est passé pendant la république de Weimar.

En quoi la situation dégradée des finances publiques altère aujourd’hui le rapport des citoyens à l’État ?

Regardez ce que nous enseigne les enquêtes d’opinion. C’est édifiant. D’après la dernière enquête du CEVIPOF qui date de février 2026, seuls 22% des Français ont confiance dans la politique, c’était 35% en 2017, 40% en 2009. Par comparaison, le Royaume-Uni est
à 44%, l’Allemagne à 45%, l’Italie à 40%. Toujours d’après le CEVIPOF, 23% seulement des Français juge que la démocratie fonctionne bien, contre 45% en 2009. Deuxième enseignement donné par un étude du Conseil des prélèvements obligatoires. En décembre 2025, un peu plus de 20% seulement des Français avaient confiance dans la bonne utilisation des impôts, c’est 11 points de moins en deux ans. C’est inquiétant ! Dans cette même enquête, 78% des Français jugent le niveau général des impôts et cotisations sociales trop élevé. D’ailleurs, ils ont aussi le sentiment que les services publics ont un couple coût-qualité qui est très moyen. Tout cela mine la confiance dans l’Etat, dans les institutions et dans les politiques quant à leur capacité à gérer le système. Et en bout de course celà mine notre confiance dans la démocratie. Le résultat ? Une défiance généralisée dans l’autre, dans son voisin, dans d’autres groupes sociaux, la recherche permanente de boucs émissaires, le sentiment diffus que certains en profitent trop. Le lien social, la cohésion sociale, sont abîmés . La trajectoire non maîtrisée du taux d’endettement, c’est une démocratie qui ne sait pas reconnaître ses limites.

Alors, comment faire justement la pédagogie de la réforme ?

La première des choses, c’est retrouver une méthode. Une méthode de lucidité. Il ne s’agit pas de dramatiser-ce qui est souvent contreproductif- mais d’expliquer simplement, clairement. Et faire appel au bon sens , lequel est d’ailleurs bien plus répandu chez les Français que certains ne veulent bien le croire. Evidemment, ce travail de pédagogie n’est pas aisé dans un monde guidé par l’immédiateté. Mais il faut absolument réconcilier le temps court et le temps long. Inspirons-nous de la conduite du changement dans l’entreprise. Quand un dirigeant s’aperçoit qu’il faut changer de stratégie pour protéger l’entreprise et ses salariés, il doit expliquer pourquoi on change de stratégie et comment l’on va faire. On ne change pas une entreprise et encore moins la société par décret! Tout cela demande une ingénierie du changement. Faire comprendre que dans l’ensemble, on surmontera les risques de décrochage dans l’intérêt de tout le monde, meme si certains peuvent craindre d’être plus touchés que d’autres par les réformes nécessaires. Il faut pressentir les obstacles le plus en amont possible et accompagner le changement. C’est aussi cela qui permet le succès d’une réforme.

Comment expliquez-vous ce renoncement français à la réforme ? Vous avancez de nombreuses pistes dont la centralisation étatique, la fragmentation des corps intermédiaires mais aussi un héritage culturel …

Au-delà d’une vision souvent trop technocratique du changement, la culture française reste marquée par un double héritage, tout à fait honorable et louable : un catholicisme attaché à la protection des plus faibles et un histoire anticléricale républicaine qui a sacralisé l’égalité et la dénonciation des privilèges. Mais lorsque ce double héritage favorise l’expression de ses propres excès – ajoutée à une dose de marxisme mal digéré par certains-, alors se trouve encouragé un « compassionnalisme » puissant, valorisant toujours les victimes du système et justifiant sans cesse l’intervention de l’Etat pour corriger les injustices perçues. Et l’on ne cesse de vouloir réparer au lieu de chercher à éviter les causes des effets que l’on déplore. Ce terreau moral rend extrêmement sensible toute réforme touchant aux transferts, aux statuts, interprétée forcément- mais à tort- comme une remise en cause de la solidarité envers les plus fragiles.

Vous affirmez que nous basculons dans l’hyperdémocratie, un régime où les droits sont croissants mais où nous avons oublié les devoirs… En quoi la dérive de la dette est le résultat de ce régime ?

Il y existe une dérive endogène potentielle de la démocratie, si l’on n’y prend pas garde. Quand on ne pense pas les contraintes, les limites, auxquelles doit faire face tout système démocratique, alors on perd progressivement les équilibres qui, justement, fondent la démocratie. On ne peut pas développer sans cesse de nouveaux droits sans développer la responsabilité individuelle et collective et les devoirs qui vont avec. On ne peut pas avoir un modèle économique et social de haut niveau sans se donner les moyens de le faire vivre. Sinon, c’est le sacrifice du futur et la fuite dans la dette. Le deuxieme axe de dérive porte sur le concept d’égalité. Vouloir sans cesse plus d’égalité en tout finit par supprimer la liberté. Ce n’est pas l’égalité totale qui fonde la démocratie et une économie vivante et dynamique. C’est l’égalité des chances et l’égalité des droits. La fuite dans la dette, c’est donc la perte du sens de la responsabilité personnelle et collective. C’est la poursuite incessante de droits nouveaux avec l’affaissement des devoirs . De même que la recherche sans limite d’une égalité totale entre tous. Cela se solde obligatoirement dans toujours plus de dette. C’est la somme de nos renoncements collectifs et les effets d’une défiance généralisée. Ce qui a son tour rend les réformes impossibles.

Comment sort-on de ce cercle vicieux ?

Par le courage, la lucidité, la constance, la pédagogie et l’ingéniérie du changement. Il va falloir dire clairement aux Français que le choix n’est pas entre sauver le modèle économique et social ou le réformer. Ceux qui disent que la réforme c’est la perte du modèle sont les acteurs mêmes de sa perte. Il faut au contraire réformer pour sauver notre modèle.

Béatrice Mathieu
Grand reporter
Magazine L’Express

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Cryptomonnaies, Bitcoin et la remise en question des monnaies officielles

Les cryptomonnaies, et le bitcoin en particulier, s’inscrivent dans un débat contemporain majeur sur la nature de la monnaie et le rôle des institutions. Les cryptomonnaies représentent en effet une tentative de fonder une alternative aux monnaies traditionnelles, Pour bien comprendre ce que proposent ces nouveaux actifs, et ce qui les différencie des monnaies officielles, nous devons repenser l’essence de la monnaie, le rôle des institutions et de la confiance. Il est ainsi utile de mener une réflexion plus en profondeur abordant des questions économiques, mais aussi anthropologiques et de philosophie politique, en analysant les différences fondamentales entre l’école libertarienne et l’école institutionnaliste.

Une cryptomonnaie est une monnaie numérique dont les transactions sont enregistrées et vérifiées par une technologie décentralisée, souvent la blockchain. Le bitcoin, apparu en 2009 (c’est-à-dire, soulignons-le, à l’issue même de la grande crise financière) est la première cryptomonnaie à avoir rencontré un grand succès. Ses principes fondateurs sont la décentralisation, l’absence d’autorité centrale contrôlant la création ou la régulation de la monnaie, la limitation de l’offre, la transparence et l’immutabilité des transactions.

Les fondateurs du bitcoin ont promu cette monnaie pour plusieurs raisons. D’abord, elle permettrait de se protéger contre l’inflation de la quantité de monnaie en circulation et la manipulation monétaire : contrairement aux monnaies officielles, qui sont créées par les banques et sous régulation des banques centrales, le bitcoin repose sur un protocole fixe et connu d’avance, sans l’intermédiaire d’une institution financière. Ensuite, elle offre plus de liberté individuelle et d’autonomie, en donnant à l’utilisateur un anonymat et une indépendance vis-à-vis d’une monnaie nationale et de ses contraintes. Elle introduit également la notion de confiance algorithmique : au lieu de se fier à une institution, on fait confiance à la technologie et au consensus distribué du réseau. Enfin, elle peut favoriser l’inclusion financière dans les zones où l’accès aux services bancaires est limité.

Les bitcoins et les autres cryptomonnaies de même nature procèdent, au fond, de l’utopie d’un monde dans lequel la monnaie ne serait plus nationale mais universelle, valable pour tous les pays et pour tout le monde, transférable en toute sécurité et sans coûts. Cette monnaie se passerait d’intermédiaires, sa valeur ne pourrait être manipulable par des gouvernements ou des banques centrales. Elle serait liée à des gestions décentralisées privées. Elle garantirait l’anonymat des transactions, et son gardien serait non pas une banque centrale mais un algorithme, supposé infaillible. Une forme d’utopie anarcho-capitaliste. Dans les années soixante-dix, Friedrich Hayek et l’école autrichienne recommandaient de dénationaliser la monnaie, en retirant le monopole de la création monétaire des mains des gouvernements et en laissant cette tâche à l’industrie privée. D’une certaine manière, le développement des cryptomonnaies pourrait être une tentative d’exaucer ce souhait.

Les différences avec les monnaies bancaires officielles sont donc fondamentales. La monnaie moderne est toujours à son émission une dette de l’émetteur (une banque en l’occurrence) sur lui-même. Mais cette dette privée doit être reconnue par la société pour être acceptée universellement comme un moyen de paiement libératoire, soit comme un moyen de paiement qui libère de la dette née de l’échange, qui éteint cette dette. La monnaie moderne est émise par les banques, non plus en proportion des avoirs détenus en or ou argent, mais en fonction du développement de l’économie. La monnaie est créée à partir de l’acte de crédit qui entraîne simultanément la création d’un dépôt au profit de l’emprunteur. Ce dépôt apparaît au passif de la banque. Il est de jure une dette de la banque vis-à-vis du détenteur du dépôt. Et les dépôts bancaires font monnaie, car ils sont acceptés par l’ensemble de la société comme un moyen de paiement libératoire (sauf en cas de perte collective de confiance dans la solvabilité de la banque). Les crédits font donc les dépôts. Ce sont aujourd’hui les banques qui créent de la monnaie,« ex nihilo », car sans plus aucun rapport avec des quantités de métal précieux détenues. Mais en fonction de la demande de crédit, donc des besoins de l’économie. Enfin, ce système est régulé par une autorité institutionnelle externe, la banque centrale, la régulation automatique de la création monétaire par le jeu de la conversion possible de chaque monnaie en or ou en argent ayant disparu.

Ce sont les très graves crises financières à répétition survenues dans la deuxième moitié du XIXe siècle qui ont abouti à la création d’institutions officielles, les banques centrales, après les faillites répétées de banques. Les banques centrales, en homogénéisant l’espace monétaire (un dollar, par exemple, émis par une banque donnée aux États Unis valant dorénavant toujours un dollar émis par une autre banque américaine) et en jouant, le cas échéant, un rôle de prêteur en dernier ressort, ont ainsi créé la possibilité d’une stabilité. De l’utilité des institutions et des règles…

La monnaie bancaire – qui est donc une dette bancaire – régulée par les banques centrales et les gouvernements repose sur la confiance envers ces institutions. C’est ainsi qu’elle est validée par tous comme un moyen de paiement libératoire. Avoir confiance dans la monnaie c’est donc avoir confiance dans l’efficacité du système de règlement des dettes. Et la masse monétaire ayant pour contrepartie les crédits à l’économie, son évolution étant donc principalement liée a l’évolution des besoins de l’économie. 

Le bitcoin et les autres cryptomonnaies, au contraire, ont une offre limitée, préfixée, indépendante de l’évolution des besoins de l’économie. N’étant adossées à aucune institution officielle, mais à un protocole, et n’ayant aucune contrepartie économique, elles sont très volatiles, leur valeur étant totalement auto-référentielle. Le bitcoin par exemple ne vaut que ce que les acheteurs et vendeurs de bitcoins acceptent qu’il vaille, sans aucune référence extérieure objective, telle que l’économie, et sans aucune régulation externe. Leur cadre légal est en outre incertain. Leur adoption universelle reste de ce fait très limitée.

Si l’on prend maintenant le recul permis par une approche en termes anthropologiques et de philosophie politique, il devient clair que les idées de l’école libertarienne sur le rôle des institutions éclairent le choix des « bitcoiners ». Ils promeuvent les cryptomonnaies comme une réponse aux institutions jugées dangereuses ou oppressives par essence. Ils créent ainsi une nouvelle « institution » non officielle, alternative : un ensemble de règles codées dans un protocole, des normes et un système de confiance fondé sur la technologie plutôt que sur l’État. Les libertariens estiment en effet que les institutions sont des constructions artificielles, qui entravent l’auto-organisation des êtres humains entre eux. Elles seraient donc mauvaises et dangereuses. Nous pensons au contraire avec l’école institutionnaliste, comme avec René Girard, que les institutions, qu’elles soient visibles ou invisibles, sont le produit de l’évolution spontanée de la société. Elles représentent la sédimentation de l’apprentissage historique de l’humanité, visant à améliorer l’efficacité de la société, la capacité de vivre ensemble, ainsi que la maîtrise de la violence. Bien entendu, certaines institutions peuvent aussi devenir inefficaces, voire nuisibles, pour diverses raisons commentées dans certains de nos articles. Mais, en ce cas, notre propos est d’avertir sur leur fragilité et sur leurs possibles dérives ou mésusages, non de nier leur rôle fondateur et régulateur. Autrement dit, il s’agit de protéger leur utilité et de corriger celles qui deviennent inefficaces ou même perturbatrices, voire dangereuses pour l’équilibre de nos sociétés.

L’école institutionnaliste, en économie comme en sociologie, considère ainsi les institutions comme des structures sociales profondes et résilientes. Elles englobent à la fois des règles formelles, telles que les lois, les contrats ou les banques centrales, les institutions visibles, et des normes informelles, comme les coutumes, les conventions ou les croyances partagées, les institutions invisibles. Elles forment les « règles du jeu » qui structurent l’interaction sociale, fournissent des points de repère pour l’action collective et permettent à la société de fonctionner de manière stable et prévisible. Parmi les institutions visibles, on peut encore citer les constitutions, les lois, la monnaie, le système judiciaire ou le système éducatif… Parmi les institutions invisibles, on trouve également les normes sociales, la confiance, les valeurs partagées ou encore les codes culturels. Les institutions rendent possible une coopération effective, renforcent la confiance mutuelle et réduisent les coûts de transaction ainsi que les conflits. Sans elles, les marchés, la vie économique et la paix sociale seraient instables, incertaines, voire chaotiques. Elles constituent donc la base sur laquelle reposent le consensus social et la confiance réciproque, garantissant des résultats économiques et sociaux supérieurs à ceux qui pourraient être atteints en leur absence.

René Girard, pour sa part, voit dans les institutions des régulateurs de violence. Selon lui, toutes les sociétés humaines sont traversées par des dynamiques de violence potentiellement contagieuses, issues du désir mimétique, c’est-à-dire de la tendance à désirer ce que désirent les autres. Pour éviter le risque de crises paroxystiques et destructrices, les sociétés ont inventé des institutions : rites religieux, codes moraux, systèmes judiciaires, qui canalisent, redirigent ou transforment la violence. L’institution emblématique dans sa pensée est le mécanisme du bouc émissaire : la communauté décharge sa violence collective sur une victime ou un groupe, ce qui entraîne un rétablissement temporaire de la paix. Dans les sociétés modernes, ces mécanismes sacrificiels anciens sont remplacés par des formes institutionnelles plus « civilisées », telles que la justice, la police, ou même la monnaie, toutes jouant un rôle d’organisation et de pacification des rivalités.

Que l’on se réfère à l’école institutionnaliste ou à Girard, une institution suppose des règles partagées, explicites ou implicites, collectivement acceptées, mais aussi une structure de confiance permettant aux individus de s’appuyer sur la prévisibilité du comportement des autres. Elle implique également une capacité à réguler les conflits : la justice encadre la punition, la monnaie encadre l’échange, l’État de droit canalise les rivalités de pouvoir ou d’argent. Les institutions, qu’elles soient visibles ou invisibles, apparaissent ainsi, tant pour les institutionnalistes que pour René Girard, comme les principaux régulateurs des sociétés humaines. A ce titre, le bitcoin, monnaie privée non appuyée par une institution publique et émis en dehors de toute référence objective extérieure, détachée de l’évolution des besoins économiques de la société, ne peut pas être validé par tous comme un moyen universel de paiement libératoire. Et ce d’autant plus que sa valeur auto-référentielle, donc la très forte volatilité de son prix, rend très difficile son usage quotidien comme moyen de paiement.

Pourtant, les institutions elles-mêmes ne sont pas immuables, exonérées de possibilité de dérive ; elles peuvent être fragiles. Chacune risque avec le temps de perdre de son efficacité, de développer une dangereuse entropie, ou encore d’être dévoyée par une mauvaise compréhension des mécanismes propres aux sociétés humaines. Si la contrainte monétaire, par exemple, était suspendue trop longtemps, c’est-à-dire si l’on monétisait durablement la dette publique par exemple, en créant de la monnaie pour la financer, alors ce serait la confiance dans le système de règlement des dettes, donc dans la monnaie, qui pourrait être remis en cause. Et si l’on perdait confiance dans la monnaie, nous pourrions connaître, non pas une inflation traditionnelle, mais une fuite devant la monnaie. Avec pour conséquence la désorganisation et le possible effondrement de l’économie et de la société. La monnaie est en effet constitutive du lien social. Comme le dit Michel Aglietta : « la monnaie, c’est l’alpha et l’oméga de la société ».  Ou encore « La monnaie est le lien social fondamental des sociétés marchandes ». 

Les cryptomonnaies, et notamment le bitcoin, pourraient ainsi s’installer en tant que monnaie alternative, voire monnaie de substitution, dont la valeur ne cesserait de monter, si les encours de dette ne cessaient de s’élever par rapport au PIB – ce qui est le cas dans le monde – et si la crainte d’une « corruption » de la monnaie officielle par une monétisation durable de ces dettes s’installait. 

Sinon, leurs caractéristiques en font des actifs hyper-spéculatifs, dont la valeur ne peut qu’être très incertaine, étant le produit du seul jeu des anticipations des participants du marché sur leur propre comportement à venir. Une spéculation « dans le vide ». Ils ne sont pas de la monnaie. Gardons-nous qu’ils le deviennent.