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Des taux d’intérêt bas pour préserver une économie endettée ? Oui, mais attention à la fuite en avant permanente !

Lorsqu’une crise économique et financière très grave se produit, que les taux d’intérêt courts sont déjà proches de zéro et que l’on connaît une situation préalable de surendettement, les banques centrales mettent en œuvre des politiques monétaires non conventionnelles. Avec, pour certaines, l’utilisation de taux d’intérêt négatifs et, pour toutes, la mise en place d’un Quantitative Easing (QE), afin de contrôler les taux long terme et les primes de risque (les « spreads ») des dettes publiques comme des dettes privées. Cela permet aux banques centrales, par leurs politiques conventionnelles comme non conventionnelles, d’amener les taux d’intérêt courts et longs à des niveaux très bas et d’empêcher les « spreads » de monter à des niveaux qui déclencheraient un enchaînement catastrophique de faillites par une montée brutale de l’insolvabilité. Les taux très bas jouent également favorablement directement sur la demande, comme sur la valeur des actifs patrimoniaux (immobilier et actions notamment), ce qui rétroagit positivement sur la demande et soutient le crédit.

Lors de ces crises, la politique monétaire, y compris non conventionnelle, a de facto notamment pour objet d’abaisser les taux d’intérêt nominaux en dessous du taux de croissance nominal. Ce qui aide clairement à relancer l’économie et facilite le désendettement en rendant la dette plus aisée à rembourser.

Alors, quel peut être le danger d’une telle politique monétaire qui protège l’économie contre une crise systémique et une profonde dépression ? Le risque vient d’une utilisation de la politique monétaire qui, de fait, est asymétrique. S’il est très utile et même indispensable que les banques centrales aient adopté ce type de politiques dans ce genre de situations, on assiste en réalité à une asymétrie problématique, car, lorsque la croissance est de retour avec une reprise notable du crédit, les banques centrales n’inversent que peu ou pas leur politique en n’augmentant pas ou trop peu leurs taux d’intérêt et en ne diminuant pas ou trop peu leur QE, c’est-à-dire la quantité de monnaie banque centrale.

La raison affichée dans la zone euro a souvent été une inflation encore trop basse, donc une cible d’inflation non encore atteinte, ce qui justifiait de maintenir une politique monétaire ultra accommodante. Mais l’inflation n’est-elle pas structurellement et non conjoncturellement très basse ? La politique monétaire peut-elle de ce fait la faire remonter ? Or, si la politique monétaire ne peut pas faire remonter une inflation fondamentalement très basse, il devient évidemment dangereux de continuer de mener une telle politique trop longtemps car elle maintient alors sans raison des taux d’intérêt inférieurs aux taux de croissance, donc des taux d’intérêt trop bas et ce trop longtemps. « Too low for too long ». Ce qui induit le retour d’un cycle financier, c’est-à-dire d’un endettement qui monte plus vite que la croissance économique, ce qui entraîne ainsi un nouveau surendettement, et le retour de bulles sur l’immobilier et/ou les actions. Avec un effet de boucle, car l’endettement sert aussi à acheter ces actifs patrimoniaux, ce qui nourrit les bulles et rend possible le fait de s’endetter davantage. On augmente ainsi la vulnérabilité financière de l’ensemble de l’économie, avec des risques incorporés dans les bilans qui s’aggravent de plus en plus dangereusement :

  • Premièrement, à l’actif des investisseurs financiers et/ou des épargnants : ces derniers cherchent à tout prix un peu de rendement, puisque les taux d’intérêt sont trop bas. Ils vont donc prendre de plus en plus de risque afin d’obtenir ce petit peu de rendement. Les primes de risque sont ainsi comprimées à leur tour de manière tout à fait anormale et évidemment dangereuse, car lorsque les bulles éclateront, les « spreads » n’auront tout simplement pas couvert le coût du risque avéré. L’actif des épargnants, comme l’actif des investisseurs financiers (qui travaillent eux-mêmes pour les épargnants, c’est à dire les fonds de pension, les assureurs, les fonds de placement, etc.), sont ainsi rendus vulnérables. Cela a conduit, avant la pandémie notamment, à une forte baisse des rendements des placements dans les infrastructures, à des « spreads » sur les dettes historiquement bas, à des niveaux de valorisation des entreprises en bourse ou en « private equity » très élevés, à des fonds de placement détenant de plus en plus d’actifs illiquides et/ou de maturité très longue, alors qu’ils assurent une liquidité quotidienne de ces mêmes fonds, etc.
  • Deuxièmement, au passif des emprunteurs : dans ces circonstances, ces derniers s’endettent trop, ce qui entraîne des leviers trop élevés. Avec entre autres, de nombreux rachats d’actions par les sociétés elles-mêmes, notamment aux Etats-Unis. Les passifs deviennent ainsi eux-mêmes vulnérables. Ils sont vulnérables à une baisse des cash flows liés à un ralentissement de la croissance, aussi bien qu’à une remontée des taux d’intérêt. Cela conduit ainsi à un risque accru d’insolvabilité.
  • La conjugaison des deux points ci-dessus provoque une croissance du nombre d’entreprises zombies, c’est-à-dire d’entreprises qui subsistent, mais qui ne sont pas rentables structurellement et qui feraient faillite avec des taux d’intérêt normaux. Ce phénomène contribue naturellement à une moindre efficacité de l’économie et à de moindres gains de productivité.

Le maintien de taux d’intérêt trop bas trop longtemps, alors que de tels taux ne sont plus nécessaires pour lutter contre une croissance insuffisante de l’économie et des crédits, installe donc une situation très risquée à long terme. Une asymétrie de la réaction de la politique monétaire peut ainsi conduire à une montée de l’instabilité financière et à une perte lente d’efficacité de l’économie avec une baisse des gains de productivité et, in fine, à une succession de crises financières. Telle était la situation pré-Covid.

La situation financière a de fait tourné à la catastrophe au tout début du Covid, car la pandémie a produit une chute vertigineuse de la production, des contractions violentes de revenus et des cash-flows pour les entreprises, alors qu’elle est survenue sur un fond préalable de forte vulnérabilité financière.

Fin mars, la crise financière entraînée par le Covid était ainsi plus forte que celle de 2008-2009, avec une volatilité des actions deux fois plus grande, des spreads qui ont bondi, une liquidité, notamment des fonds de placement, qui était très problématique. Heureusement, les banques centrales ont répondu extrêmement rapidement : elles ont abaissé leurs taux lorsque c’était encore possible, aux États-Unis notamment, mais pas en Europe parce qu’ils n’avaient pas remonté malgré la croissance revenue les années précédentes. Elles se sont mises également à juste titre à acheter des dettes publiques et privées,  y compris du « High yield », et parfois même des actions, en accroissant leur QE de façon considérable. Elles ont aussi adopté des mesures utiles de réglage macro-prudentiel.

Les banques centrales ont dès lors efficacement permis de soulager en quelques semaines une situation financière catastrophique et ont soutenu les efforts des Etats en faveur de l’économie, grâce à une utilisation massive de la politique monétaire non conventionnelle. Mais la question qui se posera très vite est la suivante : comment peut s’envisager la sortie d’une telle politique monétaire, lorsque la croissance sera revenue à un niveau satisfaisant, alors que l’endettement des Etats et des entreprises aura cru encore bien davantage ? Certes aujourd’hui la question centrale est de savoir comment sortir d’une crise économique inédite. Mais il faut malgré tout réfléchir dès à présent à la sortie à terme d’une situation exceptionnelle où les banques centrales auront à raison suspendu transitoirement la logique du marché, en assurant de façon délibérée et massive la liquidité des marchés financiers et la solvabilité des Etats et, conjointement à l’action des Etats, en assurant également la solvabilité des entreprises, par le contrôle des taux d’intérêt et des « spreads ». 

Première indication : il faudra en sortir très doucement. La situation sera en effet problématique, car à l’issue de la crise on connaîtra un surendettement de nombre d’entreprises, notamment parce qu’elles auront dû, et heureusement pu, financer leurs pertes. On devra également faire face à un surendettement de nombreux Etats. En outre, il faudra faire face à des bulles sur les actifs patrimoniaux ; elles sont d’ailleurs déjà en train de gonfler fortement, aussi bien sur l’immobilier résidentiel que sur les actions. Si l’on remonte alors trop rapidement les taux notamment par un retrait mal calibré des QE, si l’on met fin hâtivement aux taux d’intérêts négatifs, cela peut avoir un effet désastreux sur l’insolvabilité privée et publique, et naturellement cela peut entraîner un risque de krach sur les marchés des actifs patrimoniaux, ce qui renforcerait l’insolvabilité générale. La sortie doit donc être très progressive.

Ajoutons que, si l’inflation revenait dans deux ou trois ans, cela poserait des questions très compliquées aux banques centrales. Devraient-elles maintenir la solvabilité des agents économiques au prix d’une inflation éventuellement incontrôlée ? Ou l’inverse ?

Mais, même si l’inflation ne réapparaissait pas, les banques centrales devraient-elles poursuivre leur QE à l’infini, si les Etats et les entreprises volens nolens ne se désendettaient pas ? Ce serait au prix alors d’une instabilité financière structurellement accrue, tant en termes de surendettement que de bulles de plus en plus fortes, avec les dangers inhérents à une telle situation. Et au prix d’un aléa moral de plus en plus élevé, les emprunteurs, privés et publics, ne craignant plus les situations de surendettement. Au prix encore d’investisseurs comprenant qu’ils détiennent à tout jamais une option gratuite de la part des banques centrales les protégeant contre les krachs et qui seraient ainsi incités à sous pondérer durablement le prix du risque dans leurs calculs financiers. Au prix enfin d’une économie qui connaîtrait de plus en plus d’entreprises zombies, empêchant la destruction créatrice nécessaire à la croissance et entraînant une baisse durable des gains de productivité, donc, entre autres, freinant structurellement les augmentations de pouvoir d’achat non inflationnistes…

In fine, le risque d’une monétisation sans limite des dettes conduirait à une situation catastrophique de fuite devant la monnaie.

Première conclusion: les banques centrales doivent préserver leur crédibilité, donc leur efficacité, pour pouvoir plus aisément atteindre leurs objectifs, tant d’inflation, de croissance que de stabilité financière. Elles doivent donc se prémunir d’une part contre le risque bien connu de fiscal dominance, mais aussi contre celui de financial market dominance ; c’est-à-dire qu’elles ne doivent ni être dominées par les Etats qui pourraient souhaiter une intervention ininterrompue des banques centrales pour « garantir » leur solvabilité, ni être dominées par les marchés financiers. Les banques centrales doivent en effet être dans une relation stratégique avec les marchés financiers. Et elles ne doivent pas avoir peur de canaliser autant que possible les représentations collectives et les opinions moyennes des marchés vers des plages de fluctuation soutenables, voire de les contrer si ces dernières s’avèrent être constitutives de bulles. Alors même que les marchés demandent aujourd’hui toujours plus d’injections pour poursuivre leur dynamique haussière. Jérôme Powell, le Président de la Fed, disait d’ailleurs très justement récemment : « Le danger, c’est de rester coincé dans une zone où nous ne voulons pas être, sur le long terme. Ce que je redoute, c’est que certains veuillent que nous utilisions ces pouvoirs plus fréquemment, davantage que dans les seules situations de crise impérieuse ».

Seconde conclusion : à côté des politiques de banques centrales – qui doivent déjà réfléchir à la sortie ultérieure de leurs politiques ultra accompagnantes -, il est nécessaire de conduire des politiques budgétaires soutenables à moyen terme. Non à bref délai, en revanche, car il ne faut surtout pas provoquer d’austérité durant les prochaines années. Il faut également mener des réformes structurelles qui sont nécessaires pour augmenter le potentiel de croissance de chaque économie. Il s’agit là in fine de la meilleure façon de sortir du surendettement.

Cela inclut également des politiques favorisant le capital des entreprises. Nous aurons besoin, pour réduire l’excès d’endettement – sans réduire la croissance -, de beaucoup plus d’investissements en fonds propres et en quasi fonds propres (prêts participatifs, obligations convertibles…). Il faudra donc des mesures incitatives pour orienter l’épargne des ménages vers du capital plus à risque aussi bien que, notamment, des mesures visant le coût en capitaux propres prudentiels des banques et des assureurs pour ne pas rendre rédhibitoires leurs investissements en fonds propres des entreprises. Transitoirement, un système de garantie partielle étatique du capital investi pourra s’avérer nécessaire.

Les banques centrales ne peuvent en effet pas tout faire toutes seules et leur en demander trop peut s’avérer très dangereux, y compris pour leur efficacité, lorsque cela s’avèrera à nouveau nécessaire.

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La commission économique d’Emmanuel Macron doit permettre la reconstruction de l’économie française, hors de toute pensée magique

J’espère que la commission économique qui vient d’être nommée permettra d’orienter utilement la politique économique de notre pays pour l’après confinement et la nécessaire  reconstruction.

Ces derniers temps , à la lecture de nombreuses tribunes de diverses personnes plus proches de la simple idéologie que de l’analyse objective des faits, on pourrait craindre, si elles étaient suivies, un possible décrochage structurel de la France, alors même que la  politique du début du quinquennat actuel avait commencé  à inverser heureusement la tendance, ou craindre même pire, une dérive lente du type Argentine, si notre pays voulait revenir à ses  faiblesses et illusions antérieures. De même, bien évidemment, pourrait-on craindre un déclassement du pays au sein de l’Union européenne, ce qui compliquerait singulièrement la recherche de l’unité et de la poursuite de l’intégration au sein de cette dernière.

On oublie si souvent une chose tellement simple, qui est une évidence trop  peu partagée en France, notre haut niveau de protection sociale – que nous voulons  à très juste titre conserver – n’est permis que par un haut niveau de production  de richesse. Sinon, nous sommes dans la pensée magique. Et cela finit tôt ou tard très mal.

Et déjà des cercles vicieux s’étaient installés depuis de nombreuses années. Parce que l’on a ponctionné chaque fois davantage pour soutenir un système social qui s’essoufflait, de par notamment un taux d’emploi trop bas,  cela finissait  par abîmer la production elle même, donc par restreindre la source des revenus permettant cette redistribution et cette protection. Et nécessitait à nouveau en retour d’augmenter les prélèvements obligatoires…

Tout retour en arrière vers une ré-augmentation des impôts quels qu’il soient provoquera je pense la fin immédiate de l’amélioration  – qui s’opérait peu à peu pourtant efficacement – de l’attractivité de la France. Ce retour en arrière agirait également comme une politique bien malheureuse tant pour l’offre, qui nécessite des entrepreneurs et des innovateurs, comme de nombreux épargnants choisissant de prendre du risque en capital pour atténuer l’effet négatif de la montée de l’endettement des entreprises sur l’emploi et l’investissement, que pour la demande à l’évidence.

J’appelle de mes vœux que soit combattue la fragilité de l’image de la France tant en interne qu’à l’étranger, en termes de sérieux économique, de valorisation du travail comme d’attractivité, fragilité portée depuis si longtemps par un grave manque de réformes structurelles, ces réformes bien menées n’impliquant  pas d’austérité, mais à l’inverse permettant une augmentation du potentiel de croissance. Cette lacune venait d’être partiellement comblée par des premières réformes prometteuses. Cette recherche d’un meilleur potentiel de croissance par les mises en œuvre de réformes structurelles appropriées n’empêchera en rien, et même au contraire facilitera, la réalisation des projets indispensables pour demain, tels que ceux de la transition énergétique ou de la reconstitution de filières stratégiques, par exemple.

Espérons que cette commission économique, dont la partie américaine critique à très juste titre les inégalités au sein des pays de l’OCDE, mais ignore peut-être que la France a le plus fort taux de redistribution et l’un des plus faibles taux d’inégalités des revenus (et d’ailleurs quasi stable depuis 2000) après redistribution, participe du choix des politiques économiques qui permettront la reconstruction de la France, hors de toute pensée magique.

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Réflexions sur la Chine et sa « nouvelle route de la soie »

En réaction à l’article de Nicolas Véron publié par le Peterson Institute et disponible ici : https://www.piie.com/sites/default/files/documents/sarsenbayev-veron2020-04.pdf

La Chine, sous la présidence de Xi Jinping, a re-concentré les pouvoirs dans les mains d’un nouveau grand timonier, qui impose une forme de capitalisme totalitaire au sein de son pays, à base d’un contrôle social extrêmement poussé et favorisé par les nouvelles technologies, associé à une économie fondée sur le développement du capital et des richesses sans beaucoup de limites.

Elle a lancé une vaste opération extérieure de sécurisation de nombreuses ressources naturelles dans des pays tiers, d’influence diplomatico-politique tous azimuts et d’investissement dans des infrastructures certes, mais au prix d’un surendettement assez général des pays en ayant bénéficié. Car il n y a pas de dons dans cette stratégie de conquête, mais des prêts à des taux d’intérêt qui n’ont rien de comparables à une aide au développement.

En outre, elle exerce le plus souvent ainsi une mise en dépendance notable des gouvernements des pays dans lesquels elle investit, par divers moyens, dont ceux de l’endettement.

Cette stratégie globale de conquête appuie la volonté du pouvoir chinois de devenir la première puissance mondiale en 2049, qui sera comme on le sait l’année du centenaire de la révolution chinoise.

Et son attitude vis-à-vis de l’Europe ne diffère pas dans son essence de celle qu’elle adopte pour les pays n’appartenant pas à l’OCDE. Elle ne traite pas avec l’Union, mais avec ses pays les plus en difficultés, en les réunissant autour de leur relation avec la Chine elle-même, redécoupant ainsi la géographie européenne, et en ignorant son organisation institutionnelle. Il est d’ailleurs frappant de constater que la plupart des pays ainsi réunis par elle mettent le plus souvent un veto aux propositions européennes de prise de mesures visant à ce que l’Union puisse traiter davantage d’égale à égale avec la Chine et puisse se donner les moyens de rechercher un équilibre et une symétrie dans les relations économiques et commerciales entre les deux parties.

La nouvelle route de la Soie annonce que son objectif est d’apporter plus de développement à des pays qui en ont besoin. Ce qui est une vérité aussi, même si elle est partielle. Les Chinois construisent des infrastructures nécessaires à ces pays, comme au développement du commerce dans le monde. Ils le font sans intervenir officiellement sur la façon dont les pays se gouvernent.

Mais s’ils affichent volontiers un non-interventionnisme politique, la nouvelle route de la soie leur permet de développer ainsi leur zone d’influence, en construisant pour nombre de pays « bénéficiaires » une dépendance vis-à-vis d’eux-mêmes.

Et cette zone d’influence, qui s’élargit alors considérablement, comprend également un objectif économique marqué.

La Chine crée elle-même, grâce à la route de la soie, des débouchés pour ses propres industries, qui sont très souvent en surcapacité. Il leur faut trouver des zones de développement. Ils soutiennent également ainsi l’internationalisation de leurs entreprises dans un jeu de go et renforcent les grandes entreprises chinoises par là même en étendant leur marché. Seules les entreprises chinoises, ou presque elles seules, obtiennent les marchés très nombreux ouverts par la nouvelle route de la soie. Ces entreprises diffusent, en outre, de cette manière les normes et les standards chinois à l’extérieur de la Chine pour y favoriser demain son implantation et s’y rendre incontournable. Sans même parler éventuellement des outils modernes du contrôle de l’information, publique ou privée.

La route de la soie soutient donc la croissance chinoise par une expansion à l’étranger, dans un contexte économique intérieur où les Chinois doivent trouver de nouveaux relais de croissance, en étendant la zone d’influence chinoise et en le transformant en un nouveau marché intérieur, afin de ne plus fonder leur croissance uniquement sur la demande extérieure, c’est-à-dire sur leurs exportations.

La Chine a également l’intention, je l’ai cité plus haut, et cela se voit dans de très nombreux pays où elle investit, de sécuriser son accès aux matières premières et aux ressources énergétiques.

Complémentairement, je pense que, dans leur stratégie, existe une volonté de désenclaver certaines provinces chinoises en accédant à des pays périphériques et riverains, et en les stabilisants, de façon à préserver aux alentours un environnement le plus stable possible.

Cette stratégie globale d’expansion est également portée par un grand rêve chinois, celui d’effacer – et cela me paraît très fort dans leur façon d’agir – l’humiliation des comptoirs.

La Chine a vécu, au XIXe siècle, une défaite sur mer et l’implantation des étrangers dans une économie de comptoir. Les Chinois ont été interdits dans certains endroits, en Chine même, de par un apartheid intolérable. On le comprend aisément, cela a été vécu par eux jusqu’en 1949, leur révolution, comme une humiliation insupportable. Dans le fond, c’est aussi – et le président Xi Jinpig le dit très clairement – la renaissance d’une grande nation chinoise, que porte aussi le peuple chinois lui-même, au-delà du parti communiste et de ses représentants au pouvoir.

La nouvelle route de la soie est ainsi l’expression de l’ambition de la Chine à retrouver sa place, celle de l’empire du Milieu. Pour se retrouver au centre du jeu mondial. D’ailleurs, lorsqu’on considère les cartes géographiques représentées par les Chinois, c’est assez passionnant. Nous avons souvent des cartes géographiques conçues par les Européens. Sur les cartes géographiques réalisées par les Chinois, la Chine est au centre, et l’on voit très bien de ce fait se dessiner la nouvelle route de la Soie, « One Belt, One Road ».

Ma question, mon dernier point, est : quels peuvent être les dangers de cette stratégie ? Quel peut être le jeu de l’Europe dans ce nouveau jeu multipolaire et face au développement de cette Chine qui joue si bien au jeu de go ? Quand on joue bien au jeu de go, on entoure les autres, et petit à petit on devient dominant, même si on ne détruit pas l’autre.

Le danger serait un monde bipolaire, avec d’un côté, une Chine qui constitue progressivement sa zone d’influence, sans guerre jusqu’alors, l’« empire » du milieu ne procédant pas d’un impérialisme très 19ème siècle. Ce qui ne l’empêche en rien d’être très prégnant. Et très loin des valeurs démocratiques et des règles du jeu européennes. Et, de l’autre, les États-Unis, pour une autre partie du monde, qui laissent d’ailleurs beaucoup de place à cette nouvelle influence chinoise, notamment en Asie, dans le Pacifique et en Afrique, de par leur propre désengagement.

En arrivant au pouvoir, le nouveau président des États-Unis a commencé par sortir de l’accord Trans-Pacifique, qui était pourtant pour beaucoup de pays localement une façon de ne pas dépendre uniquement de la Chine. En agissant ainsi, il a précipité de nombreux pays dans les bras de la Chine. Les États-Unis, en réalité, investissent peu dans ces pays, alors que la Chine y investit beaucoup. Inutile de dire que nombre de ces pays n’ont pas tellement le choix de leur alliance.

La question qui m’inquiète un peu est la place de l’Europe. Il faut trouver un jeu intelligent pour l’Europe, une stratégie que j’appellerais dialectique pour ne pas laisser se former simplement une zone d’influence américaine et une zone d’influence chinoise se partageant le monde.

Comme je l’ai dit, la Chine cherche aussi l’Europe, mais quand elle intervient en Europe à travers la nouvelle route de la Soie, elle intervient non de façon multilatérale, mais seulement par le biais d’une partie des pays européens, pas avec l’Union européenne en tant que telle. Elle travaille essentiellement avec les anciens PECO en Europe de l’Est et dans les Balkans, sur des bases bilatérales. Plus récemment avec l’Italie et le Portugal.

Elle ne travaille pas avec l’ensemble organisé européen qui le réclame pourtant. C’est aussi le problème de l’Europe elle-même qui est trop faible dans sa capacité de décision et de cohésion, et qui de ce fait ne représente pas un interlocuteur suffisamment valable.

L’Europe pourrait donc sans doute jouer un jeu dialectique, qui ne serait ni celui des Américains ni celui de la Chine, tout en ne les excluant pas, et être utile à l’ensemble des parties, y compris à l’Europe elle-même. D’ailleurs, la France est intéressante pour les Chinois, à cause de l’Afrique. Beaucoup d’étudiants chinois viennent en France aussi pour apprendre à comprendre l’Afrique et à y travailler ensuite.

L’Europe pourrait, pour les pays tiers, desserrer l’étau qui les enserre entre les différentes puissances agissant sur place. L’Europe y est toujours associée à l’idée d’un ensemble aimable et recherché, mais associant des pays manquant de capacité à agir de conserve et, au total, elle y est vue comme ayant une puissance d’investissement très modérée. En outre, peu capable de s’unir pour être plus concentrée et plus forte.

Notre Europe doit donc sortir d’une certaine naïveté tactique, d’une naïveté morale – comme le disait Peguy du Kantisme, (l’Europe) « a les mains pures, mais n’a pas de mains du tout »-, se doter d’une puissance stratégique et s’imposer en exerçant des rapports de force indispensables, appuyée sur sa puissance économique, son marché intérieur et ses valeurs, dans un jeu mondial qui depuis des années se construit sans elle. Europe stratège ou Europe puissance, je ne sais. Peu importe les mots.

Mais les Nations européennes ne parviendront jamais à se hisser à cet impératif catégorique, qui conditionne sa place dans le monde, si elle ne peut s’entendre aujourd’hui, au sein de ses propres membres,  dans la terrible crise pandémique, économique et financière que nous vivons, sur le juste et nécessaire compromis entre responsabilité et solidarité.

J’espère que ce bien modeste commentaire suscitera d’autres analyses et critiques.

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Budget et instruments européens de reconstruction après confinement

En réaction à l’article d’Anne Planchon au Figaro : Accord des Vingt-Sept sur le principe d’un plan de relance – Les États membres restent divisés sur ses modalités.

Budget européen et instruments européens de reconstruction après confinement : augmenter significativement le budget Européen, comme le propose la Présidente de la commission, me semble une très bonne chose. C’est une occasion historique pour l’Europe de le faire et ainsi de compléter son mode de régulation.

Deux choses à approfondir seront décisives :

  • Son financement : le faire par l’impôt additionnel ne contribuerait pas beaucoup à relancer les économies. Une partie doit être financée par un financement perpétuel de la BCE à 0%. Avec des engagements clairs à gérer le financement du solde par les marchés avec rigueur.
  • Son utilisation :  un mix prêts et subventions, aidant notamment les pays les plus en difficulté après la période de confinement, afin de faciliter la ré-industrialisation des différents territoires  concernés, améliorer le niveau d’éducation, favoriser la R&D, soutenir partout  le développement de secteurs économiques stratégiques (data, santé, armement, agro-alimentaire, etc.), le tout en échange de réformes structurelles des différents pays davantage affaiblis par la crise pandémique, réformes permettant conjointement d’augmenter leur potentiel de croissance et d’affirmer une trajectoire (douce) d’équilibrage des  comptes publics.
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Banque Politique Economique Zone Euro

Face à la triple crise sanitaire, économique et financière, le projet européen a besoin d’une solidarité et d’une coordination audacieuses !

Retrouvez ici « l’appel » de la Ligue Européenne de Coopération Economique signé par tous les Présidents des sections : Ligue Européenne de Coopération Economique – Appel

Bernard Snoy et d’Oppuers (Président LECE International), Rainer Boden (LECE International), Servaas Deroose (Conseiller du Président LECE International), François Baudu (LECE International), Javier Arias (LECE International), Olivier Klein (LECE France), Andreas Grünbichler (LECE Austriche), Branco Botev (LECE Bulgarie), Frances Homs Ferret (LECE Espagne), Thomas Cottier (LECE Suisse), Maciej Dobrzyniecki (LECE Pologne), Antonio Martins da Cruz (LECE Portugal), Radu Deac (LECE Roumanie), Philippe Jurgensen (Commission Economique et Sociale – LECE), Wim Boonstra (LECE Pays-Bas et Commission Monétaire – LECE), Senen Florensa (Commission Méditerranéenne – LECE).

Site internet de la LECE: www.elec-lece.eu

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Economie Générale Politique Economique

La réforme des retraites est souhaitable et crédible

Prenons la réforme des retraites là où elle en est. Bien ou mal préparée.

Elle est aujourd’hui, telle que présentée par le Premier Ministre, une réforme tout à la fois juste – elle améliore significativement la retraite de nombre de Français peu ou pas défendus par des statuts et/ou par les syndicats –, et elle est globalement financée par des mesures d’âge.

La question de savoir si la réforme devait être uniquement « systémique » (universalisation, soit une même régime pour tous) et non « paramétrique » (changement des paramètres pour assurer l’équilibre) est très surprenante. Les Français s’inquiètent bien davantage du montant de leur future retraite que de l’universalisation du système, même si le caractère universel conduit à plus de justice.

Or là réside sans doute une large partie de la défiance : un système de retraite par points peut laisser penser que l’équilibre du régime pourrait se faire par la manipulation de la valeur du point, donc du montant des retraites versées, en l’occurrence à la baisse.  Il fallait donc sécuriser les Français quant à leur retraite future par la démonstration que le système allait être protecteur, donc financé.

Le seul moyen d’assurer efficacement l’équilibre des régimes de retraites par répartition, sans baisser les retraites, est de moduler la durée de la vie active, en fonction de l’évolution démographique. Sinon, l’équilibre ne peut être assuré que par l’augmentation des cotisations sociales payées par les salariés et/ou par les entreprises. Immédiatement ou de façon différée, cette mesure ne peut que ponctionner le pouvoir d’achat et/ou jouer contre la compétitivité de l’économie, donc in fine, dans les deux cas, contre le taux de croissance, l’emploi et le pouvoir d’achat. Sachant que le taux de cotisations sociales des entreprises en France est déjà de 60 % plus élevé que dans le reste de la zone euro, toute élévation supplémentaire serait inacceptable, tant socialement qu’économiquement, car elle irait à l’encontre de l’intérêt de l’économie française et de tous ceux qui y travaillent.

Restent donc les mesures d’âge, seules à même de rendre compatibles l’intérêt des retraités actuels ou futurs et la recherche du meilleur potentiel de croissance de l’économie. En France, nous avions 4 cotisants pour 1 retraité en 1960. En 2010, 1,8 cotisant seulement pour 1 retraité. Dans le même temps, en 1958, l’espérance de vie à l’âge de la retraite était de 15,6 ans pour les femmes et de 12,5 ans pour les hommes. En 2020, respectivement de 26,9 ans et de 22,4 ans. Et l’âge de la retraite est moins élevé aujourd’hui qu’en 1958. L’espérance de vie en bonne santé après la retraite a considérablement progressé également.

Tout le monde le comprend et anticipe un changement de la durée de la vie active. D’ailleurs, tous nos voisins ont remonté dans le même esprit l’âge de la retraite. De ce fait, le principe de réalité doit aussi nous saisir, pour que notre précieux système de retraite par répartition ne soit pas mis en danger par l’incapacité à le financer. En France, seuls environ 30 % des personnes de 60 à 64 ans travaillent, alors que dans les autres pays de la zone euro en moyenne, ils sont presque 50 % à le faire et 57 % en Allemagne, 68 % en Suède. Or, le travail n’est pas seulement nécessaire économiquement, il est aussi le plus souvent un moyen d’intégration, de socialisation et de réalisation de soi. Enfin, le travail crée le travail dans la dynamique de l’économie, ce que tous les travaux empiriques confirment.

Reste à réfléchir à l’intérêt d’un âge pivot par rapport à un ajustement du nombre d’années travaillées ; car ce dernier ajustement prendrait mieux en compte les carrières longues et la pénibilité du travail, ce qui serait plus juste.

Une bonne réforme est une réforme souhaitable et crédible. Cette réforme est souhaitable, parce qu’elle est plus juste et parce qu’elle sécurise les Français quant au montant de leur retraite future. Elle est crédible, parce qu’elle doit être financée par un ajustement de la durée de vie au travail. Elle est souhaitable et crédible, si elle n’accroît pas encore davantage les cotisations sociales en France, qui sont déjà à un niveau très supérieur aux autres pays de la zone euro.

Pour toutes ces raisons, cette réforme sera favorable et utile aux Français et à l’économie du pays.