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Conjoncture Crise économique et financière

Dégradation , perspective négative de la note française : l’urgence de la lucidité et du courage

L’agence de notation S&P a dégradé très récemment la note souveraine de la France, et Moody’s vient de la mettre sous surveillance négative, les deux invoquant notamment une incertitude élevée sur la trajectoire de ses finances publiques. Ce signal d’alerte doit être entendu comme tel : notre pays, champion des prélèvements obligatoires, de la redistribution, de la dépense publique et des déficits budgétaires, n’est pas sur le bon chemin.

A force de tout vouloir corriger par l’impôt, la règle, la subvention et la redistribution, conduisant ainsi à la déresponsabilisation de chacun, nous avons engendré une inefficacité systémique, contraire au bien commun : un service public en déclin et un système coûteux et désincitatif au travail et à l’initiative. L’énergie de tous s’y dilue dans les contraintes et les taxes, comme dans l’opprobre porté aux bâtisseurs de croissance.

Nécessités démographiques

Sans réformes profondes, le pays continuera inexorablement à s’abaisser. Car il est illusoire de vouloir financer notre modèle social avec une croissance atone et une quantité de travail insuffisante. Allonger la durée du travail dans la vie, relever le taux d’emploi des jeunes, rationaliser et rendre plus efficaces les dépenses publiques ne sont pas des options idéologiques : ce sont des nécessités démographiques et économiques. Faute de quoi, la France se condamnera à une spirale de déficits, de dette et d’abaissement du niveau de vie.

Cette situation s’enracine dans une confusion entre égalité des chances et égalitarisme. L’objectif d’égalité des chances, d’équité, assure tout à la fois la cohésion de la société et la libération de l’énergie de tous les talents, quels que soient leur sexe, leur origine ethnique ou de milieu social, leur diplôme initial… L’égalitarisme forcené, dans lequel certaines forces politiques tombent, conduit tout au contraire à tout figer, y compris les situations individuelles, ainsi qu’au nivellement, au ressentiment, à la discorde, et potentiellement à la violence. Ce qui abîme l’envie d’entreprendre dans son pays et entraîne la fuite ou le découragement des bâtisseurs de croissance.

Cela se solde historiquement par une hausse insoutenable du taux d’endettement et par un effondrement du niveau de vie et de protection sociale.

Rétrécissement du gâteau

L’égalitarisme, en voulant sans limite partager le gâteau par des prélèvements sans fin, aboutit en fin de compte au seul rétrécissement du gâteau et à un malthusianisme mortifère. L’économie est une dynamique, non une statique ; l’ignorer conduit à l’atrophie et à la pauvreté.

Il faut redonner en France la place légitime qui lui revient à la création de richesse, sans renoncer au rôle régulateur, incitateur, protecteur et redistributeur de l’Etat. Ce n’est pas choisir le marché contre l’action publique, mais refonder leur complémentarité. Retrouver le bon équilibre.

La dégradation de notre note n’est pas un simple revers technique : c’est l’indicateur d’une longue dérive. Si les choix politiques se contentent de poursuivre la fuite en avant en alourdissant encore les impôts et en éludant les réformes de fond, la sanction de la notation ne sera que le prélude à un affaiblissement profond et durable de notre modèle économique et social. L’urgence est de retrouver bon sens, lucidité et courage.

Olivier Klein est professeur d’économie à HEC

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Conjoncture Economie Générale Politique Economique

Cryptomonnaies, Bitcoin et la remise en question des monnaies officielles

Les cryptomonnaies, et le bitcoin en particulier, s’inscrivent dans un débat contemporain majeur sur la nature de la monnaie et le rôle des institutions. Les cryptomonnaies représentent en effet une tentative de fonder une alternative aux monnaies traditionnelles, Pour bien comprendre ce que proposent ces nouveaux actifs, et ce qui les différencie des monnaies officielles, nous devons repenser l’essence de la monnaie, le rôle des institutions et de la confiance. Il est ainsi utile de mener une réflexion plus en profondeur abordant des questions économiques, mais aussi anthropologiques et de philosophie politique, en analysant les différences fondamentales entre l’école libertarienne et l’école institutionnaliste.

Une cryptomonnaie est une monnaie numérique dont les transactions sont enregistrées et vérifiées par une technologie décentralisée, souvent la blockchain. Le bitcoin, apparu en 2009 (c’est-à-dire, soulignons-le, à l’issue même de la grande crise financière) est la première cryptomonnaie à avoir rencontré un grand succès. Ses principes fondateurs sont la décentralisation, l’absence d’autorité centrale contrôlant la création ou la régulation de la monnaie, la limitation de l’offre, la transparence et l’immutabilité des transactions.

Les fondateurs du bitcoin ont promu cette monnaie pour plusieurs raisons. D’abord, elle permettrait de se protéger contre l’inflation de la quantité de monnaie en circulation et la manipulation monétaire : contrairement aux monnaies officielles, qui sont créées par les banques et sous régulation des banques centrales, le bitcoin repose sur un protocole fixe et connu d’avance, sans l’intermédiaire d’une institution financière. Ensuite, elle offre plus de liberté individuelle et d’autonomie, en donnant à l’utilisateur un anonymat et une indépendance vis-à-vis d’une monnaie nationale et de ses contraintes. Elle introduit également la notion de confiance algorithmique : au lieu de se fier à une institution, on fait confiance à la technologie et au consensus distribué du réseau. Enfin, elle peut favoriser l’inclusion financière dans les zones où l’accès aux services bancaires est limité.

Les bitcoins et les autres cryptomonnaies de même nature procèdent, au fond, de l’utopie d’un monde dans lequel la monnaie ne serait plus nationale mais universelle, valable pour tous les pays et pour tout le monde, transférable en toute sécurité et sans coûts. Cette monnaie se passerait d’intermédiaires, sa valeur ne pourrait être manipulable par des gouvernements ou des banques centrales. Elle serait liée à des gestions décentralisées privées. Elle garantirait l’anonymat des transactions, et son gardien serait non pas une banque centrale mais un algorithme, supposé infaillible. Une forme d’utopie anarcho-capitaliste. Dans les années soixante-dix, Friedrich Hayek et l’école autrichienne recommandaient de dénationaliser la monnaie, en retirant le monopole de la création monétaire des mains des gouvernements et en laissant cette tâche à l’industrie privée. D’une certaine manière, le développement des cryptomonnaies pourrait être une tentative d’exaucer ce souhait.

Les différences avec les monnaies bancaires officielles sont donc fondamentales. La monnaie moderne est toujours à son émission une dette de l’émetteur (une banque en l’occurrence) sur lui-même. Mais cette dette privée doit être reconnue par la société pour être acceptée universellement comme un moyen de paiement libératoire, soit comme un moyen de paiement qui libère de la dette née de l’échange, qui éteint cette dette. La monnaie moderne est émise par les banques, non plus en proportion des avoirs détenus en or ou argent, mais en fonction du développement de l’économie. La monnaie est créée à partir de l’acte de crédit qui entraîne simultanément la création d’un dépôt au profit de l’emprunteur. Ce dépôt apparaît au passif de la banque. Il est de jure une dette de la banque vis-à-vis du détenteur du dépôt. Et les dépôts bancaires font monnaie, car ils sont acceptés par l’ensemble de la société comme un moyen de paiement libératoire (sauf en cas de perte collective de confiance dans la solvabilité de la banque). Les crédits font donc les dépôts. Ce sont aujourd’hui les banques qui créent de la monnaie,« ex nihilo », car sans plus aucun rapport avec des quantités de métal précieux détenues. Mais en fonction de la demande de crédit, donc des besoins de l’économie. Enfin, ce système est régulé par une autorité institutionnelle externe, la banque centrale, la régulation automatique de la création monétaire par le jeu de la conversion possible de chaque monnaie en or ou en argent ayant disparu.

Ce sont les très graves crises financières à répétition survenues dans la deuxième moitié du XIXe siècle qui ont abouti à la création d’institutions officielles, les banques centrales, après les faillites répétées de banques. Les banques centrales, en homogénéisant l’espace monétaire (un dollar, par exemple, émis par une banque donnée aux États Unis valant dorénavant toujours un dollar émis par une autre banque américaine) et en jouant, le cas échéant, un rôle de prêteur en dernier ressort, ont ainsi créé la possibilité d’une stabilité. De l’utilité des institutions et des règles…

La monnaie bancaire – qui est donc une dette bancaire – régulée par les banques centrales et les gouvernements repose sur la confiance envers ces institutions. C’est ainsi qu’elle est validée par tous comme un moyen de paiement libératoire. Avoir confiance dans la monnaie c’est donc avoir confiance dans l’efficacité du système de règlement des dettes. Et la masse monétaire ayant pour contrepartie les crédits à l’économie, son évolution étant donc principalement liée a l’évolution des besoins de l’économie. 

Le bitcoin et les autres cryptomonnaies, au contraire, ont une offre limitée, préfixée, indépendante de l’évolution des besoins de l’économie. N’étant adossées à aucune institution officielle, mais à un protocole, et n’ayant aucune contrepartie économique, elles sont très volatiles, leur valeur étant totalement auto-référentielle. Le bitcoin par exemple ne vaut que ce que les acheteurs et vendeurs de bitcoins acceptent qu’il vaille, sans aucune référence extérieure objective, telle que l’économie, et sans aucune régulation externe. Leur cadre légal est en outre incertain. Leur adoption universelle reste de ce fait très limitée.

Si l’on prend maintenant le recul permis par une approche en termes anthropologiques et de philosophie politique, il devient clair que les idées de l’école libertarienne sur le rôle des institutions éclairent le choix des « bitcoiners ». Ils promeuvent les cryptomonnaies comme une réponse aux institutions jugées dangereuses ou oppressives par essence. Ils créent ainsi une nouvelle « institution » non officielle, alternative : un ensemble de règles codées dans un protocole, des normes et un système de confiance fondé sur la technologie plutôt que sur l’État. Les libertariens estiment en effet que les institutions sont des constructions artificielles, qui entravent l’auto-organisation des êtres humains entre eux. Elles seraient donc mauvaises et dangereuses. Nous pensons au contraire avec l’école institutionnaliste, comme avec René Girard, que les institutions, qu’elles soient visibles ou invisibles, sont le produit de l’évolution spontanée de la société. Elles représentent la sédimentation de l’apprentissage historique de l’humanité, visant à améliorer l’efficacité de la société, la capacité de vivre ensemble, ainsi que la maîtrise de la violence. Bien entendu, certaines institutions peuvent aussi devenir inefficaces, voire nuisibles, pour diverses raisons commentées dans certains de nos articles. Mais, en ce cas, notre propos est d’avertir sur leur fragilité et sur leurs possibles dérives ou mésusages, non de nier leur rôle fondateur et régulateur. Autrement dit, il s’agit de protéger leur utilité et de corriger celles qui deviennent inefficaces ou même perturbatrices, voire dangereuses pour l’équilibre de nos sociétés.

L’école institutionnaliste, en économie comme en sociologie, considère ainsi les institutions comme des structures sociales profondes et résilientes. Elles englobent à la fois des règles formelles, telles que les lois, les contrats ou les banques centrales, les institutions visibles, et des normes informelles, comme les coutumes, les conventions ou les croyances partagées, les institutions invisibles. Elles forment les « règles du jeu » qui structurent l’interaction sociale, fournissent des points de repère pour l’action collective et permettent à la société de fonctionner de manière stable et prévisible. Parmi les institutions visibles, on peut encore citer les constitutions, les lois, la monnaie, le système judiciaire ou le système éducatif… Parmi les institutions invisibles, on trouve également les normes sociales, la confiance, les valeurs partagées ou encore les codes culturels. Les institutions rendent possible une coopération effective, renforcent la confiance mutuelle et réduisent les coûts de transaction ainsi que les conflits. Sans elles, les marchés, la vie économique et la paix sociale seraient instables, incertaines, voire chaotiques. Elles constituent donc la base sur laquelle reposent le consensus social et la confiance réciproque, garantissant des résultats économiques et sociaux supérieurs à ceux qui pourraient être atteints en leur absence.

René Girard, pour sa part, voit dans les institutions des régulateurs de violence. Selon lui, toutes les sociétés humaines sont traversées par des dynamiques de violence potentiellement contagieuses, issues du désir mimétique, c’est-à-dire de la tendance à désirer ce que désirent les autres. Pour éviter le risque de crises paroxystiques et destructrices, les sociétés ont inventé des institutions : rites religieux, codes moraux, systèmes judiciaires, qui canalisent, redirigent ou transforment la violence. L’institution emblématique dans sa pensée est le mécanisme du bouc émissaire : la communauté décharge sa violence collective sur une victime ou un groupe, ce qui entraîne un rétablissement temporaire de la paix. Dans les sociétés modernes, ces mécanismes sacrificiels anciens sont remplacés par des formes institutionnelles plus « civilisées », telles que la justice, la police, ou même la monnaie, toutes jouant un rôle d’organisation et de pacification des rivalités.

Que l’on se réfère à l’école institutionnaliste ou à Girard, une institution suppose des règles partagées, explicites ou implicites, collectivement acceptées, mais aussi une structure de confiance permettant aux individus de s’appuyer sur la prévisibilité du comportement des autres. Elle implique également une capacité à réguler les conflits : la justice encadre la punition, la monnaie encadre l’échange, l’État de droit canalise les rivalités de pouvoir ou d’argent. Les institutions, qu’elles soient visibles ou invisibles, apparaissent ainsi, tant pour les institutionnalistes que pour René Girard, comme les principaux régulateurs des sociétés humaines. A ce titre, le bitcoin, monnaie privée non appuyée par une institution publique et émis en dehors de toute référence objective extérieure, détachée de l’évolution des besoins économiques de la société, ne peut pas être validé par tous comme un moyen universel de paiement libératoire. Et ce d’autant plus que sa valeur auto-référentielle, donc la très forte volatilité de son prix, rend très difficile son usage quotidien comme moyen de paiement.

Pourtant, les institutions elles-mêmes ne sont pas immuables, exonérées de possibilité de dérive ; elles peuvent être fragiles. Chacune risque avec le temps de perdre de son efficacité, de développer une dangereuse entropie, ou encore d’être dévoyée par une mauvaise compréhension des mécanismes propres aux sociétés humaines. Si la contrainte monétaire, par exemple, était suspendue trop longtemps, c’est-à-dire si l’on monétisait durablement la dette publique par exemple, en créant de la monnaie pour la financer, alors ce serait la confiance dans le système de règlement des dettes, donc dans la monnaie, qui pourrait être remis en cause. Et si l’on perdait confiance dans la monnaie, nous pourrions connaître, non pas une inflation traditionnelle, mais une fuite devant la monnaie. Avec pour conséquence la désorganisation et le possible effondrement de l’économie et de la société. La monnaie est en effet constitutive du lien social. Comme le dit Michel Aglietta : « la monnaie, c’est l’alpha et l’oméga de la société ».  Ou encore « La monnaie est le lien social fondamental des sociétés marchandes ». 

Les cryptomonnaies, et notamment le bitcoin, pourraient ainsi s’installer en tant que monnaie alternative, voire monnaie de substitution, dont la valeur ne cesserait de monter, si les encours de dette ne cessaient de s’élever par rapport au PIB – ce qui est le cas dans le monde – et si la crainte d’une « corruption » de la monnaie officielle par une monétisation durable de ces dettes s’installait. 

Sinon, leurs caractéristiques en font des actifs hyper-spéculatifs, dont la valeur ne peut qu’être très incertaine, étant le produit du seul jeu des anticipations des participants du marché sur leur propre comportement à venir. Une spéculation « dans le vide ». Ils ne sont pas de la monnaie. Gardons-nous qu’ils le deviennent.

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Faut-il vraiment encore augmenter les impôts ?

Peut-on encore taxer davantage les grandes entreprises et les ménages aisés ? En France, cette idée est devenue une fausse solution. Elle aggraverait un déséquilibre déjà préoccupant entre un niveau de redistribution parmi les plus élevés du monde et une capacité affaiblie à créer de la richesse.
La France figure parmi les cinq pays les plus redistributifs de l’OCDE : l’écart entre les indices de Gini avant et après transferts y est maximal. Plus de la moitié des ménages ne paient pas l’impôt sur le revenu, tandis que les 10 % les plus aisés en acquittent près de 75 %. Le coin fiscal des premières tranches est inférieur à celui de la plupart des pays européens, mais celui des tranches supérieures est le plus élevé.

Augmenter encore la pression fiscale, déjà record, reviendrait à ignorer ses effets défavorables sur la croissance comme sur les finances publiques. La politique de l’offre menée depuis quelques années — entre autres, flat tax à 30 %, rapprochement partiel du taux d’IS avec nos voisins, stabilisation générale des prélèvements — a contribué à relever le taux d’emploi (encore trop faible) et à réduire le chômage, tout en amorçant une réindustrialisation. Toute hausse du taux de prélèvements creuserait à nouveau l’écart d’attractivité, au détriment de l’investissement.

Le dérapage des finances publiques n’est pas la conséquence de cette politique, mais résulte de la progression non maîtrisée de la masse salariale publique, du coût des mesures d’urgence pendant le Covid (utiles mais mal calibrées en durée comme en niveau), de la suppression de la taxe d’habitation et du vieillissement démographique sans réforme aboutie des retraites.

La logique “taxer plus pour partager plus” est devenue non seulement injustifiée, mais surtout contre‑productive. Elle découragerait, au-delà d’un seuil déjà atteint, talents, innovateurs et investisseurs. Une nouvelle hausse accélérerait en outre le départ des ménages aisés, convaincus que la machine est sans fin. Les jeunes diplômés suivent le même chemin : ils sont aujourd’hui 23 % plus nombreux qu’il y a dix ans à s’établir à l’étranger dès la fin de leurs études, et plus de la moitié envisagent de partir dans les trois ans suivant leur diplôme, citant le sentiment de déclin et une trop faible reconnaissance économique.

Quand la volonté de redistribution dépasse l’incitation à créer de nouveaux revenus, c’est le gâteau lui‑même qui se rétrécit. Nous y sommes déjà. La question n’est pas celle de la “justice fiscale”, largement assurée ( même si la lutte contre la sur-optimisation s’impose), mais de l’efficacité collective. Augmenter encore les impôts ne réduirait ni la dette ni le déficit, tant que la dépense publique reste incontrôlée. Le cercle vicieux français se refermerait : des prélèvements et des dépenses déjà au plus haut, une dette qui croît plus vite que chez nos voisins, une croissance et des services publics qui se dégradent.

C’est donc du côté des réformes structurelles qu’il faut agir : insérer plus rapidement les jeunes peu qualifiés sur le marché du travail, valoriser les filières techniques, favoriser le travail plus longtemps quand la santé le permet, alléger la sur‑réglementation qui freine croissance et innovation, et rehausser le niveau et la performance du système éducatif, désormais à la traîne des meilleurs.
Ces réformes, mises en œuvre avec succès par nos voisins, y compris sociaux‑démocrates, ne relèvent d’aucun camp politique. Elles seules permettraient à la France de renouer avec une croissance plus forte et des finances publiques soutenables, condition essentielle pour préserver à la fois la solidarité et la prospérité.

Olivier Klein
Professeur d’économie à HEC

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Conjoncture Crise économique et financière

Inégalités des revenus : la France piégée par le traitement des symptômes et non des causes profondes

Publié dans l’Opinion , le mardi 23 septembre

La réponse aux inégalités de revenus ne peut pas consister à réparer indéfiniment les symptômes par une redistribution toujours plus forte. Le véritable enjeu pour la France est de s’attaquer aux causes profondes, à commencer par le trop faible taux d’emploi.

L’attention qui devrait être portée avec le plus grand des sérieux, en France, aujourd’hui, sur les moyens de stabiliser notre taux d’endettement public est temporairement dévié sur la question de l’égalité des revenus et de la justice fiscale. Outre qu’une encore plus forte redistribution ne résoudrait que marginalement le problème de la dette à court terme et risquerait de l’aggraver à moyen terme de par les phénomènes décrits ci-dessous, il convient d’étudier de près les inégalités de revenus en France et d’en comprendre la dynamique, avant et après répartition.

Pour ce faire, l’indice Gini est l’un des outils de référence : plus il est élevé, plus les inégalités de revenus sont fortes ; plus il est faible, plus la répartition des revenus est égalitaire.
Si l’on procède à une comparaison des pays suivants : Etats-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, Espagne, Italie, Suède et France, avant redistribution, notre pays présente un indice Gini de 0,49, supérieur à la moyenne des trois pays les plus égalitaires de l’échantillon (0,453), et inférieur à la moyenne des trois pays les plus inégalitaires (0,517). Concrètement, l’écart entre la France et les pays les plus égalitaires est de + 0,037, tandis que l’écart avec les pays les plus inégalitaires est de – 0,027. Ce constat place la France parmi les pays où, avant impôts et allocations, les écarts de revenus sont relativement marqués.

Après redistribution, la situation est très différente. L’indice Gini tombe à 0,290, proche de la moyenne des trois pays les plus égalitaires (0,270) et bien en-deçà de celle des trois plus inégalitaires (0,353). L’écart se réduit donc considérablement à + 0,020 par rapport aux pays les plus égalitaires et s’accentue fortement à – 0,063 par rapport aux pays les plus inégalitaires. Cela traduit l’effet massif des transferts publics et du système redistributif français.

La France rejoint après redistribution les pays à plutôt faible inégalité de revenus.

Trois constats doivent être posés pour établir un diagnostic pertinent, permettant une action efficace et juste. Premier constat : la France, bien qu’ayant une assez forte inégalité de revenus avant redistribution, rejoint après redistribution les pays à plutôt faible inégalité de revenus. D’autres mesures des inégalités aboutissent aux mêmes conclusions.

Ensuite, la situation avant redistribution tient en grande partie à un taux d’emploi comparativement faible. L’indice Gini intègre en effet les revenus des chômeurs et des inactifs. Or, en France, une proportion souvent plus importante qu’ailleurs de la population en âge de travailler ne travaille pas, et ce spécifiquement chez les jeunes et chez les 60-65 ans. Cela pèse sur la mesure des inégalités initiales.

Enfin, la redistribution – l’une des plus fortes de l’OCDE – corrige très significativement ces écarts et permet ainsi d’assurer une nécessaire cohésion sociale. Mais à ce niveau, notre taux très élevé de redistribution entretient un cercle vicieux. En effet, moins le taux d’emploi est élevé, plus les inégalités avant redistribution sont fortes. Et plus la redistribution doit être massive pour jouer son rôle correcteur. Mais plus on redistribue, plus la pression des impôts et des cotisations sociales augmente, pesant sur la compétitivité des entreprises et réduisant l’attractivité du travail. Ce mécanisme alimente en retour un taux d’emploi structurellement trop faible, etc.

La réponse ne peut donc pas consister à réparer indéfiniment les symptômes par une redistribution toujours plus forte. Cela ne peut constituer une stratégie durable. Le véritable enjeu pour la France est de s’attaquer aux causes profondes, à commencer par le trop faible taux d’emploi. Un relèvement sensible du taux d’activité, qu’il s’agisse des jeunes ou des seniors, changerait profondément la donne. Il permettrait tout à la fois de réduire les inégalités de revenus avant redistribution, de renforcer notre potentiel de croissance et de soulager nos finances publiques. Selon des estimations très prudentes, un relèvement du taux d’emploi au niveau de celui de l’Allemagne (en prenant en compte la moindre productivité des derniers entrés sur le marché du travail et les différences de temps partiel) pourrait en effet réduire de moitié le déficit public primaire du pays.

La redistribution en France est donc un instrument essentiel de solidarité. Mais elle agit comme un palliatif, non comme un remède préventif. Pour éviter que ne se referme indéfiniment le cercle vicieux du « faible emploi –inégalités – renforcement de la redistribution – perte additionnelle de compétitivité des entreprises et d’attractivité du travail – taux d’emploi trop faible », le pays doit augmenter durablement son taux d’emploi. C’est à cette condition, notamment, que la cohésion sociale sera assurée de façon soutenable et durable avec un niveau d’inégalité des revenus plus faible avant même redistribution, que notre PIB par habitant ne s’abaissera plus régulièrement par rapport à celui de ses voisins, et que nos finances publiques auront une bien meilleure chance d’être consolidées. Se tromper de diagnostic en ne se concentrant que sur la redistribution conduirait inexorablement à abîmer tant l’économique que le social.

Olivier Klein est professeur d’économie à HEC

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Conjoncture Economie Générale

Réinventer la social-démocratie française

Les représentants de la social-démocratie en France paraissent en décalage avec la société et la réalité d’aujourd’hui, en France et dans le monde.

S’ils souhaitent travailler sur un programme et sur le concept de social-démocratie lui-même, ils ne semblent pas comprendre que le logiciel spécifiquement français de la social-démocratie est aujourd’hui épuisé. Depuis 1945, celui-ci a assurément permis d’obtenir une société plus équilibrée, plus juste, avec un marché bien régulé, une croissance moins heurtée, une forte justice sociale, une inégalité des revenus faible après redistribution, une protection sociale de haut niveau, etc. Ce modèle – que je chéris – est celui de la France, mais il est aussi celui qui caractérise l’Europe dans son ensemble par rapport au reste du monde. Et en a fait un lieu privilégié du globe.

Mais Tocqueville, déjà, anticipait le risque de dérive de nos démocraties vers une passion égalitariste, source de jalousie maladive et de dictature du conformisme, étouffant progressivement l’autonomie individuelle et la liberté même. Le wokisme est aujourd’hui l’avatar le plus évident de cet égalitarisme poussé à son paroxysme, engendrant une volonté de développer de façon totalement asymétrique les droits des citoyens bien au-delà de leurs devoirs, ainsi qu’une perversion du principe démocratique lui même, consistant à donner tous les droits aux minoritaires, y compris au détriment des majoritaires. Tout en victimisant sans limite les minorités, et en accusant les majorités de tous les péchés.

En outre, dans un souci parfaitement louable de protéger les plus faibles contre les aléas de la vie par une solidarité nationale et intergénérationnelle, preuve d’une haute civilisation, le modèle social-démocrate a été poussé, en France, jusqu’à l’épuisement, tant moralement, ethiquement que financièrement. Je ne citerai à l’appui de cette idée que quelques points trop vite résumés et qui devraient être et approfondis/étayés et élargis/complétés (ce qui est parfaitement possible) :

  • La perte du goût du travail, ici et là présentée comme se répandant largement et comme étant due aux mauvaises conditions de travail en France, à l’exploitation des salariés, à un mauvais management, bref à une souffrance au travail, notion spécifiquement française. Alors que cette perte du goût de travailler est d’une part plus réduite qu’on ne le croit, même chez les jeunes, et bien davantage culturelle que due à des conditions objectives liées aux entreprises. La pratique de la social-démocratie en France a malheureusement (ce n’était pas inéluctable) conduit à une réelle dévalorisation du travail engendrée par les discours sociologisants et psychologisants suivant une vulgate marxiste simpliste, autant qu’une pratique réglementaire : les 35 heures, l’abaissement démagogique et à contre-temps de l’âge de la retraite… Ce qui rend au passage toute réforme des retraites, bien qu’indispensable pour sauver le système de retraite lui même, si difficile.
  • La juste protection due aux plus démunis qui se retrouvent sans travail par les diverses allocations (dont le RMI devenu RSA…) est un formidable principe dès lors qu’il ne suffit pas de ne pas vouloir travailler pour pouvoir en bénéficier, donc dès lors qu’il n’est pas abusivement étendu, sans même qu’il y ait un véritable effort pour rechercher un travail et en prendre un quand on en trouve un, même s’il n’est pas celui qui était rêvé jusqu’alors. Certains allant jusqu’à penser que la société leur doit bien de pouvoir ne pas avoir envie de travailler tout en étant rémunérés. L’idée du revenu universel, suivant ses modalités, peut participer de cette tendance. De même pour l’intérêt à porter à une juste rémunération des travailleurs les moins aisés. Mais il ne faut pas pour autant provoquer, par une hausse trop forte du SMIC, et une perte d’emploi massive des moins qualifiés et un écrasement de la hierarchie des salaires, notamment pour ceux qui gagnent un peu plus sans toutefois gagner beaucoup plus.
  • La juste protection contre la maladie ne doit pas devenir une possibilité de surconsommer de l’assistance médicale ou medicamentale. Elle ne doit pas non plus être un prétexte, pour toute contrariété dans sa vie personnelle ou au travail, pour prendre un congé maladie, très aisément donné, et s’exonérer aux frais de tous les autres du travail et de sa contribution à la société. Là encore, la “souffrance au travail”, ou l’épuisement nerveux – même si bien évidemment cela peut exister ici et là – ont bon dos et sont délétères, dès lors que les arrêts de travail ainsi accordés se pratiquent à grande échelle.
  • La redistribution, par les prélèvements obligatoires comme par l’utilisation gratuite de services publics, assure une cohésion sociale et une justice sociale très appréciable. Cette redistribution, ramenée au PIB, se situe parmi les toutes premières au monde. Vouloir toujours l’augmenter, comme le demandent les tenants actuels de la social-démocratie relève soit d’une gentille naïveté confondante, soit d’une démagogie sans limite. Ou d’une absence de réflexion. Il n’est plus raisonnable de penser que l’accroître encore n’irait pas à l’exact opposé des objectifs (prétendument) recherchés, par une desincitation encore renforcée au travail, comme à l’innovation, par une perte de compétitivité accrue et partant par une perte massive d’emplois et de niveau de vie.

Bref, sans multiplier les exemples, l’extension à l’infini des droits et de la protection, l’élimination de tout risque et sa prise en charge totale par la société ne peuvent pas être le projet de la social-démocratie française. Qui oublie trop souvent en outre que pour redistribuer il faut produire et que pour produire, il faut des incitations (et des valorisations) à le faire. Cette social-démocratie des seuls droits, à la française, poussée déjà très loin, ne peut que provoquer sa ruine morale et financière. Morale, car la partie qui travaille, souvent sans rémunération confortable, ne peut longtemps considérer cet état de fait comme normal et juste. Le pacte social peut se rompre. De même pour les seuls 45 % à payer les impôts sur le revenu et les 10 % qui en paient 75%. Financière, bien entendu, parce que seul le travail de chacun et la quantité de gens au travail, avec l’innovation et les gains de productivité, peuvent permettre de financer le niveau de vie et la protection sociale de l’ensemble de la population.

La rupture dans la soutenabilité du système social (au sens large) français a déjà eu lieu et ne date pas d’hier. Il suffit de considérer l’évolution de la dette publique française et de la dette extérieure, dans le temps, mais aussi par rapport à celles des autres pays comparables pour bien le mesurer.

Sans même évoquer l’impensé total, et pourtant si dangereux, de la social-démocratie française d’aujourd’hui, la question sociétale fondamentale : quelle politique républicaine de réaffirmation de l’autorité publique, de sécurité et de meilleure régulation et d’intégration de l’immigration faut il mener ? Sujets pourtant autrement plus utiles et participant in fine activement à la justice sociale que ceux évoqués par certains pour permettre de ne pas laisser les populismes prendre de plus en plus de place dans le vote des Français.

Ainsi, même pour les quelques sociaux démocrates en France en rupture avec La France Insoumise et tentant de redonner pied en France à la social-democratie, lorsqu’ils énoncent qu’il faut rétablir l’Impôt Sur la Fortune et augmenter le SMIC, on se dit qu’il y a certainement encore beaucoup de chemin et de réflexion à mener pour re-crédibiliser et inventer la social-démocratie de demain, adaptée au monde et à la situation de la France… D’autres sociaux démocrates européens ont su peu ou prou le faire. Beaucoup de remise en question et de rupture assumée avec les tendances des trente dernières années doivent être pensées pour un renouveau salutaire de la social-démocratie française.

Olivier Klein, économiste et professeur à HEC.

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Le modèle social et économique français est insoutenableI

Il serait plus que hasardeux de prétendre que la France n’a pas un sérieux problème d’endettement public. Et que son modèle social et administratif n’exige pas de profondes réformes pour être soutenable. Certes, la catastrophe sur les marchés n’est probablement pas à craindre immédiatement du seul fait de la situation financière de la France, notamment grâce à la protection offerte par l’euro. Mais un chaos politique durable et sans issue prévisible pourrait éventuellement la déclencher.
Quoi qu’il en soit, l’enjeu est d’agir profondément et rapidement pour restaurer la soutenabilité de notre modèle économique et social, aujourd’hui à bout de souffle. Et de constater que la montée fulgurante des intérêts de la dette publique, notamment dès 2026, alourdira encore considérablement l’équation budgétaire.

Le décrochage français

Notre PIB par habitant baisse de plus en plus vis-à-vis de celui de ses voisins. En 2024, l’Allemagne est à 116,2 % du PIB par habitant de la France contre 105 % en 2000, les Pays-Bas à 136,4 contre 114, le Danemark à 129,3 contre 117,8 et la Suède à 114,1 contre 100, par exemple. Ce grave décrochage, opéré sur un peu plus de vingt ans, traduit un affaiblissement de la compétitivité et un essoufflement du modèle productif français.

Parallèlement, depuis 2000, la dette publique française est passée de 59 % à 113 % du PIB, soit +54 points. Contre celle de la zone euro hors France qui n’a augmenté que de 17 points, de 70 % à 87 % du PIB. Sans pour autant booster la croissance française puisqu’elle a été légèrement plus faible sur la période que dans le reste de la zone euro hors France.

Le taux de prélèvements obligatoires a atteint 45,3 % en France en 2024, contre 40,3 % pour l’Allemagne, 40,6 % pour la zone euro hors France et 34 % en moyenne dans l’OCDE. Sans mentionner même la suradministration et la surréglementation croissantes qui pèsent chez nous également sur la compétitivité et l’esprit d’entreprise. Et nous avons comparativement un trop faible taux d’emploi (68 %, lorsque les pays d’Europe du Nord et l’Allemagne sont entre 75 et plus de 80 %) ; le taux d’emploi étant très corrélé notamment avec le taux de cotisation sociale payé par les entreprises, mais aussi avec les règles de départ en retraite.

Parallèlement, la part des exportations françaises de marchandises dans les exportations totales de la zone euro est ainsi passée de 16 à 11 %, soulignant une dégradation significative de la compétitivité de notre industrie.

Il est à noter en outre que le taux de redistribution en France est l’un des plus élevés au monde. L’écart des revenus des 10 % les plus aisés avec les 10 % les moins aisés passe ainsi après redistribution élargie (d’après un calcul de l’INSEE) de 18 à 3. Quant aux 1 % les plus aisés, ils reçoivent en France 7,2 % du revenu des ménages, contre en Suède 8,7 %, en Italie 10,3 % et aux Etats-Unis 14,4 %.

Enfin, les dépenses publiques en France représentent 57,1 % du PIB en 2024, loin devant l’Allemagne (49,5 %), la zone euro hors France (49,6 %) et l’OCDE (42,6 %). Et il n’y a pas à long terme de corrélation positive sur l’ensemble des pays de l’OCDE entre le taux de dépenses publiques et le taux de croissance. Au-delà d’un certain seuil, au contraire même.

Travailler et produire plus

Faut-il vraiment ignorer ces chiffres et proposer contre toute évidence d’accroître encore les taux de prélèvements et des dépenses publiques, en lieu et place de les abaisser ? Peut-on sérieusement éviter de comprendre que la bonne réponse en France est l’accroissement de la richesse produite et non davantage encore de redistribution ? Que le problème vient aussi du manque de quantité de travail tant en durée annuelle qu’au long de la vie ? Sans comprendre que ce manque ne permet le soutien de notre niveau de vie et de protection sociale qu’en nous endettant toujours plus ?

Nous devons parler vrai et agir juste pour éviter le déclin accéléré de notre modèle économique et social. Et ces constats ne sont ni de droite ni de gauche. Comme le rappelait Pierre Mendès France : « Les comptes publics en désordre sont le signe des nations qui s’abandonnent. »

Olivier Klein est professeur d’économie à HEC.