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Conjoncture Crise économique et financière Economie Générale

Pourquoi l’Europe décroche et comment accélérer

Article publié dans Telos le 12 février 2026


En l’espace de deux décennies, le ralentissement relatif de l’Union européenne s’est transformé en véritable décrochage par rapport aux États‑Unis, mais aussi, de plus en plus, face à la Chine. Ce n’est plus un simple différentiel de conjoncture : la trajectoire de croissance européenne est devenue structurellement plus faible, avec des implications profondes pour le niveau de vie, la cohésion sociale et le poids géopolitique du continent.

Depuis la crise financière de 2008, la croissance annuelle moyenne de l’économie américaine dépasse largement celle de l’Union européenne. Un point de croissance de moins par an, pendant vingt ans, aboutit à un écart de PIB supérieur à 20%, ce qui se traduit par une moindre capacité à financer la défense, les infrastructures, la transition énergétique ou l’éducation. Le PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat, relativement proche des niveaux américains au début des années 2000, s’en est progressivement éloigné, signalant un recul relatif du niveau de vie européen.

Ce décrochage intervient au moment où l’ordre économique mondial passe d’une bipolarité États‑Unis/Europe à une configuration tripolaire États‑Unis/Chine/Union européenne. Le poids économique ne détermine pas seulement la prospérité interne, il conditionne aussi la capacité à financer la puissance militaire, à soutenir une diplomatie ambitieuse et à imposer ses normes techniques et réglementaires. Autrement dit, la croissance est devenue une variable stratégique.

Un problème d’efficacité, pas de quantité de travail, depuis 2000

L’un des enseignements majeurs des travaux récents est que l’Europe ne souffre ni d’un manque de capital, ni d’un déficit massif d’éducation ou de compétences vis-à-vis des États Unis, et la différence dans la quantité de travail annuelle, historiquement à la défaveur de l’Europe, ne s’est pas aggravée depuis 2000. La dégradation de la situation relative de l’Europe ces deux dernières décennies vient d’un problème d’efficacité dans l’organisation de sa production et de son innovation. La productivité totale des facteurs – qui mesure la capacité à innover, à adopter de nouvelles technologies et à réallouer efficacement les ressources – progresse beaucoup plus lentement en Europe qu’aux États Unis depuis le milieu des années 1990.

Cet écart est fortement sectoriel. L’Europe reste performante dans l’industrie manufacturière traditionnelle et certains services régulés, mais elle est nettement en retard dans les secteurs à forte intensité technologique : numérique, plateformes, cloud, intelligence artificielle, biotechnologies. Ce sont précisément ces secteurs qui concentrent aujourd’hui les gains de productivité et donnent naissance aux « firmes superstars » qui tirent l’ensemble de la dynamique économique. La capitalisation boursière cumulée des grandes entreprises technologiques américaines dépasse de loin celle de leurs homologues européennes, signe d’un déséquilibre profond dans la capacité à créer et capter la valeur liée à l’innovation.

Une lecture schumpétérienne: l’Europe en déficit de destruction créatrice

Pour éclairer ce décrochage, l’approche schumpétérienne, telle que formalisée notamment par Philippe Aghion, est particulièrement pertinente. Dans cette perspective, la croissance de long terme repose sur la destruction créatrice : l’entrée de nouvelles entreprises innovantes, la sortie des entreprises obsolètes, la réallocation rapide du capital et du travail vers les secteurs les plus productifs.

Or, près de la frontière technologique, ce processus exige des incitations fortes à l’innovation de rupture, une concurrence suffisante pour pousser les firmes installées à se réinventer, et un environnement institutionnel qui accepte l’échec et la recomposition du tissu productif. C’est précisément là que l’Europe se distingue défavorablement.

Les faits stylisés sont clairs : depuis le milieu des années 1990, la croissance de la productivité totale des facteurs est environ deux fois plus élevée aux États‑Unis que dans la zone euro ; le différentiel tient principalement aux secteurs les plus innovants (TIC, digital, biotech), pas à l’ensemble de l’économie.

Politiquement et socialement, on observe une préférence européenne marquée pour la protection ex ante des emplois et des entreprises en place – par la réglementation, le droit du travail, la fiscalité – quand les États‑Unis privilégient davantage une compensation ex post des perdants, via la mobilité, le marché du travail et des dispositifs de soutien au revenu. Cela se traduit par des taux d’entrée et de sortie d’entreprises plus faibles en Europe, une mobilité sectorielle et géographique du travail plus limitée, donc une réallocation ralentie vers les activités les plus productives.

Institutions de l’innovation: le retard de l’Europe

Un autre angle d’analyse central concerne l’organisation des systèmes d’innovation. Dans les économies proches de la frontière technologique, la croissance repose moins sur l’imitation que sur la capacité à produire et diffuser des innovations de rupture. Cela appelle des institutions spécifiques : protection de la propriété intellectuelle, concurrence effective, marchés de capitaux profonds, mais aussi agences publiques capables de financer des projets risqués à long horizon. Les États‑Unis se sont dotés, depuis des décennies, d’agences de type DARPA, ARPA‑E, IARPA ou BARDA, dotées d’une forte autonomie, de moyens substantiels et d’une grande tolérance au risque. Elles sont dirigées par des program managers issus du monde scientifique et industriel, recrutés pour des mandats limités, et ont vocation à financer des projets de recherche appliquée à très haut potentiel, souvent à la frontière entre besoins publics (défense, santé, énergie) et innovations privées. Ce modèle a joué un rôle décisif dans l’émergence de technologies aujourd’hui omniprésentes : internet, GPS, composants avancés, certaines briques de l’IA ou des biotechnologies.

L’Europe, à l’inverse, a construit au fil du temps un paysage d’institutions de recherche et de programmes de soutien à l’innovation très fragmenté, moins compétitif, avec une logique de subventions à des projets souvent de taille moyenne, une faible acceptation de l’échec et des délais de décision longs. Le problème repose donc sur la difficulté à concentrer les ressources sur quelques priorités stratégiques, à prendre des paris technologiques audacieux et à assurer un continuum fluide entre recherche publique, start‑up, PME innovantes et grandes entreprises.

Énergie, industrie et piège de la basse croissance

L’écart de performance s’explique aussi par des facteurs réels comme l’énergie et la structure industrielle. L’Union européenne reste structurellement dépendante des importations d’énergie, en particulier de gaz et de pétrole, alors que les États‑Unis sont devenus exportateurs nets. Les chocs énergétiques récents ont mis en lumière cette vulnérabilité, renchérissant durablement le coût de l’énergie pour les entreprises européennes, notamment dans les secteurs électro‑intensifs.

Certains choix nationaux ont aggravé cette situation : sortie rapide du nucléaire sans alternative décarbonée immédiatement disponible, sous‑investissement dans les capacités de production pilotables, lenteur des interconnexions. Or l’énergie est un intrant majeur de la production ; des coûts plus élevés, sur une longue période, pèsent directement sur la compétitivité, donc sur l’emploi industriel, la balance commerciale et la capacité à investir dans d’autres domaines (R&D, formation, infrastructures). 

C’est ainsi que se met en place un « piège de la basse croissance » : croissance faible, sous‑investissement, retard technologique, puis nouvelle phase de croissance faible.

L’Europe n’est pas condamnée à décliner

Pour autant, le diagnostic ne doit pas verser dans le fatalisme. L’Union européenne dispose d’atouts structurels considérables. Elle reste l’une des régions connaissant un haut niveau de qualification, des universités et centres de recherche de rang mondial, une forte densité d’ingénieurs et de scientifiques. Même si la compétition mondiale dans ces domaines s’est récemment considérablement renforcée. Son modèle socio‑économique – protection sociale, réduction des fortes inégalités, services publics – reste très largement plébiscité par les citoyens.

L’Europe bénéficie aussi d’institutions stables : État de droit, indépendance de la justice et des banques centrales, protection robuste des droits de propriété. Dans un monde géopolitiquement fragmenté, cette stabilité est un actif précieux, qui peut devenir un avantage compétitif pour attirer talents, capitaux et entreprises, à condition de retrouver une trajectoire de croissance plus dynamique.

L’histoire récente montre d’ailleurs que l’Union est capable de sursauts structurants en temps de crise : mise en place du Mécanisme européen de stabilité et avancées de l’union bancaire après la crise de la zone euro, émission de dette commune après la pandémie, retour de la réindustrialisation dans les priorités politiques. Mais ces progrès sont généralement incrémentaux et lents. 

Trois axes de réformes pour sortir du piège

Un premier axe consiste à approfondir réellement le marché unique. Le marché des biens reste fragmenté par des réglementations nationales, celui des services est loin d’être intégré, et les marchés de capitaux demeurent marqués par les frontières. Une véritable union des marchés de capitaux, une intégration accrue des marchés de l’énergie et du numérique, et une réduction des barrières à l’entrée dans certains secteurs protégés permettraient de créer des effets d’échelle comparables à ceux dont bénéficient les entreprises américaines ou chinoises.

Le deuxième axe porte sur la capacité d’innovation à la frontière. Il implique de reconfigurer les politiques de R&D pour accroître significativement l’effort global, mais surtout pour créer des institutions capables de financer des projets de rupture à long terme, avec une gouvernance agile et une tolérance assumée au risque. Cela suppose de rapprocher davantage universités, organismes de recherche, start‑up et grandes entreprises, de renforcer le capital‑risque et le capital‑développement, et de favoriser la montée en puissance de nouvelles « superstars » européennes dans les domaines clés : intelligence artificielle, semi‑conducteurs, santé, technologies bas‑carbone. Plus généralement, il est nécessaire de cesser de préférer l’hyperprotection et l’hyperrégulation — qui vont de pair — au risque, à l’acceptation de la possibilité de l’échec et à la reconnaissance, comme à la récompense, du succès. 

Le troisième axe concerne le contrat social lui‑même. Pour qu’une intensification de la destruction créatrice soit socialement acceptable, il faut déplacer, comme au Danemark, la protection du poste vers la protection de la personne : sécuriser les parcours plutôt que les statuts. Flexisécurité sur le marché du travail, formation continue massive, portabilité des droits sociaux et renforcement des mécanismes d’assurance contre les chocs de revenu sont autant de leviers pour concilier dynamisme économique et cohésion sociale. 

Il est indispensable de sortir du compromis implicite actuel, où l’on échange une certaine stabilité de court terme contre un affaiblissement progressif de la base productive qui finance le modèle social lui‑même. Le décrochage de l’Europe n’est pas une fatalité, mais la conséquence de choix institutionnels et politiques qui peuvent être révisés. La question n’est pas de renoncer à son modèle, mais de lui donner les institutions d’une économie compétitive à la frontière technologique et un socle productif suffisamment solide et dynamique pour que ce modèle reste soutenable dans un monde aux rapports de force incomparablement plus durs, un monde tout à la fois plus technologique et plus concurrentiel. Pour que l’Europe in fine puisse continuer à peser dans le monde.

Olivier Klein
Professeur d’économie à HEC

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Conjoncture Economie Générale

Politique de l’offre: sortir des faux procès

Article publié dans Les Échos le 20 janvier.

Le débat français sur la politique économique à mener a souvent été biaisé par des opinions quelque peu dogmatiques. Une suspicion envers toute mesure favorable à l’offre a conduit à privilégier des relances par la demande ou à juger le soutien à l’offre comme un cadeau aux entreprises ou aux « riches », jusqu’à affirmer que ces mesures seraient responsables de l’accroissement du déficit fiscal.

Les détracteurs de la politique de l’offre en France soulignent ainsi un bilan jugé décevant : croissance faible malgré des allègements fiscaux, déficit public creusé, productivité en recul. Or, comme le montre Elie Cohen dans une note publiée par Telos en décembre, des études de l’Insee et de l’Institut des Politiques Publiques suggèrent que, entre les effets mécaniques de la baisse des taux de prélèvements et la hausse de la base imposable, les effets nets sur le déficit public sont faibles, voire négligeables. Pour la réduction du taux de l’impôt sur les sociétés, le PFU ou la transformation de l’ISF en IFI, les évaluations concluent à un impact budgétaire limité, de l’ordre de quelques milliards d’euros, loin des « dizaines de milliards » parfois avancées.

En d’autres termes, l’évolution des déficits publics tiennent bien davantage à la dynamique des dépenses – dépenses nouvelles non financées et chocs exceptionnels, sanitaires ou énergétiques – qu’aux baisses ciblées de prélèvements sur le capital et les entreprises. Celles-ci ont d’ailleurs souvent été décidées pour compenser une pression fiscale très élevée, liée à notre modèle social protecteur, qui induirait sans correction un manque accru de compétitivité et d’attractivité. En outre, malgré ces baisses, les entreprises françaises restent taxées de 4,4 points de valeur ajoutée de plus que leurs concurrentes des grands pays européens, selon Rexecode.

Par ailleurs, ce qui a été présenté comme une politique de l’offre en France – CICE, allègement des charges sur les bas salaires, baisse de l’IS ou PFU – a surtout été une politique fiscale de l’offre, sans accompagnement suffisant en matière de réformes structurelles. Et, même si ces mesures ont très positivement contribué à remonter le taux d’emploi, les réformes concernant l’éducation, la formation professionnelle, la réglementation ou encore le système de retraite demeurent essentielles pour accroître la productivité, l’emploi, donc la croissance à moyen terme.

Certaines économies européennes montrent qu’une politique de l’offre bien conçue peut être très efficace. L’« Agenda 2010 » allemand et les lois Hartz ont combiné flexibilité du marché du travail, formation et soutien à l’innovation, contribuant à une hausse durable de l’emploi et à un net renforcement de la compétitivité. Les pays scandinaves ont également renforcé leur capacité productive tout en conservant des filets sociaux robustes ; la flexi-sécurité danoise, qui assure la sécurité à la personne et la flexibilité à l’entreprise, en est une illustration.

Enfin, la politique de l’offre et la politique de la demande ne s’opposent pas. Une relance de la demande peut être nécessaire en période de récession ou de croissance inférieure au potentiel, à condition que des capacités de production soient disponibles dans les secteurs où la demande peut rebondir. À défaut, elle alimente le déficit commercial puis, faute de croissance interne, le déficit public et la dette. À l’inverse, lorsque l’économie souffre de faiblesses structurelles de l’offre, ce sont les mesures améliorant production, compétitivité, formation et innovation qui créent durablement emplois et revenus.

En France, la difficulté tient à une mauvaise compréhension de la légitimité des deux approches. Penser que l’une exclut l’autre conduit à des impasses. Aujourd’hui, alors que la capacité productive, la compétitivité et la dynamique de croissance font défaut, pour améliorer l’emploi, le pouvoir d’achat et préserver notre modèle social, c’est une véritable politique de l’offre, cohérente et équilibrée, qu’il nous faut. Loin des anathèmes.

Olivier Klein
Professeur d’économie à HEC

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Autres Conjoncture Enseignement

Le wokisme et l’impasse de l’indifférenciation

En cherchant à abolir les différences, le wokisme intensifie le mimétisme rivalitaire
Publié le 6 janvier 2026 , L’Opinion

Au-delà des querelles lexicales, il est possible de proposer une lecture critique rigoureuse du wokisme. Une grille d’analyse fructueuse ressort de la théorie mimétique de René Girard, qui permet d’éclairer la dynamique sociétale à l’œuvre derrière le wokisme : l’effort pour abolir les différences dans un monde où celles-ci jouent pourtant un rôle structurant essentiel.

Plus les êtres sont indifférenciés, plus ils deviennent paradoxalement des rivaux redoutables, précisément parce qu’ils sont presque identiques et désirent les mêmes objets. Dans les sociétés traditionnelles, des institutions culturelles – rites, interdits, structures symboliques, différenciations – ont historiquement encadré ce mimétisme afin d’éviter l’autodestruction, en canalisant les rivalités vers des formes socialement gérables.

Concurrence victimaire

Ce cadre girardien éclaire les paradoxes du wokisme. Dans sa version radicale, celui-ci ne se limite pas à une vigilance légitime contre les discriminations : il vise l’effacement, voire la négation de toutes les différences jugées en tant que telles discriminatoires pour refonder la société sur un égalitarisme absolu. Cette démarche, potentiellement séduisante, revient pourtant à ignorer les médiations sociales qui permettent de contenir la dynamique mimétique du désir humain.

Le paradoxe est alors patent : en cherchant à abolir les différences, le wokisme intensifie le mimétisme rivalitaire. Au lieu d’atténuer les conflits, il les attise : les barrières symboliques qui limitaient les rivalités s’effacent, et l’attention se porte sur la désignation de la victime la plus pure à défendre, parfois à sacraliser. C’est ce que Girard appelle la « concurrence victimaire », où la position morale est définie par l’assignation à un statut de victime, au détriment de la responsabilité individuelle.

Dans ce contexte, la figure de l’oppresseur prend une place centrale : l’homme blanc occidental – ou toute autre catégorie dominante symbolique – se voit investi d’une culpabilité collective dépassant toute justification historique. S’opère alors un renversement : le prétendu oppresseur doit être voué à la vindicte générale, tandis que l’opprimé désigné se voit attribuer tous les droits sans aucun devoir. Loin d’évacuer la logique sacrificielle qui jalonne l’histoire humaine, le wokisme la perpétue sous une forme inversée.

Ce constat n’est ni une apologie des inégalités ni une défense des hiérarchies figées. Il souligne que les différences structurantes – sexuelles, culturelles, statutaires – ne sont pas des obstacles à la paix sociale, mais des médiations essentielles pour contenir la violence mimétique. Leur effacement artificiel favorise au contraire une concurrence permanente des statuts de victimes, qui fige les identités, nie la responsabilité individuelle et affaiblit la capacité de transformation sociale.

Egalitarisme absolutiste
Ce diagnostic invite à repenser le débat public sur les différences : non pour les abolir ou les nier, non pour promouvoir un égalitarisme absolutiste, mais pour concilier différences, égalité des droits, équité et responsabilité. Sinon, l’ultra-conservatisme, double symétrique du wokisme radical, sera en réaction la seule réponse audible.

Olivier Klein est professeur à HEC.

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Conjoncture Crise économique et financière

Peut-on encore sortir du piège économique et social français ?

Article publié le 2 janvier 2026 par Les Échos

On le sait, ou plutôt on devrait le savoir après tant d’années enfermées dans le cercle vicieux que connaît notre pays. La France ne sortira pas de la chaîne de causalité circulaire des prélèvements trop élevés, du taux d’emploi trop faible et de la dette publique incontrôlée par une nouvelle hausse du taux de prélèvements obligatoires.
Stabiliser le ratio de dette impose au contraire une stratégie cohérente fondée sur une gestion efficace des dépenses publiques, des politiques d’augmentation de notre potentiel de croissance, dont le relèvement du taux d’emploi et une véritable conduite du changement, afin que l’ensemble des acteurs comprennent et adhèrent à la voie que nous devons emprunter pour rendre à nouveau notre modèle soutenable.

Revoir les règles de la Sécurité sociale

Les marges les plus amples se trouvent au coeur du modèle social, à commencer par les retraites, premier poste de dépense publique. Un an de plus de l’âge moyen de départ, associé à une convergence plus poussée entre régimes publics et privés et à une politique active d’emploi des seniors, permettrait à horizon de quelques années de dégager 10 à 15 milliards d’euros par an (effets directs et induits par un surcroît de croissance), sans remettre en cause le niveau de vie des retraités.

Il s’agit aussi de revoir les règles qui encadrent l’utilisation de la Sécurité sociale pour limiter l’aléa moral : arrêts maladie, consommation de soins et de médicaments doivent être organisés pour garantir un usage responsable et solidaire.

Rééquilibrer droits et devoirs, renforcer les contrôles quand c’est nécessaire, mais aussi inciter aux comportements vertueux, en santé comme sur le marché du travail, est une condition sine qua non de la soutenabilité de notre modèle social.

Simultanément, une meilleure gestion des administrations publiques – réorganisation avec non-remplacement ciblé des départs, réduction des doublons administratifs, numérisation, redéploiement vers les services de première ligne – pourrait rapporter une vingtaine de milliards d’euros par an, pour une réduction des effectifs d’environ 5 %, sans baisse de rémunération des fonctionnaires.

Plusieurs pays développés ont réduit leur nombre de fonctionnaires de 7 à 10 % sans provoquer un recul de la croissance et sans perte de qualité du service public.

Agir sur la dépense

Mais la sortie durable du piège français passe autant par l’emploi que par l’action sur la dépense. Une hausse de 6 points du taux d’emploi, rejoignant ainsi le niveau allemand, obtenue, au-delà de l’augmentation de l’âge de la retraite, par une réforme cohérente de l’assurance-chômage, la lutte contre les trappes à inactivité et une montée en puissance d’une formation professionnelle plus adaptée, générerait près de 60 milliards d’euros de recettes supplémentaires à législation fiscale inchangée. Soit une réduction d’environ 60 % du déficit budgétaire primaire !

Une hausse de quelque 10 points de la population active, soit le niveau des Pays-Bas, ramènerait même le déficit primaire à zéro, dans une logique de création de richesse et non de ponction supplémentaire, qui, quant à elle, induirait une logique régressive.

Faudrait-il encore que ces réformes, à supposer qu’elles soient votées, soient réellement mises en oeuvre. Cela implique une conduite du changement assumée : une stratégie pour le pays expliquée et lisible, des objectifs cadencés et compréhensibles, des moyens appropriés pour y parvenir et des systèmes d’incitation alignés sur les objectifs poursuivis permettant l’engagement de chacun.

En combinant 1,5 à 2 points de PIB d’économies récurrentes et 1,5 à 2 points de recettes annuelles liées au surcroît d’emploi et de croissance, la France peut améliorer son solde public de 3 à 4 points de PIB en quelques années. De quoi stabiliser le taux d’endettement public, non par une austérité sinon inévitable, mais par une reprise en mains sereine et responsable de notre modèle économique et social.

Procrastiner encore davantage ou, pire, aller à rebours de ce qu’enseignent la raison comme les expériences étrangères réussies, c’est aveuglément enfoncer encore plus le pays dans un cercle vicieux qui se referme sinon chaque jour un peu plus.

Olivier Klein est professeur d’économie à HEC.

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Banque Conjoncture Economie Générale

Bitcoin en question : la fin d’un rêve d’une monnaie sans État ?

Début octobre, et ce sur plusieurs semaines, le bitcoin, emblème des cryptomonnaies et figure de proue d’une utopie libertarienne, a connu une chute brutale : son cours est ainsi passé de près de 106000 euros à 73000 euros, soit une baisse d’environ 30% en moins de deux mois. Pour remonter partiellement depuis. Le marché crypto dans son ensemble a vu s’évaporer pendant cette période plus de 1 000 milliards de dollars de capitalisation, frappant non seulement le bitcoin mais aussi toutes les grandes cryptomonnaies comme l’ether, le solana et le XRP.

Cette volatilité spectaculaire rappelle la fragilité intrinsèque de ces « monnaies » privées, décentralisées, qui reposent sur la seule confiance algorithmique plutôt que sur un ancrage institutionnel. Le rêve d’une monnaie universelle, non nationale, à même d’échapper au contrôle des États, avait séduit nombre de partisans d’une économie sans régulation étatique, dans le sillage de Hayek et de l’école autrichienne. Le bitcoin avait été ainsi conçu explicitement contre la manipulation monétaire des monnaies officielles. Les forts gains, qui semblaient faciles, avaient également attirés nombre de néophytes.

Mais cet accident révèle le fondement purement auto-référentiel de la valeur de ces « monnaies » qui n’ont aucune contrepartie économique, contrairement aux monnaies bancaires dont la contrepartie est le crédit à l’économie. Ce qui en fait des crypto-actifs hyper-spéculatifs, profondément volatils, leur valeur étant sans lien avec les besoins économiques réels et sans régulation institutionnelle.

La forte fluctuation récente illustre ainsi un point central : la monnaie n’est jamais un simple objet technique, mais un fait institutionnel et social. Contrairement à la monnaie bancaire, qui s’appuie sur la confiance dans les banques, les banques centrales et les États, les cryptomonnaies ne sont appuyées sur une quelconque institution « officielle », elles ne dépendent donc que de la seule confiance collective de ses détenteurs qui peut ainsi s’évaporer plus ou moins brutalement. Les causes immédiates de cette chute sont multiples : la crainte d’une trop forte hausse antérieure, moins de croyance dans une baisse proche des taux d’intérêt aux États-Unis, liquidations massives de positions très « leveragées », réduction du risque par les investisseurs institutionnels et incertitudes réglementaires, etc.

Face à une telle volatilité, les cryptomonnaies ne peuvent s’imposer comme moyen de paiement universel ; elles restent de facto des objets de spéculation pure, sans valeur objective externe au marché des cryptos elles-mêmes. Donc aisément susceptibles de phénomènes d’euphorie haussière comme de panique et de fuite hors de ces supports. Au-delà du débat philosophique sur la « confiance algorithmique » opposée à la confiance institutionnelle et sur les différences fondamentales de vue entre l’école libertarienne et l’école institutionnaliste, la séquence actuelle est un retour à la réalité : sans l’ancrage d’institutions -visibles ou invisibles-, capables de canaliser les incertitudes et les rivalités, aucune monnaie ne peut durablement remplir son rôle de médiateur social et économique, ni garantir la stabilité ou l’efficacité attendue. La promesse du bitcoin et de ses épigones en tant que monnaie ne peut ainsi faire face à la question que pose toute forme monétaire : son acceptation universelle dépend moins de sa technologie que de sa capacité à préserver la confiance qui la fonde. À défaut, ils ne sont que des objets hyper-speculatifs. Les monnaies privées ne peuvent ainsi remplacer les monnaies « officielles » que si ces dernières font l’objet d’une forte défiance, due à de fortes défaillances prolongées des institutions (États ou banques centrales) sur lesquelles elles s’appuient. À ce jour, le marché vient de rappeler , à tout le moins momentanément, que l’utopie anarcho-capitaliste que constituent les cryptomonnaies en tant que monnaies reste avant tout une utopie.

Olivier Klein
Professeur d’économie à HEC
Directeur Général de Lazard Frères Banque

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Paradoxes français

Publié dans le journal L’Opinion le 2 décembre 2025

Le paradoxe du modèle social français transparaît dans l’accumulation de chiffres éloquents : la France détient, d’après les dernières données OCDE, le record européen des prélèvements obligatoires et des dépenses publiques, affichant plus de 32% du PIB en transferts sociaux directs. Et un poids consolidé de la dépense publique qui dépasse très largement celui de ses voisins, parfois de près de dix points de PIB. Mais il semble particulièrement difficile pour les pouvoirs publics de baisser les dépenses et aisé de monter les prélèvements, tant la pression semble être forte pour ne pas toucher aux premières et tant la demande de justice fiscale apparaît paroxystique. On pourrait donc penser qu’il est inutile, voire dangereux, de changer un modèle efficace et que chacun semble vouloir conserver. Et pourtant …

Et pourtant ces tendances profondes exprimées par les politiques ne mettent pas en regard de notre modèle son coût croissant et insoutenable. La dynamique déficitaire est devenue quasi-permanente : la France affiche chaque année un déficit primaire important, alors même que la charge de la dette devient, avec la remontée des taux, l’un de ses principaux postes de dépenses, et que le taux de dette publique y est montée environ 3 fois plus vite que dans le reste de la zone euro depuis 2000, mettant ainsi en sérieuse difficulté la capacité même du pays à financer à court-moyen terme ce choix de société. Le gouverneur de la Banque de France ou le FMI pointent désormais un risque fort de non soutenabilité, tandis que les marges de manœuvre s’amenuisent à mesure que les recettes stagnent et que la population active baisse, de par la démographie, par rapport aux nombre de retraités.

Et pourtant, sur le front des performances purement économiques, le constat n’est pas davantage rassurant. L’évolution du PIB par habitant depuis vingt ans révèle un décrochage progressif de la France en regard de ses voisins performants. Tandis que l’Allemagne, les pays scandinaves, ou les Pays-Bas poursuivent leur progression, la France perd, au fil du temps, du terrain dans le classement des richesses créées par habitant. Cet affaiblissement productif se lit aussi dans le faible poids de l’industrie dans la valeur ajoutée nationale.

Et pourtant, 78% des Français jugent aujourd’hui le niveau des impôts et cotisations sociales trop élevé ( baromètre du Conseil des prélèvements obligatoires).

Le paradoxe français réside en outre, et de façon éclatante, dans l’efficacité perçue des services publics. En effet, si les dépenses de santé, d’éducation ou de retraite sont comparables ou supérieures en poids dans le PIB à celles de pays également dotés d’un modèle universaliste, l’empilement de strates administratives, l’inflation normative, et la sur-administration grèvent l’efficience du système. Le constat est criant dans la fonction hospitalière, où le travail administratif de tous atteint un niveau très supérieur à celui constaté en Allemagne ou dans d’autres pays nordiques, sans que cela ne se traduise évidemment par de meilleures performances pour les usagers. La même logique prévaut dans l’éducation, qui souffre d’une organisation lourde et d’une équité difficile à assurer, alors même que les classements internationaux tels que PISA ou encore les évaluations PIAAC positionnent désormais la France à des niveaux moyens ou médiocres par rapport aux pays performants dans la plupart des compétences clefs. Les multiples critères des organisations internationales permettant de juger du coût-efficacité des dépenses publiques placent la France dans une position seulement moyenne, voire faible, dans la quasi-totalité des domaines étudiés. Et le taux de citoyens déclarant avoir confiance et être satisfaits de leurs services publics s’élève en France à 52% contre 66% en moyenne dans les pays de l’OCDE. Le baromètre du Conseil des prélèvements obligatoires vient en outre d’afficher que le pourcentage de Français pensant que l’argent des impôts est bien utilisé par l’Etat a baissé de 11 points en 2 ans m, passant ainsi de 33 à 22 %. Ne faut-il vraiment toucher à rien et continuer d’augmenter impôts et cotisations?

La crise d’efficacité des politiques publiques françaises interroge ainsi la soutenabilité du compromis social : alors que le modèle entend protéger tous les Français au prix de taux de prélèvements très élevés et de l’un des plus forts taux de redistribution de l’OCDE, il n’offre plus ni ascenseur social suffisant – l’égalité des revenus après redistribution y est forte, mais l’égalité des chances très améliorable-, ni croissance dynamique, ni même donc des services publics efficients et satisfaisants.

Faute de réformes structurelles, l’augmentation continue des dépenses s’accompagne d’une désillusion collective croissante. Ce paradoxe du modèle français interroge son avenir, et met en tension la volonté de préserver un pacte social ambitieux avec la nécessité de retrouver les moyens d’assurer durablement son efficacité et sa soutenabilité.

Il est temps de sortir des débats irréels actuels pour traiter en profondeur les difficultés françaises. Elles sont délétères pour la santé économique et sociale du pays. Et elles mettront à mal sinon, et plus tôt que tard, le consentement à l’impôt, le pacte social et la cohésion nationale eux-mêmes. L’apparent paradoxe pourrait ainsi bien se transformer en peu de temps en une crise économique et sociétale.

Olivier Klein
Professeur d’économie à HEC