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Pourquoi a-t-on autant de mal en France à faire les réformes structurelles ?

Tout d’abord, comme nous réfléchissons sur les difficultés institutionnelles à mener des réformes structurelles, il est important de prendre le mot « institutionnel » au sens large, c’est-à-dire au sens de culture, d’histoire, de place de l’État, de mode de régulation hors marché.

Il est nécessaire d’enclencher les réformes structurelles et de les réaliser progressivement. Fondamentalement, faire des réformes structurelles c’est augmenter le potentiel de croissance. En France, on a aujourd’hui un potentiel de croissance terriblement faible, d’environ 0,5 ou 0,7 %. Augmenter le potentiel de croissance permet de préserver ou d’augmenter la richesse par personne, d’abaisser sans souffrance les déficits publics, de mettre sous contrôle l’endettement public, de trouver la solvabilité budgétaire, d’assurer l’équilibre des systèmes sociaux. Si la croissance n’est pas suffisante, nos équilibres des systèmes sociaux ne sont pas tenus et sont donc financés soit par l’endettement, soit in fine par une baisse drastique de la protection sociale.

Des pays comme les pays nordiques et le Canada ont mené des réformes structurelles de manière très réussie durant la première moitié des années 90, l’Allemagne durant la première moitié des années 2000. Les pays du Sud tels que l’Espagne ou le Portugal les réalisent actuellement mais sont en grandes difficultés car ils le font totalement à chaud dans cette période de grande crise. La France a beaucoup de mal à mettre en place ces réformes puisque tout le monde, de droite comme de gauche, les repousse. La question est de connaître la raison pour laquelle on ne peut y arriver simplement, alors que sur le fond il y a une convergence d’idées extraordinaire dans tous les rapports qui sont parus (le rapport Camdessus ; le rapport Pébereau; le rapport Gallois ; le rapport Attali 1 et 2).

L’important est de constater que le potentiel de croissance d’une économie se développe avec les gains de productivité du travail. C’est-à-dire avec le progrès technique, avec l’intensité capitalistique et avec l’augmentation de la population active. Également avec l’augmentation de la compétitivité structurelle, par la recherche de l’efficience de l’État pour avoir, pour une qualité donnée, la meilleure efficacité des dépenses publiques. En France, il y a un sujet fondamental : nous avons les dépenses publiques sur PIB et la fiscalité sur PIB les plus élevées de toute l’Europe, pour un service public rendu dans la moyenne de l’Europe, c’est-à-dire bien en dessous du niveau des dépenses. Il est donc nécessaire soit d’améliorer considérablement l’efficacité, soit, pour une qualité donnée, de rechercher à faire des économies.

Pour la compétitivité, il faut évidemment avoir un regard sur le coût du travail. Mais attention, il y a le coût du travail pour une productivité donnée et le coût du travail pour une qualité donnée. Le coût du travail de l’Allemagne est très légèrement plus faible que celui de la France, alors que sa balance courante est excédentaire, son taux de croissance est beaucoup plus élevé et son taux de chômage beaucoup plus faible. Nous avons tout de même un problème fondamental en France, celui de la qualité de la production par rapport au coût du travail. Sur ce sujet il est important de ne pas raisonner en « moyenne » mais plutôt de faire attention à ce que le coût du travail soit fonction de la qualification des personnes, et de faire en sorte que les non-qualifiés travaillent, quitte à ce que des prestations sociales les protège en complément de salaires peu élevés. Et puis, il est indispensable de monter en qualité la moyenne de notre industrie et de nos services afin de justifier les coûts du travail élevés. Tout le monde s’accorde ainsi sur la nécessité de travailler sur les gammes de produits et sur l’importance de la recherche et développement. Et depuis plusieurs années la France réalise de beaux efforts sur ce sujet. Tout le monde est aussi conscient de la nécessité d’investir. Pour investir, les entreprises doivent avoir un taux de profit suffisant. Or, depuis dix ans, la France est le seul pays à avoir fait baisser la profitabilité de ses entreprises, c’est-à-dire le taux de profit sur la valeur ajoutée. Ce qui ne facilite pas l’investissement, la modernisation, l’innovation, etc.

Dans ce contexte notre population au travail doit être accrue car elle est un déterminant de la croissance de long terme. L’immigration doit évidemment être bien choisie et correspondre notamment aux gammes de produits souhaitées. La mise en place d’une politique familiale est aussi nécessaire pour favoriser la possibilité et l’envie de travailler. La réforme des retraites doit aussi permettre d’accroître la population en âge de travailler. La France est l’un des pays où l’on travaille le moins longtemps dans l’année, mais également le moins longtemps dans la vie. Ce qui entraîne évidemment des difficultés à atteindre un potentiel de croissance suffisant. Plusieurs questions sont ainsi à régler, comme celle de la préretraite pour inciter au travail, celle de la garde d’enfants, ou évidemment celle du revenu minimum par rapport aux revenus du travail. L’incitation à rechercher un travail passe aussi par l’aide à la formation, par le retour à l’emploi, par la flexisécurité. La France détient la plus longue et la plus haute protection du chômage pour un taux de chômage extrêmement élevé. Or nous savons que la corrélation entre la longueur de la protection, la hauteur de la protection et le taux de chômage est réelle. Il est urgent d’accélérer et d’accentuer l’incitation à retrouver un emploi. Et ce en protégeant mieux, en formant mieux et en accompagnant mieux ce retour à l’emploi.

Alors, puisque les idées convergent dans le même sens, pourquoi a-t-on tant de difficultés à mener ces réformes en France ? Très certainement, vaut-il mieux les faire lorsqu’il y a de la croissance. Mais la croissance, quand elle est présente, n’incite pas non plus à les conduire. Une autre façon de penser consiste à se dire que « nous ne sommes pas assez dans la crise » pour les entreprendre. Tous ces raisonnements concernent des questions conjoncturelles, et non institutionnelles. Essayons, avec modestie et sans prétention à l’exhaustivité, de trouver quelques raisons institutionnelles dans les modes de régulation de la société française pour comprendre les difficultés à mener ces réformes sur lesquelles tout le monde s’accorde. En voici deux.

La première raison concerne notre culture historique, conflictuelle et de rapports de force. Depuis Louis XI, en passant par Colbert, Louis XIV, Napoléon et en continuant avec l’après-guerre, la France s’est constituée en un État hyper-puissant, centralisateur. Nous nous sommes construits avec une élite française, progressivement devenue une élite d’Etat, occupant tout l’espace politique, mais aussi celui des entreprises. Alors, qu’est-ce qui empêche cet État tout puissant de faire des réformes ? Son intermédiation. De par son omniprésence, l’Etat intermédie la relation entre chacun et la société, entre chacun et les autres. Ainsi, au lieu de se sentir responsable face à la collectivité, de sentir que l’on a des droits mais aussi des devoirs, il y a une demande permanente de l’Etat qui fait office de « maman ». Ce qui explique le caractère particulièrement anxiogène de la population française. Dès que quelque chose ne va pas, que l’on soit chef d’entreprise ou particulier, on se retourne vers l’État en lui demandant des solutions. Et on refuse la réforme.

La seconde raison, sans doute liée, tient dans le fait qu’il y a en France – comme partout d’ailleurs – des groupes d’intérêt corporatistes cherchant à défendre chacun leurs propres intérêts. Mais cette situation mène à un vide de construction du social où ne sont présents que l’État et les groupes corporatistes. Et finalement, au lieu d’avoir une social-démocratie qui fonctionne, on a une sorte de social-corporatisme doublé de social-technocratie. C’est pourquoi les réformes sont difficiles à accepter, car on attend tout de l’État en refusant de penser que les droits et les devoirs de chacun devraient pouvoir justifier et protéger la protection sociale, la croissance et le bien-être.

Réponses au débat post intervention

Sur la capacité de la France à mener ces réformes

En France, on vit sur des principes qui sont très forts et très bons en soi, mais on oublie souvent que pour que ces principes fonctionnent il faut en comprendre les causes qui leur permettent justement de fonctionner. Bossuet disait : « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes ». À partir du moment où l’on veut lutter contre l’inégalité, contre le chômage, il est nécessaire d’accepter d’en analyser clairement les causes, et de mener les actions en conséquence pour conserver nos protections sociales et défendre ce principe d’égalité.

Prenons l’exemple de l’université. À partir du moment où il n’y a pas de sélection suffisante, il est évident que les étudiants qui en sortent ont moins de chance d’être embauchés que ceux qui proviennent d’une grande école. Tout simplement car il existe une asymétrie d’information du côté de l’employeur qui va employer au plus sûr, pour moins se tromper, alors que d’excellents profils sortent aussi de l’université. Il faut donc des universités d’excellence, faire converger ces profils par l’excellence. Aujourd’hui, le taux d’échec en première année à l’université française est l’un des plus élevés d’Europe. Et beaucoup de ceux qui sortent de l’université en première année ne font rien. Pourquoi donc ne pas mieux sélectionner en amont ? Mais pour mieux sélectionner, il ne faut évidemment pas d’un baccalauréat très général où il est, à la sortie, directement demandé aux étudiants de se spécialiser en médecine, en droit ou en économie, alors qu’ils ne savent pas de quoi il s’agit. Le système doit comprendre un tronc commun de démarrage plus long et plus complet, dans lequel les étudiants pourront choisir leurs matières.

Au fond, il faut arriver à dépasser le « compassionnalisme ». Et il n’y a pas de politique aujourd’hui qui ose aller contre le compassionnel. Ce n’est pas parce qu’une chose émeut la population que l’État doit tout faire, tout de suite. Il est fondamental de trouver les vraies causes, d’avoir le courage de les analyser et de mener les réformes appropriées pour protéger le système. Heureusement, chez beaucoup de français le principe d’égalité est toujours chéri et mis en avant. Et tout le monde comprend que l’État ne peut pas tout, n’a pas toutes les ressources, car il y a trop de demandes de dépenses publiques et qu’il ne peut taxer suffisamment en échange, sauf à étouffer l’économie. La société doit être poussée à s’entendre, à évoluer ; les syndicats doivent être moins nombreux mais plus représentatifs afin de favoriser le consensuel, la négociation, la concertation, et non le conflit qui fige et qui empêche d’évoluer.

Sur le désamour envers les politiques et la lutte contre les inégalités

Il est mauvais de survendre la capacité de la femme ou de l’homme politique à tout résoudre. Redéfinir le rôle de l’État ainsi que la possibilité du politique serait préférable. Il faut s’orienter vers un État stratège plutôt que vers un État omniprésent. Cet effort de réflexion et d’honnêteté des politiques vis-à-vis de la société est nécessaire.

Une réflexion sur les inégalités. Dans la société, il y a des inégalités naturelles entre ceux qui ont du talent et ceux qui en ont moins. Ce ne sont pas les inégalités en soi qui sont insupportables, ce sont les injustices. D’ailleurs la France est l’un des rares pays qui, depuis 20 ans, n’a pratiquement pas aggravé les inégalités économiques de revenus. Le niveau d’inégalité des revenus est stable. Le vrai sujet est celui des injustices, de l’inégalité des chances, de se dire que l’on est capable de faire mais de ne pas y arriver car on est bloqué. Le blocage dans une société trop hiérarchique, mandarinale, qui survalorise les diplômes, est considérable. Il faut travailler sur cette notion d’injustice que l’on retrouve dans toute la société, dans nos entreprises, dans l’éducation, etc., qui est plus fondamentale encore que celle de l’inégalité des revenus.

Sur la simplification du système bureaucratique français et le retour de l’efficacité

Pendant très longtemps, le fonctionnement des entreprises était très hiérarchique, ce qui pouvait limiter la capacité d’expression des talents, la capacité d’initiative et l’esprit d’entreprise de chacun. Même si certaines sont toujours très hiérarchiques, la plupart des entreprises fonctionnent aujourd’hui en réseau, moins verticalement. Passer par le haut de sa direction qui passe elle-même par le haut d’une autre direction n’est plus obligatoire pour obtenir une autorisation. Le fonctionnement par réseaux améliore l’efficacité en impliquant davantage chacun, ce qui génère également plus de confiance. La société hiérarchique, qui fonctionnait il y a trente ou quarante ans, crée moins de confiance dans la mesure où le sur-pouvoir de la toute petite élite est remis en question, parce que les temps sont plus difficiles, parce que les mutations sont plus fortes. Il devient donc difficile de tout attendre du seul haut.

Ces mutations profondes que nous vivons nécessitent une organisation plus souple, moins strictement hiérarchique. Et ce afin de recréer un cadre de travail qui empêche l’injustice et qui permet de s’exprimer, de retrouver cette confiance et cette envie de faire. L’envie de faire est fondamentale. Elle pousse la compétitivité de l’entreprise dans le sens où elle favorise le développement d’un esprit d’équipe et d’une capacité à aller de l’avant, à se battre. L’État devrait peut-être aussi réfléchir de cette manière. La décentralisation est bonne à condition de faire attention à ne pas simplement juxtaposer les niveaux. Sinon, dans l’ensemble des collectivités publiques, l’Etat crée certains endroits où l’impôt est collecté et d’autres où l’impôt est dépensé. La situation est alors catastrophique puisqu’il y a moins de responsabilités collectives. 

Sur « l’économie française malade de ses institutions »

Il y a certes beaucoup de pays dans lesquels les institutions fonctionnent moins bien qu’en France. La question n’est pas là. Le sujet n’est pas de regarder les institutions au sens de justice, de routes ou de ministères. Il faut s’interroger sur la manière de nous positionner face à la tendance actuelle. Face à la faible croissance potentielle, face aux déficits de balance courante, face à la dette publique, face au taux de chômage…ne se dirige-t-on pas vers un appauvrissement progressif de notre pays ? Nos modes de régulation, qui ne sont pas strictement marchands, vont-ils bien s’adapter au monde qui arrive ? Sûrement pas suffisamment. La pédagogie est essentielle pour faire comprendre que, précisément, si l’enfer est souvent pavé de mauvaises intentions, il l’est également de bonnes. Par exemple, il ne suffit pas de vouloir moins de chômeurs pour qu’il y en ait moins. En France, on s’accorde sur la nécessité de baisser le chômage, mais en pratique on s’accommode toujours du nombre de chômeurs qui est très élevé. Il faut donc réussir à en déterminer les vraies causes. Heureusement la conscience collective progresse sur l’importance de mener des réformes, qui peuvent certes entraîner des efforts, mais des efforts indispensables pour protéger l’essentiel. Et le fait de changer pour protéger l’essentiel est de mieux en mieux partagé grâce à ces notions de responsabilités individuelles et de responsabilités collectives vis-à-vis de la société.

Retrouvez la vidéo originale de mon intervention dans l’article : L’économie française malade de ses institutions ?

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« La gouvernance économique de l’Europe » – les Nocturnes de l’Économie 2021

Programme complet et inscriptions : http://www.journeeseconomie.org/index.php?arc=e26

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Pourquoi l’inflation pourrait faire son grand retour

L’après-pandémie provoque un fort rebond qui nécessite du temps pour que les circuits d’approvisionnement se remettent en place et que l’offre se réajuste. La plupart de économistes pensent en conséquence que l’inflation ne sera que transitoire. En outre, les raisons structurelles d’une inflation très basse persistent. Sont toujours à l’œuvre, en effet, la mondialisation, qui pèse sur le prix du travail et des biens et services, et la révolution technologique, qui abaisse le pouvoir de négociation des salariés peu qualifiés et qui, par la diffusion du digital comme de la robotisation, permet des gains de productivité qui freinent l’inflation. Ajoutons que depuis les années quatre-vingt, il y a décorrélation entre la croissance de la masse monétaire et l’inflation. Et depuis les années quatre-vingt-dix, une quasi-disparition de la courbe de Phillips, la montée de l’emploi n’entraînant plus la croissance des prix. Mais quelles sont les raisons pour lesquelles la poussée de l’inflation pourrait pourtant être durable ?  

Si nous envisageons l’histoire longue depuis le 19ème siècle, nous connaissons des cycles longs de régimes inflationnistes, où la conjoncture est dominée par la politique monétaire, qui lutte contre l’inflation en faisant chuter la croissance quand l’inflation accélère trop, et inversement. On observe également, en alternance, des cycles longs de basse inflation, due aux effets des mondialisations et des révolutions technologiques. A la fin du 19ème et au début du 20ème, un tel régime de basse inflation s’est installé, comme lors de ces trente dernières années. Le dernier cycle en cours a déjà une très forte longévité. Ce n’est pas une raison suffisante pour penser qu’il va prendre fin, mais cela suscite la réflexion. Aujourd’hui, en soulevant le couvercle mis sur l’économie pendant la pandémie et avec de très puissantes politiques de soutien, puis de relance, les prix remontent. Et un risque de retour d’un régime inflationniste ressurgit, risque que nous n’avions pas connu depuis longtemps.

Si la pandémie ne conduit pas « au monde d’après », elle a en effet accéléré considérablement les mutations qui étaient en cours précédemment. Et l’on constate aux Etats-Unis, mais aussi en Europe, des pénuries de main-d’œuvre dans de nombreux secteurs, y compris dans les services à faible qualification, même si l’emploi global n’a pas retrouvé son étiage antérieur. Les salaires augmentent donc, parfois sensiblement, chez Mac Do comme dans les entreprises à forte valeur ajoutée. Pour attirer de nouveaux salariés comme pour les conserver. L’analyse macroéconomique peut ici donner de fausses indications si elle ne se concentre que sur des chiffres agrégés. Ajoutons encore que Biden souhaite, à juste titre, augmenter les petits salaires. Mais le rythme et l’intensité de ces augmentations sera déterminant. En outre, on a connu depuis quelques décennies, dans la plupart des pays de l’OCDE, une augmentation des salaires réels inférieure aux gains de productivité, soit une déformation du partage de la valeur ajoutée au détriment des salariés. Contribuant ainsi aux réactions populistes. Et conduisant à de possibles demandes à venir, plutôt tôt que tard, de progression plus vive des salaires.

Avec les évolutions de l’histoire longue en toile de fond et les fortes mutations économiques et de l’emploi en cours, le très fort rebond de l’économie et la montée sensible des prix en résultant pourraient, le cas échéant, et si la pandémie ne resurgit pas, enclencher une nouvelle indexation des salaires sur les prix, puis une boucle d’indexation qui pourrait ainsi entraîner le monde dans un nouveau cycle de régime inflationniste. Le coût croissant de la nécessaire transition énergétique pourra également peser sur une hausse durable des prix. Rien n’est certain, loin de là, mais le cas n’est plus à exclure.

Gageons cependant que les banques centrales, affichant ainsi leur indépendance vis-à-vis des Etats comme des marchés financiers, agiraient alors, lorsque la croissance sera revenue sur sa tendance de moyen terme, pour stopper un tel retour à un régime inflationniste. Les augmentations de taux d’intérêt qui en résulteraient seraient d’ailleurs bienvenues pour freiner les bulles spéculatives en plein développement actuellement. Mais ceux des Etats ou des entreprises qui sont très endettés devraient alors s’y préparer au mieux, en agissant structurellement sur leur trajectoire de solvabilité.

Tribune publiée dans les Echos : https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/opinion-pourquoi-linflation-pourrait-faire-son-grand-retour-1329762

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L’Europe face à la pandémie

Le plan de relance Next Generation EU est une novation remarquable permettant à la Commission européenne de verser 750 Mds€ (répartis entre subventions et prêts) aux vingt-sept pays membres, en fonction, non plus de leur « poids relatif », mais des besoins de chacun des pays et d’objectifs partagés. Mais c’est aussi une grande novation car ce plan de relance permet en outre pour la première fois à l’Europe de lever une dette commune, solidaire, du même montant.

Né de l’accord historique trouvé entre la France et l’Allemagne, ce plan représente un important bond en avant dans la construction nécessaire d’une Union européenne plus forte, plus efficace et plus solidaire. Il était particulièrement légitime que ce plan soit salué comme une avancée européenne majeure. Sans aller pourtant jusqu’à le qualifier de « moment hamiltonien » de l’Europe. Alexandre Hamilton, premier secrétaire au Trésor des États-Unis, a en effet organisé en 1790 la reprise par le gouvernement fédéral des dettes des différents États américains, que la guerre d’indépendance avait alourdies considérablement. Parallèlement, il a établi des taxes à l’importation, source de revenus fédéraux récurrents. Hamilton, chef du parti fédéraliste, a ainsi permis aux États-Unis de franchir une étape décisive dans leur construction fédérale. L’Europe n’a pas franchi ce cap.

Pour commencer, cette évolution notable elle-même est aujourd’hui freinée par plusieurs types de dysfonctionnements et de blocages. Le déboursement des subventions et prêts apparaît en effet lent et complexe à mettre en œuvre. Le Parlement européen ayant adopté le plan, il faut pour être mis en œuvre qu’il soit approuvé et ratifié par la totalité des vingt-sept parlements nationaux, et les vingt-sept pays devront justifier auprès de la Commission européenne les utilisations de leurs subventions et leur accompagnement par des réformes nécessaires à leur économie. Une exigence sans doute compréhensible avant d’engager un tel acte de solidarité, mais une lenteur et une complexité malheureusement incompatibles avec le besoin de financement immédiat des États, à l’heure où l’on annonce une reprise plus lente pour l’Union européenne, avec des prévisions de croissance 2021 de + 4,4 % contre + 6,4 % aux États-Unis, qui auront en outre nettement moins ralenti en 2020 (- 3,5 %, contre – 6,8 % pour l’Europe).

Plus encore, rien ne garantit qu’un tel budget communautaire soit maintenu à l’avenir et que la dette commune qui l’accompagne puisse être renouvelée. Beaucoup de pays dits « frugaux » ont déjà laissé entendre, en effet, qu’il ne s’agissait que d’une opération « one off », uniquement liée à l’existence de la pandémie. La mise en place opportune de ces instruments ne conduira pas ainsi obligatoirement à la construction d’une Europe plus fédérale.

Par ailleurs, la pandémie accélère considérablement de nombreuses mutations qui étaient en cours, et ce dans tous les domaines. L’Europe n’échappe évidemment pas à ces mutations, mais elle n’est pas bien placée dans les nouveaux secteurs porteurs de l’économie. Elle doit donc envisager rapidement de mettre en commun plus de moyens pour amplifier et accélérer les investissements dans ces domaines. Ce que le plan Next Generation EU prévoit de faire certes, mais peut-être pas à la hauteur des enjeux de la compétition économique et technologique mondiale. Pour bien participer au dynamisme retrouvé de l’économie mondiale et être actrice dans les nouveaux secteurs moteurs de la croissance, il est nécessaire que notre Europe, vieille civilisation, ne perde pas sa vitalité, son goût pour l’innovation et sa capacité à prendre des risques. Le seul principe de précaution ne peut servir de guide pour préparer l’avenir.

En outre, il devient urgent de reprendre la construction institutionnelle de l’Union et a minima de la zone euro. Si elle veut défendre durablement son intégrité et son modèle social de marché, elle doit être tout à la fois efficace économiquement et solidaire. Les politiques structurelles nécessaires doivent donc être conduites pays par pays pour rassurer les pays « frugaux » quant au fait qu’ils n’auront pas ad vitam aeternam à payer pour les pays « dépensiers », en échange d’une mise en place d’éléments d’une union de transferts. Une politique d’investissement européenne pour réindustrialiser les régions déficitaires en est également une condition complémentaire et indispensable. Les politiques structurelles – à supposer qu’elles soient effectivement mises en œuvre – ne pourront à elles seules suffire. L’Europe devra d’ailleurs faire face au fait que les pays la composant sortiront de la pandémie avec davantage encore de disparités qu’en y entrant.

Enfin, il lui faut porter une stratégie commune pour exister sur la scène internationale entre les deux hyperpuissances américaine et chinoise, si elle souhaite peser à l’avenir dans le concert international, en y défendant ses valeurs tout autant que son poids politique, diplomatique et économique.

Si le sursaut de l’Europe face à la pandémie est à saluer clairement, l’ambition européenne doit rebondir avec un sens certain de l’urgence, en portant les modifications indispensables, notamment en termes de mode de régulation institutionnelle, si elle veut faire face aux très forts enjeux du temps présent. Le chemin ne sera pas facile, mais le temps presse.

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L’Europe Face à la pandémie

« Une crise est une occasion à ne pas manquer pour aller de l’avant ». Telle était la conclusion de la prise de position d’ELEC international en juin dernier : « Utilisons le Fonds L’U.E. de la prochaine génération comme moteur du changement ». Avec l’adoption pour la première fois d’un plan de relance commun et d’un emprunt communautaire pour le financer, l’Europe avance et a une belle occasion d’affirmer un meilleur mode de régulation de l’Union des vingt-sept.

Le plan de relance Next Generation EU est une novation remarquable permettant à la Commission européenne de verser 750 Mds€ (répartis entre subventions et prêts) aux vingt-sept pays membres, en fonction, non plus de leur « poids relatif », mais des besoins de chacun des pays et d’objectifs partagés. Mais c’est aussi une grande novation car ce plan de relance permet en outre pour la première fois à l’Europe de lever une dette commune, solidaire, du même montant.

Né de l’accord historique trouvé entre la France et l’Allemagne, ce plan représente un important bond en avant dans la construction nécessaire d’une Union Européenne plus forte, plus efficace et plus solidaire. Il était particulièrement légitime que ce plan soit salué comme une avancée européenne majeure. Sans aller pourtant jusqu’à le qualifier de « moment hamiltonien » de l’Europe. Alexandre Hamilton, premier secrétaire au Trésor des États-Unis, a en effet organisé en 1790 la reprise par le gouvernement fédéral des dettes des différents États américains, que la guerre d’indépendance avait alourdies considérablement.

Parallèlement, il a établi des taxes à l’importation, source de revenus fédéraux récurrents. Hamilton, chef du parti fédéraliste, a ainsi permis aux États-Unis de franchir une étape décisive dans leur construction fédérale. L’Europe n’a pas franchi ce cap. Et les évolutions porteuses d’espoir sont aujourd’hui freinées par plusieurs types de dysfonctionnements et de blocages.

Pour commencer, le déboursement des subventions et prêts apparaît lent et complexe à mettre en œuvre. Le Parlement européen ayant adopté le plan, il faut pour être mis en œuvre qu’il soit approuvé et ratifié par la totalité des vingt-sept parlements nationaux, et les vingt-sept pays devront justifier auprès de la Commission européenne les utilisations de leurs subventions et leur accompagnement par des réformes nécessaires à leur économie. Une exigence sans doute compréhensible avant d’engager un tel acte de solidarité, mais une lenteur et une complexité malheureusement incompatibles avec le besoin de financement immédiat des États, à l’heure où l’on annonce une reprise plus lente pour l’Union européenne, avec des prévisions de croissance 2021 de + 4,4 % contre + 6,4 % aux États-Unis, qui auront en outre nettement moins ralenti en 2020 (- 3,5 %, contre -6,8 % pour l’Europe).

Plus encore, rien ne garantit qu’un tel budget communautaire soit maintenu à l’avenir et que la dette commune qui l’accompagne puisse être renouvelée. Beaucoup de pays « frugaux » ont déjà laissé entendre, en effet, qu’il ne s’agissait que d’une opération « one off », uniquement liée à l’existence de la pandémie. La mise en place opportune de ces instruments ne conduira pas obligatoirement à la construction d’une Europe plus fédérale. C’est en ce sens qu’on ne peut parler de moment hamiltonien pour l’Union.

Par ailleurs, la pandémie accélère considérablement de nombreuses mutations qui étaient en cours, et ce dans tous les domaines. L’Europe n’échappe évidemment pas à ces mutations, mais elle n’est pas bien placée dans les nouveaux secteurs porteurs de l’économie. Elle doit donc envisager rapidement de mettre en commun plus de moyens pour amplifier et accélérer les investissements dans ces domaines. Ce que le plan Next Generation EU prévoit de faire certes, mais peut-être pas à la hauteur des enjeux de la compétition économique et technologique mondiale. Pour bien participer au dynamisme retrouvé de l’économie mondiale et être actrice dans les nouveaux secteurs moteurs de la croissance, il est nécessaire que notre Europe, vieille civilisation, ne perde pas sa vitalité, son goût pour l’innovation et sa capacité à prendre des risques. Le seul principe de précaution ne peut servir de guide pour préparer l’avenir.

Aussi, il devient urgent de reprendre la construction institutionnelle de l’Union et a minima de la zone euro. Si elle veut défendre durablement son intégrité et son modèle social de marché, elle doit être tout à la fois efficace économiquement et solidaire. Les politiques structurelles nécessaires doivent donc être conduites pays par pays pour rassurer les pays « frugaux » quant au fait qu’ils n’auront pas ad vitam aeternam à payer pour les pays « dépensiers », en échange d’une mise en place d’éléments d’une union de transferts. Une politique d’investissement européenne pour réindustrialiser les régions déficitaires en est également une condition complémentaire et indispensable. Les politiques structurelles – à supposer qu’elles soient effectivement mises en œuvre – ne pourront à elles seules suffire. L’Europe devra d’ailleurs faire face au fait que les pays la composant sortiront de la pandémie avec davantage encore de disparités qu’en y entrant.

Il lui faut également porter une stratégie commune pour exister sur la scène internationale entre les deux hyperpuissances américaine et chinoise, si elle souhaite peser à l’avenir dans le concert international, en y défendant ses valeurs tout autant que son poids politique, diplomatique et économique.

Pour terminer, l’exemple de la politique d’achats en commun des vaccins menée par l’Union révèle lui aussi les divers blocages dont peut souffrir la construction d’une Europe solidaire et ambitieuse. L’idée pertinente et généreuse d’une « Union des vaccins » avait notamment pour vertu d’éviter une concurrence malsaine entre les vingt-sept pour l’obtention des doses – favorisant ainsi les plus riches aux dépens des autres – et pouvait démontrer la puissance du modèle européen, en garantissant un accès équitable entre les États membres par une distribution au prorata des populations. Négocier au nom de tous les pays, disposant ou non d’industrie pharmaceutique, impliquait de privilégier la recherche de consensus, de négocier âprement les prix, de privilégier les producteurs européens, de respecter rigoureusement les procédures… À un moment où le Royaume-Uni et les États-Unis appliquaient la politique du « quoi qu’il en coûte », en termes d’achat de vaccins, l’Union perdait un temps précieux dans la course à la vaccination, alors même que de sa rapidité dépend la santé de tous et la reprise économique.

Il convient enfin de nuancer quelque peu les nombreux critiques et commentaires qui remettent quotidiennement en cause la gestion de la pandémie par l’Europe, et par la France d’ailleurs. Un simple rappel paraît de circonstance : personne n’est encore aujourd’hui capable de produire les réels bilans, effets, conséquences, évolutions…ni même l’origine exacte du virus ! Une étude récente de France Stratégie visant à identifier la véritable mortalité du Covid au niveau mondial remet largement en cause les comparaisons internationales effectuées depuis le début de la pandémie, et notamment les méthodes de calcul qui varient d’un pays à l’autre. En définissant comme base de comparaison le taux de surmortalité, à savoir le ratio entre décès attendus et observés, il ressort que l’Europe est la deuxième région la moins touchée du monde, derrière l’Extrême Orient. Il apparaît également que la France est nettement moins atteinte que la moyenne des pays d’Europe. L’heure des bilans viendra donc ultérieurement.

Si le sursaut de l’Europe face à la pandémie est à saluer clairement, l’ambition européenne se heurte à de nombreux blocages pratiques et institutionnels, reposant trop souvent sur des différences d’intérêt entre les membres de l’Union. L’Europe doit rebondir avec un sens certain de l’urgence, en portant les modifications indispensables, notamment en termes de mode de régulation institutionnelle, si elle veut faire face aux très forts enjeux du temps présent. Le chemin ne sera pas facile, mais le temps presse. C’est dans ce contexte que notre Ligue doit poursuivre son action en portant haut ses réflexions dans le débat, pour promouvoir une Europe efficace, dynamique et forte de ses valeurs, comme de son économie.

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COMMENT ÉVITER LE PIÈGE DE LA DETTE APRÈS LA PANDÉMIE ?


L’Article de la Revue d’Economie Financière dans son format original est à télécharger ici.
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Plus la pandémie dure, plus les États doivent soutenir l’économie – à juste titre –, notamment les entreprises dans les secteurs les plus touchés et les ménages qui en dépendent, et plus les banques centrales doivent soutenir les États en achetant leur surcroît de dette. La conséquence en est que la dette augmente. La question est donc  de savoir, dans l’après-Covid, comment l’on gérera ce fort surcroît de dette, venant après une montée mondiale de l’endettement depuis au moins deux décennies. Ainsi se construit le « piège de la dette ». Soit les banques centrales se retireront peu à peu de leur politique de quantitative easing et les taux d’intérêt longs remonteront en pouvant provoquer l’insolvabilité de nombre d’entreprises et d’États, s’ils n’ont pas redonné une trajectoire crédible à leur dette. Soit elles ne le feront pas et exacerberont les bulles financières et immobilières déjà présentes avec à terme leur éclatement et des conséquences économiques et sociales désastreuses. Et, in fine, une possible perte de confiance dans la monnaie. Quelles politiques peut-on alors mener pour éviter au mieux ce piège ?

Il y a de fausses pistes et d’autres à considérer, aucune solution n’étant évidente, ni facile.

PREMIÈRE FAUSSE PISTE

La première fausse piste est celle défendue par certains économistes énonçant qu’au fond l’endettement peut être sans limites, parce que les taux d’intérêt sont proches de zéro. Plus précisément, les taux d’intérêt nominaux étant inférieurs aux taux de croissance nominaux, la soutenabilité de la dette serait assurée. Ainsi, de facto, le niveau de la dette importerait finalement peu. Mais le modèle sous-jacent, qui est bien connu, n’est vrai que sous certaines conditions.

Quatre raisons de mettre en doute ce modèle

Première raison

Une telle situation de taux d’intérêt durablement inférieurs aux taux de croissance engendre quasi inéluctablement des cycles financiers, c’est-à-dire des bulles sur les actifs patrimoniaux (notamment actions et immobilier, mais aussi or, art, etc.), avec une tendance au surendette- ment et à des prises de risque trop fortes et sous-rémunérées chez les investisseurs (ménages comme gestionnaires d’actifs). En fin de compte, cela conduit à une vulnérabilité grandissante tant du passif des emprunteurs que de l’actif des investisseurs. Des crises financières majeures en résultent tôt ou tard, avec des conséquences économiques et sociales bien connues maintenant. En outre, ces crises abaissent la croissance potentielle de façon durable. Ces sujets étant aujourd’hui bien documentés, nous ne démontrerons pas ici ce point, explicité clairement par ailleurs. Ajoutons enfin que les politiques macroprudentielles, pour indispensables qu’elles soient, restent très insuffisantes pour contrer les cycles financiers. D’une part, parce qu’elles restent nationales et qu’il est difficile d’agir contre la compétitivité des banques de son propre pays et, d’autre part et surtout, parce qu’elles ne touchent que les banques à ce jour, alors que les dernières décennies ont vu fortement monter le poids relatif des marchés financiers dans le système de financement national et international.

Deuxième raison

Nonobstant les crises financières engendrées, les taux trop bas, trop longtemps, pèsent eux-mêmes sur le trend de croissance. Ce n’est pas toujours bien compris. D’après le modèle usuel, le taux d’intérêt naturel, calculé à partir de déterminants qui sont des variables réelles, est de plus en plus bas depuis quelques décennies. Il est même très bas ces dernières années, voire même inférieur à zéro dans la zone euro. Le taux naturel extrêmement bas, voire négatif, serait la manifestation d’une épargne supérieure à l’investissement ex ante et d’une inflation trop basse, inférieure à sa cible. Cela justifierait donc d’amener les taux effectifs toujours plus bas pour pousser l’épargne à la baisse et l’investissement à la hausse, et remonter parallèlement le taux d’inflation. Cependant, peut-être existe-t-il une anomalie dans le raisonnement. Cette idée, si elle est partiellement vraie, est aussi partiellement erronée, car le régime monétaire, c’est-à-dire la politique monétaire qui s’inscrit dans le temps long, influence en réalité aussi l’économie et la croissance sur le long terme.

Ainsi, si pendant trop longtemps, le taux d’intérêt est inférieur au taux de croissance, la politique monétaire influe-t-elle sur l’économie réelle de par la mauvaise allocation des capitaux qui en résulte. Certaines entreprises en effet restent en vie, alors que si les taux d’intérêt avaient été proches du taux de croissance, elles auraient été durable- ment en perte et auraient de fait disparu (ces entreprises sont appelées « zombies »). Restant en vie, elles faussent l’allocation des capitaux, perturbent la santé des entreprises saines et compétitives et empêchent le phénomène naturel de destruction/création nécessaire à tout dynamisme économique des pays développés. C’est l’une des raisons du déclin constaté des gains de productivité. En outre, les taux d’intérêt trop bas, trop longtemps, facilitent aussi l’endettement. Il est beaucoup plus facile de s’endetter quand le taux d’intérêt est durablement inférieur au taux de croissance. Et le surendettement induit conduit inéluctablement à une baisse de l’investissement, ce qui influence négativement à nouveau les gains de productivité.

Pour poursuivre notre démonstration, considérons le modèle traditionnel selon lequel une baisse des taux entraîne une baisse de l’épargne et une hausse de l’investissement, qui est valable en temps normal. En réalité, si l’on baisse les taux trop longtemps en dessous du taux de croissance, et à un niveau proche de zéro, cela provoque tôt ou tard une hausse de l’épargne. Acceptons que l’illusion monétaire puisse y jouer un rôle. On a pu le constater récemment, y compris avant la pandémie, les ménages accumulent bien davantage d’épargne pour compenser le manque d’intérêts reçus, afin d’atteindre malgré tout le capital qu’ils jugent nécessaire pour leur retraite. Ajoutons qu’afficher en permanence des taux trop bas pour longtemps finit aussi par peser sur les anticipations des entreprises. L’avenir ainsi annoncé fait entrevoir un taux de croissance nominal très faible, qui n’incite que peu à entreprendre. Sans compter, en outre, que des taux nuls ou négatifs brouillent tous les calculs économiques.

Enfin, les taux d’intérêt trop bas, trop longtemps, créant des bulles, engendrent des inégalités patrimoniales qui, outre les conséquences sociales induites, peuvent pénaliser la consommation. Ce ne sont pas les ménages dont la propension à consommer est la plus élevée qui s’enrichissent le plus.

Il y a dès lors, pour l’ensemble des raisons précitées, un piège manifeste à maintenir des taux trop bas, trop longtemps. Il faut utiliser un modèle a-monétaire et a-financier pour croire que la finance et la monnaie ne rétroagissent pas significativement sur l’économie réelle.

Pour éviter la déflation et permettre à l’économie de rebondir, il est évidemment nécessaire d’amener les taux d’intérêt en dessous des taux de croissance lors d’une crise majeure, y compris par des politiques de quantitative easing lorsque les taux d’intérêt sont déjà très bas, et notamment lors de crises de surendettement comme celle de 2007-2009. Mais les conserver très bas et en dessous du taux de croissance lorsque celle-ci est revenue, que les crédits ont retrouvé un rythme normal, etc., induit un affaiblissement structurel de la croissance, de par les mécanismes présentés ci-dessus, puis, en retour, finit par peser sur le niveau des taux d’intérêt lui-même.

Notons enfin que dans le modèle usuel, la courbe de Phillips indique que plus l’emploi s’accroît, plus l’inflation monte. Ainsi, ce même modèle indique symétriquement que, si l’inflation reste très basse, en dessous de sa cible, l’économie est encore loin du plein-emploi. C’est- à-dire que l’épargne est supérieure à l’investissement, ex ante. Ce qui indique également que le taux d’intérêt naturel, variable modélisée et non observable, est en dessous du taux d’intérêt effectif, concluant ainsi à la nécessité de pousser encore ce dernier à la baisse. Mais depuis des années et jusqu’à maintenant, la courbe de Phillips ne fonctionne plus, l’augmentation de l’emploi n’entraînant plus la hausse des prix.

Cela signifie qu’amener sans cesse les taux plus bas pendant des phases de croissance « normale », à la poursuite d’un taux d’intérêt naturel lui-même en baisse, résulterait peut-être d’une interprétation partiellement erronée. Une interprétation qui pourrait avoir des conséquences négatives sur l’économie, eu égard aux effets décrits ci-dessus. La question alors de la cible d’inflation pendant ce régime d’inflation, à un niveau inférieur, mais proche, à 2 %, se poserait avec acuité.

Nous sommes convaincus qu’une inflation trop basse est dangereuse, car elle entraîne des possibilités élevées de tomber en déflation, de par l’impossibilité alors de provoquer des ajustements souples permettant aux agents privés de réagir à une récession sans provoquer des cascades de licenciements ou de faillites. Une inflation trop basse ne permet plus, en effet, d’abaisser les taux d’intérêt réels, ni les salaires réels, facteurs pourtant d’ajustements moins douloureux économiquement et socialement. Mais, si l’inflation structurelle est très basse, significativement inférieure à 2 %, pendant une phase longue de l’économie, de par les effets de la mondialisation et de la révolution technologique, chercher à tout prix à la faire remonter, par une poli- tique monétaire en permanence ultra-accommodante, ne conduit-il pas à provoquer les effets très négatifs explicités précédemment dus à des taux d’intérêt trop longuement inférieurs aux taux de croissance ? Nous pensons qu’il est nécessaire que les banques centrales maintiennent un objectif d’inflation, c’est-à-dire un objectif d’ancrage nominal ; mais les cibles choisies doivent être adaptées au régime économique et financier de longue période en vigueur.

Troisième raison

L’idée selon laquelle les taux d’intérêt en dessous des taux de croissance assurent durablement la solvabilité des États repose sur une série d’hypothèses héroïques. Tout d’abord, l’hypothèse selon laquelle l’inflation ne reviendra pas significativement avant longtemps. L’inflation ne repartira en effet probablement pas dans l’immédiat, mais, à quelques années de là, qui sait si la politique américaine ne relancera pas l’inflation avec un déficit budgétaire très élevé, l’augmentation des salaires, etc. ? Quelle sera l’influence sur les prix d’une éventuelle reprise très forte après la Covid-19, faisant face à des goulots d’étranglement ? Quel sera l’effet de la réorganisation de certaines chaînes de production et des circuits d’approvisionnement ? Quel sera l’effet enfin du coût de la nécessaire transition énergétique sur le régime d’inflation ? Une certaine inflation serait d’ailleurs légitime et utile, dès lors qu’elle ne se transforme pas en régime inflationniste, c’est-à-dire en une indexation généralisée. Mais, si l’inflation dépassait durablement sa cible, soit les banques centrales réagiraient et, eu égard à la quantité considérable de dettes, provoqueraient des insolvabilités privées et publiques qui pourraient connaître un enchaînement catastrophique, si la trajectoire annoncée par les uns comme par les autres de la dette n’était pas maîtrisée ou pas crédible. Soit les banques centrales ne réagiraient pas et elles s’exposeraient dès lors à une dangereuse perte de crédibilité du fait de leur incapacité à maîtriser l’inflation. Elles sont en effet garantes de l’ancrage nominal, c’est-à-dire d’une inflation modérée et maîtrisée.

De plus, même sans augmentation significative et non désirée de l’inflation, lorsque les banques centrales n’achèteront plus la quasi- totalité du surcroît de dettes publiques parce que la croissance sera revenue à la normale, il faudra qu’il y ait encore des acquéreurs. L’idée selon laquelle les acheteurs seraient appétents pour acheter de la dette avec des taux d’intérêt à zéro ou négatifs paraît peu réaliste. C’est pour cela d’ailleurs que les investisseurs, particuliers comme institutionnels, nous l’avons vu, prennent des risques disproportionnés pour obtenir un peu de rendement.

Ajoutons enfin qu’il ne suffit pas que les taux d’intérêt remontent pour que l’équation usuelle indique que les conditions de la solvabilité des États ne sont pas réunies. En effet, même si les taux d’intérêt restaient encore longtemps à leur niveau d’aujourd’hui, un choc assez fort et durable pourrait faire baisser le taux de croissance lui-même et mettre ainsi en doute la trajectoire de solvabilité anticipée. Ou même un déficit public primaire durablement aggravé pourrait contrarier la solvabilité, même facilitée parallèlement par un taux d’intérêt inférieur au taux de croissance.

Donc il y a bien un piège de la dette, qu’il y ait un regain d’inflation durable et non désirée ou pas. Si les banques centrales laissent ou font remonter les taux, que ce soit pour des raisons de retour à une croissance normale et au plein-emploi ou pour respecter leurs objectifs d’inflation en cas de dérapage de cette dernière, les effets sur une économie très endettée ne seront supportables que si les États comme les agents privés ont annoncé et entamé une trajectoire de solvabilité crédible. Et si les banques centrales ne le font pas, c’est elles qui perdront leur crédibilité enclenchant alors des dynamiques déstabilisantes, monétaires et financières, et in fine économiques et sociales, potentiellement catastrophiques. Dont la dynamique destructrice de fuite devant la monnaie, analysée ci-dessous.

Quatrième raison

À terme, si la dette augmente sans cesse par l’effet de l’argent magique, la contrainte monétaire, c’est-à-dire la contrainte de paie- ment, sera de plus en plus inexistante. Or, comme le dit très justement Michel Aglietta, la confiance dans la monnaie est l’alpha et l’omega de la société. Le système monétaire est un système de règlement des dettes. La confiance dans la monnaie repose donc sur le fait que le système de règlement des dettes emporte la confiance en étant efficace. Si les ménages peuvent dépenser durablement plus qu’ils ne gagnent, si les entreprises peuvent financer leurs pertes sans limites, si les États ne connaissent aucune contrainte quant au développement de leur propre dette, c’est le système monétaire lui-même qui ne sera plus efficace, ni crédible. C’est alors la valeur même de la monnaie qui sera mise en doute et, tôt ou tard, on risquera une fuite devant la monnaie, avec l’apparition de monnaies privées non bancaires, de cryptomonnaies, etc. On peut aisément imaginer, c’est d’ailleurs en cours, que des GAFA (Google, Amazon, Facebook ou Apple), plus solvables que les États et qui gèrent des quantités gigantesques d’échanges commerciaux et de règlements, puissent émettre leur propre monnaie. Les ménages ne préféreront-ils pas à terme avoir ce genre de monnaie en ce cas ? Ce serait très dangereux et destructeur pour la société. L’or et aussi certains actifs réels pourraient être également des lignes de fuite vis-à-vis de la monnaie. Pensons à l’hyperinflation allemande, aux assignats, etc. Le paiement des indemnités exigées par les vainqueurs de la Première Guerre mondiale a obligé l’État allemand à dépenser beaucoup plus qu’il ne le pouvait. La banque centrale a été obligée de le financer. Elle a ensuite couru après l’hyperinflation en mettant à chaque fois la quantité de monnaie nécessaire pour que les échanges puissent être réalisés. Cela a engendré l’apparition de monnaies privées locales, comme, de la part de grands groupes, l’émission d’obligations avec des très petites coupures pouvant servir de monnaie à la place du mark. Cette situation a été destructrice pour la société.

DEUXIÈME FAUSSE PISTE

D’autres économistes veulent annuler tout ou partie de la dette détenue par les banques centrales. Notons d’entrée que l’idée exprimée est orthogonale avec celle sur laquelle repose la première piste. L’abandon ne peut être indispensable que si la quantité de dette en jeu n’est pas soutenable. Les deux propositions sont donc antinomiques.

L’idée de l’abandon par les banques centrales ne tient pas. On doit, d’une part, considérer les États et les banques centrales en consolidé pour avoir une vue juste des mécanismes en jeu. Les banques centrales étant la plupart du temps possédées par les États, ce que gagne une banque centrale est de ce fait gagné par les États. Un tel abandon de dette, d’autre part, entraînerait une grave perte de crédibilité tant des banques centrales que des États. L’expérience historique prouve en effet que les annulations de dettes publiques ne sont que très rarement des succès et qu’au contraire, ils induisent des coûts très lourds sur le temps long. L’annulation de la dette semble donc purement et simplement inenvisageable.           

TROISIÈME FAUSSE PISTE

Provoquer une hausse des impôts, et notamment de l’impôt sur la fortune. En premier lieu, les montants de tels impôts ne se comparent en rien au montant des dettes. Les échelles sont tout autres. Dans certains pays, où les impôts sont bas, on peut parfaitement comprendre qu’augmenter les impôts sur PIB participe des solutions à mettre en place. En France, les impôts sont parmi les plus élevés sur PIB des pays développés, y compris d’ailleurs le taux d’impôt sur le capital actuel, même après réforme, qui reste parmi le plus élevé des pays comparables. Une telle augmentation serait donc très dangereuse pour la demande. Comme ce serait très dangereux pour l’offre, car là encore il est nécessaire, pendant la phase de reconstruction, que l’on incite les entrepreneurs à entreprendre et à innover et que l’on favorise la compétitivité. Cela faciliterait tant le développement des capacités de production que l’attractivité du pays. D’ailleurs, le nombre de créations d’entreprise est en hausse significative en ce moment. Cette phase de puissante mutation, que la Covid-19 ne crée pas mais qu’elle accélère considérablement, doit être bien accompagnée.

QUATRIÈME FAUSSE PISTE

L’emprunt obligatoire consiste à ponctionner une partie de l’épargne des ménages et à financer ainsi les dettes des États. L’épargne due à la pandémie étant abondante, cette idée semble se développer. Il est certes vrai que les dépôts dans les banques, depuis la pandémie, se sont fortement accrus de la part des ménages, mais aussi des entreprises qui ne sont que peu ou pas affectées. Mais cette idée comporte plusieurs erreurs possibles d’analyse. Premièrement, un tel emprunt obligatoire serait très probablement ressenti comme confiscatoire et abaisserait considérablement la confiance dans les États, ce qui, dans l’état du monde actuel, ne semble pas souhaitable. Deuxièmement, il y aurait consécutivement une reconstruction des patrimoines car les ménages auraient peur de ne pas être remboursés dans le futur ou de voir leur créance rongée par l’inflation à long terme. Cela déclencherait un effet délétère sur la consommation, avec pour corollaire une augmentation de l’épargne. Qui plus est, la situation est totalement différente d’avec celle de l’immédiat après-guerre qui connaissait une thésaurisation des ménages dans les bas de laine, l’idée étant alors de mobiliser de l’épargne stérile. Aujourd’hui, l’économie européenne est totalement bancarisée. 99 % des ménages en France ont un ou plusieurs comptes en banque. Quand ils « thésaurisent » de nos jours, c’est beaucoup en dépôts bancaires. Cette épargne est ainsi mobilisée par les banques pour le crédit à l’économie. Cette épargne n’est donc ni oisive ni stérile. Un emprunt obligatoire reviendrait en fait à déplacer l’épargne qui finance l’économie privée vers le financement de l’État.

QUELLES VOIES SONT ALORS POSSIBLES POUR SORTIR PAR LE HAUT DU PIÈGE DE LA DETTE ?

Les dettes des entreprises tout d’abord. En France, on sait que la dette sur PIB des entreprises a beaucoup augmenté cette dernière décennie, plus vite que la moyenne des pays de la zone euro, et maintenant l’a dépassée. Il faut donc augmenter le capital des entreprises par rapport à la dette. Les prêts participatifs sont une voie à poursuivre, mais ce n’est pas la seule possibilité pour ce faire, parce qu’ils restent de la dette, même subordonnée, et qu’ils coûtent relativement cher. Sans doute les obligations convertibles doivent-elles également être considérées, par exemple. Quoi qu’il en soit, il faut inciter les ménages à mobiliser une partie de leur épargne vers le capital des entreprises en améliorant leur fiscalité en tel cas ou en garantissant une partie du capital ainsi investi. Il ne faut pas non plus omettre que les banques et les assurances ont vu fortement augmenter, avec Bâle III et Solvency II, le capital réglementaire requis sur leurs placements en capital dans les entreprises. Ne serait-ce pas, au moins temporairement, utile à l’économie européenne et même favorable, in fine, au risque des banques, d’alléger le coût en capital réglementaire de tels placements ?

Pour la dette publique, en premier lieu, il faudrait distinguer la dette Covid-19 et accepter que le surcroît de dette publique dû à la Covid-19 puisse être refinancée assez longuement en le « roulant » par la banque centrale. Les dettes des États, comme celles des entreprises, ne s’éteignent pas en réalité. À leur échéance, elles sont remboursées par de nouvelles dettes émises aux conditions de marché du moment. Les nouvelles dettes refinancent les dettes précédentes. L’important pour l’émetteur n’est donc pas de réduire quoi qu’il arrive sa dette, mais d’assurer une trajectoire de solvabilité qui lui permette lors des échéances successives de trouver des acquéreurs à ses nouvelles émissions, et ce à des conditions « normales ». Afin de ne pas trop peser sur le marché de la dette publique, lors des refinancements futurs, afin de ne pas compromettre la solvabilité des États, les banques centrales pourraient ainsi assurer sur un temps suffisamment long le refinancement du seul surcroît de dette publique dû à la pandémie. Cela ne correspondrait ni à un quelconque abandon, ni à une monétisation permanente de la dette publique.

Augmenter la croissance potentielle

En second lieu, il est indispensable d’élever le taux de croissance nominal pour rendre la dette publique1 plus facilement soutenable. Une plus forte croissance apporte plus de revenus aux États, ce qui joue favorablement sur le solde des finances publiques, comme sur le PIB, donc sur le numérateur et le dénominateur du taux de dette publique. Le taux d’endettement s’en trouve donc doublement amélioré.

Il ne faut pas de politique d’austérité, car il ne faut pas entrer dans ce cercle vicieux. Pour augmenter le taux de croissance, il est indispensable de mener des politiques de soutien de la demande, jusqu’au retour d’un taux de croissance « normal ». Mais les politiques structurelles sont également indispensables. Leur finalité est d’augmenter le potentiel de croissance. L’indispensable réforme de l’État, en France, permettrait d’améliorer l’efficacité de l’argent dépensé et d’améliorer à terme les facteurs de compétitivité de l’économie. La dépense publique française est plus élevée, en proportion du PIB, que celle de la quasi- totalité des économies européennes, avec une efficacité finale trop faible. Le rapport « efficacité/coût » de la dépense publique, dans de nombreux domaines, se compare souvent de façon défavorable à celui des pays semblables. Mais ces réformes sont difficiles à réaliser pendant les crises économiques et ne sont pas d’un effet rapide. Elles n’en restent pas moins essentielles.

La réforme de la retraite, consistant à augmenter le nombre d’annuités pour prendre en compte l’évolution démographique, est d’une forte efficacité et à résultats plus rapides. Le déficit du régime des retraites contribue, en outre, largement au déficit public. On comprend aisé- ment que l’allongement de la durée de vie, comme les exemples étrangers en démontrent l’évidence, nécessite d’augmenter le nombre d’annuités pour avoir droit à une retraite pleine. Cette réforme, très utile à la maîtrise de la dépense publique, serait également une preuve additionnelle que la France prend le problème de la dette au sérieux. Enfin, la réforme des retraites n’abîme pas la croissance ; au contraire, elle permet d’inciter les Français à moins épargner grâce à la diminution ou même à la suppression de leur crainte de ne pas avoir une retraite suffisante ou prévisible. Et parce que cette réforme augmente la population active, elle augmente le potentiel de croissance.

La réforme de l’assurance chômage peut également être utile à la croissance potentielle. Même en cette période, le nombre d’emplois non pourvus reste considérable. Une assurance chômage incitant mieux à trouver un emploi, tout en créant un curseur des différents critères d’allocation se déplaçant en fonction des indicateurs du marché de l’emploi, semble adaptée. Et, parallèlement, il faut renforcer l’aspect sécurité ou protection des personnes, si l’on flexibilise à juste titre davantage les emplois. Les mutations économiques accélérées en cours et à venir vont nécessiter en effet encore davantage de changer de métier et d’entreprise qu’auparavant. Une meilleure protection individuelle, notamment par une meilleure formation initiale et une formation professionnelle plus intense et plus efficace, en est donc un corollaire indispensable.

CONCLUSION

Ainsi, pour ne pas provoquer de retour en arrière dans une croissance renaissante, il faut à l’évidence que la politique monétaire et la politique budgétaire de soutien et de relance persistent tant qu’une croissance stabilisée n’est pas retrouvée. Mais il faudra rapidement donner un engagement clair des États, comme des banques centrales, à poursuivre une trajectoire sur plusieurs années permettant de revenir à la « normale » et s’y tenir de façon scrupuleuse, pour donner confiance dans la dette et in fine dans la monnaie. Le développement sans limite de la dette provoquerait de très graves crises monétaires et financières, même si le moment en est toujours difficilement prévisible. L’engagement sur une trajectoire de moyen terme de soutenabilité des finances publiques, notamment par une meilleure gestion des finances publiques, comme l’augmentation du potentiel de croissance, est indispensable. Ce qui n’exclut pas le financement de certains investissements porteurs de croissance durable. L’engagement d’un retour progressif et prudent de la politique monétaire à une pratique permettant de conduire les taux d’intérêt nominaux vers les taux de croissance nominaux, lorsque la croissance est satisfaisante, est tout autant nécessaire. On sait en effet clairement depuis la dernière grande crise financière qu’un taux de croissance satisfaisant et régulier et un taux d’inflation maîtrisé et à l’objectif ne suffisent pas à entraîner l’absence de bulles et de crises financières. La politique monétaire se doit donc de rechercher simultanément la stabilité économique (en fermant l’output gap), la stabilité monétaire (en fermant le gap d’inflation entre le taux d’inflation constaté et la cible poursuivie) et la stabilité financière (en prévenant autant que possible – et non seulement en réparant – les bulles sur les marchés financiers et immobiliers, ainsi que l’accroissement anormal du ratio de dettes sur PIB).

C’est une voie de sortie étroite, mais probablement la seule jouable.

NOTE                                           

  1. Le raisonnement est également valable pour les agents privés.

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