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LES STABLECOINS ADOSSÉS AU DOLLAR : UNE NOUVELLE ARME STRATEGIQUE POUR LES ÉTATS-UNIS

Les stablecoins connaissent une croissance fulgurante comme monnaie de règlement. En 2024, ils ont traité plus de transactions que Visa et Mastercard réunis. Contrairement aux cryptomonnaies « pures » émises sans aucune contrepartie et dont la valeur est par essence spéculative et éminemment fluctuante, car dépendante de la seule opinion auto-référentielle du marché lui-même sur cette valeur, les stablecoins sont des cryptomonnaies adossées à des actifs comme le dollar. Pour chaque unité de stablecoin émise et achetée en échange de n’importe quelle devise, le montant reçu dans cette devise est immédiatement utilisé pour acheter en l’occurrence du dollar américain et investi en titres du Trésor américain. C’est donc en vertu de cette règle de 1 pour 1 que ces cryptomonnaies spécifiques sont dites stables et non purement spéculatives.


Face à la montée des incertitudes sur le marché obligataire américain, manifestée par une réduction des achats des émissions du Trésor, les États-Unis voient dans les stablecoins une opportunité stratégique : attirer une nouvelle demande pour leur dette souveraine et renforcer la domination du dollar dans les échanges mondiaux. En effet, plus les stablecoins adossés au dollar sont utilisés à l’international, plus les émetteurs doivent acquérir de la dette américaine pour garantir leur valeur. Washington utilise ainsi les stablecoins comme un outil de refinancement de sa dette extérieure, tout en étendant la dollarisation de l’économie mondiale. La récente adoption du projet de loi Genius Act, soutenu par l’administration américaine, vise à accompagner et encadrer le développement des stablecoins adossés au dollar, offrant un avantage compétitif aux émetteurs américains et consolidant la suprématie du dollar.


Cette stratégie n’est pas sans danger pour le reste du monde. L’adoption massive des stablecoins adossés au dollar pourrait accélérer la fuite des capitaux depuis les économies émergentes ou fragiles, dont les citoyens chercheraient à se protéger de l’inflation ou de la dévaluation de leur monnaie locale en se réfugiant dans ces moyens de paiement stables. Les stablecoins affaiblissent plus généralement la souveraineté monétaire des pays, hors États-Unis en l’occurrence, réduisent leur capacité à financer leur économie par leur épargne locale, en exposant leur système financier à des risques de désintermédiation bancaire. La réorientation de l’épargne mondiale vers les stablecoins adossés à la dette américaine détourne en effet des ressources du financement du secteur privé local, au profit du Trésor américain. Les banques nationales, privées de dépôts, voient ainsi leur capacité de crédit diminuer à due proportion, freinant la croissance économique de ces pays.


L’expansion des stablecoins pose enfin des défis majeurs en matière de régulation, de lutte contre le blanchiment et de protection des consommateurs. Ces actifs peuvent en effet circuler sans contrainte et faciliter ainsi les flux illicites et éroder l’intégrité des marchés financiers. Enfin, la dépendance accrue au dollar via les stablecoins renforce l’asymétrie du système monétaire international, rendant les économies notamment émergentes encore plus vulnérables aux décisions de politique monétaire américaine.


Au total, en développant les stablecoins adossés au dollar, les États-Unis disposent d’un levier inédit pour dollariser davantage les échanges mondiaux et refinancer leur dette extérieure. Mais cette stratégie fait peser de lourds risques sur la souveraineté monétaire, la stabilité financière et le développement économique du reste du monde.


Mais c’est aussi une arme à double tranchant pour les États Unis eux-mêmes. Les stablecoins adossées au dollar peuvent accélérer aussi bien la hausse que la baisse du dollar . Donc accroître la volatilité macro-financière globale.

Olivier Klein
Professeur d’économie à HEC et banquier

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Economie Générale Politique Economique

INDUSTRIE ET ÉCOLOGIE : ATTENTION AUX OPPOSITIONS DANGEREUSES !

Publié le 17 avr. 2025

La France s’est engagée depuis plusieurs années dans un effort important de réindustrialisation. Mais au-delà de l’indispensable poursuite d’une meilleure compétitivité et de la mise en place d’une politique industrielle française et européenne adaptée, il nous faut être très vigilants quant au développement d’une nouvelle forme de vulnérabilité. Une fragilisation de notre industrie peut en effet également prendre des formes peu visibles, diffuses, éventuellement coordonnées. Sommes-nous suffisamment armés pour y faire face ?

Certains influenceurs, ONG, élus, peuvent relayer parfois des discours partiels, voire partiaux, sur certains secteurs industriels. Dans quelle mesure ces narratifs s’inscrivent-ils dans une stratégie d’influence ? Et sommes-nous capables de les identifier, de les décrypter, d’y répondre pour protéger notre industrie et notre économie ?

Surtransposition de normes

Certains excès de normes, mises en place avec de bonnes intentions, ont pu affaiblir durablement notre tissu productif. Le paradoxe, relevé à plusieurs reprises, réside dans le fait que ces surtranspositions – parfois motivées par un excès de prudence ou une volonté d’exemplarité – se sont traduites par un affaiblissement de nos entreprises face à la concurrence. Dans ces cas, la norme est devenue un frein, et non un levier, précisément au moment où la France aurait besoin d’un tissu industriel réactif, exportateur, capable d’innover sans être pénalisé par cadre réglementaire exagérément rigoureux.

Au niveau européen même, nous avons encore vu récemment que l’influence de certaines ONG est réelle pour établir un tissu de normes, dont l’intention semble louable, mais qui cachent parfois de l’idéologie sans fondement, mêlée ou non d’intérêts moins transparents, liés à la compétition entre les différentes zones du monde, voire entre les pays européens eux-mêmes.

Le nucléaire – pourtant validé comme énergie bas carbone par de nombreuses agences internationales – a failli disparaître parce qu’ayant fait l’objet d’attaques peu étayées scientifiquement. Le cas des PFAS par exemple – dénommés inutilement par les militants écologistes « polluants éternels » – est régulièrement cité et semble suivre le même procédé. Il en est bien d’autres.

Lobbying écologiste

Une récente émission de François de Rugy, « Et si l’économie sauvait l’écologie » lève le voile sur un phénomène qui, bien que connu des industriels et de certains chercheurs, reste largement ignoré de l’opinion publique : les manoeuvres de lobbying d’écologistes radicaux forts bien outillés peuvent menacer notre tissu productif national.

Instrumentalisation de l’émotion publique, attaque frontale sans légitimité scientifique, construction de récits anxiogènes sur la base de données contestées, voire erronées, peuvent être à l’oeuvre. Des méthodes similaires – dans de tout autres domaines – sont contestées très légitimement quand elles sont utilisées par les ultra-conservateurs américains par exemple.

Défendre notre industrie, ce n’est pas s’enfermer dans un camp : c’est refuser les simplismes.

Il devient essentiel de distinguer ce qui relève d’un débat démocratique légitime de ce qui relève d’une instrumentalisation susceptible d’entraver notre reconquête industrielle ou notre autonomie stratégique. Nationale ou européenne. Une question fondamentale doit se poser systématiquement sur ces sujets : qui parle ? au nom de qui ? sur quelles données ? La réponse ne peut pas être dogmatique. Elle suppose rigueur, esprit critique, approche scientifique et exigence collective pour ne pas céder à l’émotion contre l’analyse, ni au soupçon généralisé contre la connaissance validée.

Car le risque est celui de décrédibiliser notre capacité à produire dans le respect de l’environnement. Il ne s’agit pas seulement d’économie. Il s’agit aussi de notre capacité à exister dans un monde où la concurrence entre pays prend des formes parfois plus sophistiquées. Et sans industrie forte, pas de résilience, pas de maîtrise technologique, pas de capacité stratégique.

Nos usines, nos brevets, nos normes, nos récits économiques sont désormais des objets de rivalité. Aussi serait-il fâcheux de se satisfaire d’un face-à-face stérile entre militants écologistes et industriels inquiets. Ce serait surtout une erreur stratégique, pour la France comme pour l’Europe, à l’heure où le reste du monde avance à grande vitesse. Défendre notre industrie, ce n’est pas s’enfermer dans un camp : c’est refuser les simplismes. C’est choisir de comprendre, avant de normer ou d’interdire. Sans naïveté, de part et d’autre.

Olivier Klein est professeur d’économie à HEC.

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Trump : cohérence des préoccupations, incohérence de l’action ?

Trump a quelques idées économiques centrales qui semblent guider son verbe et son action. Et s’il apparaît à beaucoup comme désordonné, incohérent, contradictoire, ses idées sont dénuées ni de réalité ni d’une certaine cohérence.

Les difficultés de l’économie américaine ne reposent pas sur son taux de croissance ou ses gains de productivité, lesquels ont été significativement supérieurs à ceux de la zone euro notamment depuis quinze ans. En revanche, entre 2000 et 2024, le poids de l’industrie dans le PIB est passé de 23 à 17 % avec les effets défavorables induits pour les ouvriers et cadres moyens américains.

En outre, les déficits jumeaux , publics et courants, ont conduit, sur les vingt-cinq dernières années, les Etats-Unis à voir leur dette publique s’envoler de 54 % à 122 % du PIB et leur dette extérieure nette être multipliée par un facteur 4 (environ de 20 % à 80 % du PIB).

Dilemme monétaire

Cette explosion des deux dettes posera tôt ou tard un problème quant au caractère de monnaie internationale attribué au dollar. Or les Etats-Unis ont un besoin structurel de financement de leurs dettes, donc un besoin d’attirer les capitaux du reste du monde.

Et le fait de détenir la monnaie internationale (environ 90 % des opérations de change, 45 % des paiements des transactions internationales, 60 % des réserves officielles des banques centrales) facilite grandement ce financement, puisque les pays connaissant un excédent de balance courante, le plus souvent en dollars , replacent quasi-systématiquement ces liquidités sur le marché financier américain. D’autant que les Etats-Unis ont un rendement des actions et en général une rentabilité du capital surperformants, et le marché des capitaux de loin le plus profond.

Ce statut de monnaie internationale impose d’ailleurs au pays ayant cet avantage considérable d’accumuler un déficit courant à travers les années, afin que le reste du monde puisse détenir la quantité de monnaie internationale qui leur est nécessaire.

Mais, comme en toute chose, l’équilibre est essentiel, et en la matière, il est difficile à préserver. Les Etats-Unis ne règlent pas en effet les volumes de leurs déficits et dettes en fonction des besoins du reste du monde, mais en fonction de leurs besoins propres. Ce qui confère d’ailleurs un caractère intrinsèquement instable au système monétaire international, la monnaie mondiale n’étant que la dette de l’un des acteurs du système qui s’impose aux autres, et non celle d’une institution ad hoc, hors du jeu des acteurs eux-mêmes.

Robert Triffin, dès les années 1960, énonçait que si les Etats-Unis ne connaissaient pas suffisamment de déficit courant, le système périrait par asphyxie. Et si ce déficit (donc la dette extérieure) devenait trop important, le système mourrait par manque de confiance.

Face à la dynamique dangereuse de la dette extérieure notamment, Trump doit donc aujourd’hui protéger la confiance dans le dollar pour perpétuer son financement par le reste du monde sans (trop de) douleur, c’est-à-dire à des taux non prohibitifs, et, dans le même temps, tenter de réduire l’excès d’importations par rapport aux exportations pour que la trajectoire de cette dette puisse être soutenable. Avec un objectif cohérent de réindustrialisation, permettant ainsi de diminuer cet écart, par la limitation des importations de produits industriels, tout en satisfaisant ses électeurs.

Une confiance fragile dans le dollar

Or, Trump semble n’avoir qu’une arme dans sa panoplie pour y parvenir : les droits de douane. Avec le souhait, semble-t-il, de faire baisser le dollar. En première analyse, effectivement, une hausse des droits de douane comme une baisse du dollar peuvent conduire simultanément à une baisse des importations américaines, à une hausse de la production intérieure, ainsi qu’à une nécessité pour les non-Américains de développer leur industrie sur le sol américain lui-même pour continuer à y être présent commercialement.

Cependant, cette stratégie, si elle a l’apparence de la cohérence, se cogne à la nécessité contradictoire d’un dollar stable, si l’on souhaite conserver la confiance du reste du monde qui achète la dette américaine.

De plus, la « weaponization » (utilisation comme arme) du dollar par les administrations précédentes, pour asseoir les sanctions financières imposées par les Etats-Unis, a déjà sérieusement écorné la confiance et l’envie du reste du monde de détenir sans limite des dollars. Celles des pays du « Sud Global » notamment, qui contestent parallèlement le « deux poids deux mesures » américain.

En outre, les annonces brutales et apparemment erratiques sur les droits de douane ne facilitent pas non plus la confiance dans le système économico-financier américain. Sans même compter leur potentiel très dangereusement régressif pour l’économie mondiale.

Protéger la stabilité financière

Trump a donc raison quant à ses « obsessions », mais sans nul doute tort dans le caractère fruste et violent de sa réponse. Aussi brandit-il également des menaces vis-à-vis des pays qui envisageraient de construire des systèmes de paiement alternatifs au dollar, et peut-être bientôt vis-à-vis de ceux qui adresseraient moins leurs excédents d’épargne vers les marchés financiers américains.

Et peut-être rêve-t-il également de transformer leurs créances sur les Etats-Unis en créances à très long terme et à taux bas (cf. Stephen Miran, président du Conseil des conseillers économiques de Trump). Ce qui précipiterait bien entendu la perte de confiance dans le dollar par le reste du monde.

Il n’est pas impossible également, avec le même objectif, qu’il pense à faciliter le développement des stablecoins, ces cryptomonnaies adossées en l’occurrence au dollar, en espérant qu’elles se diffusent dans le monde entier, dollarisant ainsi de facto la planète. Au détriment de la souveraineté monétaire des autres zones du monde. Gageons alors que, dans les pays du monde entier, les autorités l’empêcheraient par une réglementation sur les paiements au sein de leurs frontières, protégeant ainsi leur souveraineté et la stabilité monétaire et financière globale.

Les enjeux économiques et financiers américains sont de poids. Mais les solutions pour y faire face sont très certainement plus multiples et plus structurelles (notamment afin de retrouver une meilleure compétitivité) que la seule agitation des droits de douane.

Olivier Klein est professeur d’économie à HEC.

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Conjoncture Politique Economique

Ponctionner les retraités n’est pas la solution

26 mars 2025 Les Echos

La démarche consistant à répondre à l’équation du système de retraite par une ponction sur les retraités est simple, mais il s’agit toujours de prélever davantage ou de moins donner aux agents économiques et non de baisser les dépenses inefficaces de la sphère publique ou les surconsommations de Sécurité sociale dues au manque d’incitation à ne pas surconsommer (l’aléa moral joue à plein). Et , pour le système de retraite stricto sensu, il y a avant tout un fort manque de cotisants actifs par rapport au nombre de retraités.

L’augmentation du nombre d’années de travail est nécessaire. La proportion de Français travaillant entre 60 et 65 ans est gravement inférieure à celle des autres pays européens (environ 40 % en France, contre 57 % en Allemagne et 68 % en Suède, par exemple) qui sont déjà ou vont tous vers 65-67 ans. Cela accroîtrait également la croissance et serait très positif pour les finances publiques, sans baisser les revenus, donc sans ponctionner davantage les actifs (par plus de cotisations) et les retraités (par moins de retraites).

Les Français peuvent comprendre que c’est de loin la meilleure solution. Pour peu qu’on leur laisse le choix de partir plus tôt avec moins de retraite et que les différentes situations soient bien prises en compte.

Rassurer les cotisants

Stabiliser le système des retraites en résorbant les déficits actuels ou futurs dus au déséquilibre démographique par l’ajustement du montant des retraites raterait donc l’essentiel. Au contraire, un système de retraite garantissant son équilibre par l’ajustement du nombre d’années de travail nécessaire pour obtenir une retraite à taux plein, en fonction de l’évolution de l’espérance de vie sans incapacité, serait très efficace pour rassurer les cotisants quant à leur retraite future, ainsi que le font déjà dix pays européens.

Ce qui permettrait, outre le fait d’accroître le potentiel de croissance, d’éviter aux Français qui doutent quant à leur retraite future de ne pas sur-épargner toute leur vie et de prendre trop peu de risque sur leur épargne. Ce serait ainsi très positif pour l’économie française.

La retraite est un revenu gagné par son travail, car lié aux cotisations cumulées par chacun (avec le jeu de la solidarité intergénérationnelle). Pourquoi les viser spécifiquement ? L’argument consistant à avancer que les retraités ont fini de payer leurs dettes n’est pas recevable. Ils ont pris une part de leurs revenus souvent significative pour précisément se libérer de leurs dettes lors de leur retraite. En outre, ils aident souvent leurs enfants et leurs petits-enfants.

Une vie qui dure 20 ans de plus qu’en 1945

Abaisser les retraites correspondrait donc encore à dévaloriser le travail et son attractivité. Ne serait-ce pas une incitation en effet pour les jeunes à partir travailler dans un pays où la retraite est mieux sécurisée ou plus individualisée parce que par capitalisation ?
En outre, le système de retraite en lui-même ne doit pas en soi être un système de redistribution. Les impôts et les cotisations /prestations ont cette fonction. Or, par le jeu des plafonds, il l’est pourtant déjà. L’accentuer serait illogique et contreproductif.

Ceux qui ont institué le régime de retraite par répartition en France, à la fin de la guerre l’avaient parfaitement compris. C’est pourquoi ils avaient délibérément choisi 65 ans comme âge nécessaire pour avoir droit à la retraite. Il ne faudrait pas l’oublier, par l’expression d’une pure idéologie qui finirait par mettre en fort risque le système lui-même.
L’ordonnance du 19 octobre 1945 explicitait : « L’insuffisance de la natalité entraîne un vieillissement lent et progressif de la population. Or, les retraites sont supportées par les travailleurs en activité ; la fixation d’un âge trop bas de l’ouverture du droit à la retraite ferait peser sur la population active une charge insupportable ». Alors même qu’à l’insuffisance de la natalité est venu s’ajouter l’accroissement de la durée de vie : 20 ans de plus depuis 1945.

Si l’on veut protéger notre système de retraite, protéger la croissance en ne rendant pas la charge pour la population active insupportable et en n’ajustant pas par l’abaissement des retraites, la seule solution raisonnable et saine est d’augmenter la durée du travail dans la vie en fonction de la croissance de l’espérance de vie sans incapacité. Il n’y a qu’une logique simple et robuste qui tienne. Les promoteurs français du système l’avaient bien compris.

Olivier Klein est directeur général de Lazard Frères Banque et professeur d’économie à HEC.

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Conjoncture Politique Economique

Europe : la menace de l’effacement 

L’Opinion le 11 mars 2025

Lorsque le pur et simple rapport de force s’impose autour de soi, pour être audible et, mieux encore, respecté, il faut être forts et unis alors que l’on veut défendre les valeurs de l’Etat de droit, du multilatéralisme, du droit international, d’une conception du mode de régulation économico-sociale. L’Europe porte ces valeurs, mais n’a aujourd’hui que peu de capacité à les faire respecter. Et pourtant, elle en a le potentiel.

Décrochage. Mais l’Europe a significativement décroché économiquement par rapport aux Etats Unis. La zone euro, de 2000 à 2024, a connu un taux de croissance deux fois moindre que celui des Etats Unis, en moyenne annuelle environ 1 % contre 2 % outre Atlantique. Avec des gains de productivité de 0,7 % l’an contre 2 %. Ces écarts se sont davantage creusés depuis 2019. La Chine domine la production mondiale de panneaux solaires (84 % de part de marché) et d’éoliennes (55 %).

L’Europe est également très peu présente dans d’autres industries du futur (batteries électriques, semi-conducteurs, industries de la data…). Accumulant ainsi un manque d’investissement dans les nouvelles technologies et une déficience en termes de gains de productivité, l’Europe ne s’est pas donné les moyens de la puissance économique.

Nonobstant le caractère louable de ses intentions, l’Europe a en effet adopté une pensée très normative et souvent insuffisamment réaliste, au détriment de son économie et de sa compétitivité. Elle fabrique à coût élevé et s’est emballée dans la production de normes pointilleuses en tout genre. Qui plus est, les réglementations sont souvent disparatesentre les différents membres de l’Union européenne, ce qui est aussi un fort frein à la croissance économique.

Hyperpuissances

Or, le manque d’équilibre entre éthique et efficacité ne peut permettre de faire vivre durablement, faute d’une économie dynamique et suffisamment compétitive, les principes éthiques affichés. Ainsi l’Europe, telle qu’elle a fonctionné ces dernières années, s’est voulue pure. Mais loin de cet équilibre indispensable, elle est in fine souvent vue comme entravante. Dotée d’une gouvernance complexe et insuffisamment efficace, elle est perçue comme très difficilement capable de s’affirmer face à la montée des hyperpuissances chinoise et américaine.

Mais encore, même si l’Europe n’en a pas l’exclusivité au sein des pays développés, de nombreux pays du continent sont affaiblis par la montée de la défiance en la capacité de leur population à vivre ensemble, comme vis-à-vis des institutions et de la démocratie elle-même. Nous ne devons pas, en Europe, nous exonérer de bien analyser les raisons de cette perte de confiance. Sont en jeu les effets délétères de l’inattention à la demande populaire (et non populiste en soi) d’autorité publique, de sécurité et d’une meilleure régulation et intégration de l’immigration.

Dans certains pays européens, il convient en outre de bien prendre la mesure des effets déresponsabilisants et producteurs de défiance de la suradministration. Comme la mesure des effets négatifs, sociétalement comme économiquement, des taux de dépenses et de prélèvements publics excessifs, du trop-plein de règlementation, des graves excès de la montée des droits individuels face à l’affaiblissement des devoirs, des tendances égalitaristes jusqu’au-boutistes…

Alors même que des mouvements populistes montent significativement, y compris en France, en Allemagne, en Autriche ou aux Pays Bas, par exemple, nous ne pouvons nous contenter de critiquer ces derniers. Seules de justes et urgentes prise de conscience et réactions appropriées des partis de gouvernement pourront empêcher l’avènement d’une réaction brutale, de nature populiste.

Causalités

N’inversons pas les causalités ; le populisme est le symptôme et la conséquence d’une désaffection vis-à-vis de la démocratie et des institutions, bien davantage que sa cause. La crédibilité européenne n’en sera alors que plus forte, tant en Europe-même que vis-à-vis des Etats-Unis ou du « Sud global », et sa critique moins aisée.

Le déclin n’est pas inexorable si l’Europe et les pays qui la composent sont encore capables d’un fort sursaut multidimensionnel, d’un élan vital

Ces deux phénomènes conjugués, décrochage économique et montée de la défiance vis-à-vis des institutions, pourraient aboutir à « la lente agonie » (cf. Mario Draghi) de notre vieux continent, assailli par le doute. Question existentielle, s’il en est. Les civilisations, même les plus belles comme la nôtre, peuvent finir par lentement s’effacer. Mais ce déclin n’est pas inexorable si l’Europe et les pays qui la composent sont encore capables d’un fort sursaut multidimensionnel, d’un élan vital.

Avec la mise en commun de nombre de nos forces et la recherche d’une unité plus affirmée, dans les champs diplomatique et militaire. Mais aussi sur le terrain de l’économie et de l’industrie, par plus d’intégration, par une capacité à faire naître des champions européens et par une réduction drastique de nos barrières règlementaires internes.

Gouvernance

Et cela ne sera en outre possible qu’en améliorant significativement la gouvernance de l’Union européenne. Enfin, en retrouvant le bon mariage entre la nécessaire régulation des forces du marché et le dynamisme de l’économie, l’efficacité et la protection sociale et environnementale, les règles et les libertés, la tradition et la modernité, le respect de l’individu et celui de la société… Sans ces équilibres, notre modèle pourra disparaître dans une faillite morale accompagnée d’une faillite financière.

L’échelle européenne est la seule possible, à l’aune de la prégnance des hyperpuissances américaine et chinoise. L’Europe peut et doit réagir vigoureusement et ne pas laisser notre modèle, notre mode de vie et notre système économico-social et de valeurs se déliter. L’enjeu est d’assurer un avenir à notre civilisation européenne.

Citons enfin Cioran : « Une civilisation débute par le mythe et finit par le doute ». Nous pouvons encore avoir les ressorts et la force de ne pas nous laisser assaillir par le doute

En ne laissant pas l’Europe sortir de l’histoire par un affaiblissement inexorable. En ne permettant pas de ce fait l’avènement ici-même de régimes autoritaires et brutaux, plus indifférents à l’Etat de droit. Pour faire entendre la voix de l’Europe dans le concert des grandes puissances. Citons enfin Cioran : « Une civilisation débute par le mythe et finit par le doute ».

Nous pouvons encore avoir les ressorts et la force de ne pas nous laisser assaillir par le doute. Trois conditions a minima s’imposent pour cela : la lucidité dans l’analyse de nos faiblesses comme de nos forces, tout d’abord. Le sentiment indispensable d’urgence, ensuite. Et le courage de retrouver une gouvernance et les équilibres indispensables à notre vitalité, enfin.

Olivier Klein est professeur d’Economie à HEC, directeur Général Lazard Frères Banque.

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Conjoncture Enseignement Politique Economique

L’avenir des démocraties est-il compromis ?

La démocratie est critiquée par les autocraties. Plus inquiétant, elle l’est aussi de plus en plus régulièrement au sein-même des pays démocratiques. A tout le moins, la défiance à son endroit monte-t-elle dans ces derniers. Quels en sont les facteurs explicatifs ? Cela peut-il conduire au pessimisme quant à l’avenir ?

La possibilité d’un déclin repose sur plusieurs hypothèses. En voici quelques-unes.
L’altération de la démocratie aux Etats Unis, comme en Europe, est entre autres due au fait que les politiques eux-mêmes malmènent parfois les institutions. Mais l’une des raisons principales tient à ce que trop de partis de gouvernement ignorent ou affichent une attitude moralisatrice vis-à-vis des demandes des gens en termes de sécurité et d’autorité publique, comme de meilleures intégration et régulation de l’immigration. Ce qui est un facteur puissant de la montée de forces populistes des deux côtés de l’Atlantique.

De plus, le nouveau prêt-à-penser normatif (idéologies wokiste et écologiste…), accepté ou adopté par nombre de partis politiques et certaines institutions, est en fait refusé par une grande majorité dans sa version dogmatique et quasi totalitaire. Créant ainsi une méfiance vis-à-vis des institutions, des politiques et de la démocratie. Le wokisme idéologique est à l’évidence la caricature et l’expression aujourd’hui la plus aboutie de ce dévoiement du concept de démocratie. Il n’en est en rien une extension. Il n’est pas davantage la prolongation du progressisme. Il est la nouvelle idéologie des excès pernicieux de la démocratie, qui, in fine, sont destructeurs du consensus démocratique.

En Europe, la montée des mouvements populistes se fait en écho à ces deux phénomènes. Sur ces deux mêmes thèmes, les Démocrates, aux Etats-Unis, en ont payé le prix. Trump en est une réaction extrême. Et il peut à son tour tant malmener les institutions que cela provoque une accélération du processus.

La perte d’efficacité de la sphère publique est également source de dégradation de la confiance. Comme le marché n’est pas exempt d’erreurs et de dysfonctionnements endogènes, les décisions des pouvoirs publics elles-mêmes peuvent ne pas être efficaces, ne pas être les bonnes, voire même provoquer des effets contraires au but initialement recherché. Il n’y a en effet ni omniscience des marchés, ni omniscience de l’Etat. La sphère publique peut en outre perdre de son efficacité par entropie, dans une logique d’extension continue. Et engendrer ainsi un doute quant à la validité des institutions et de leur gouvernance démocratique. Qui plus est, la suradministration développe un sentiment d’impuissance et partant le découragement et le passéisme. Mais aussi la recherche de l’avantage maximal pour soi-même. Ou encore, chez certains, l’envie de sédition, d’insoumission. Par la logique de croissance sans fin qui lui est propre, la suradministration tente de répondre à tous, en infantilisant les gens et en poussant sans cesse à plus de demande d’Etat. Ce qui amène inéluctablement la déception. Et développe, à son tour, l’angoisse, la peur devenue insurmontable devant tout problème, fût-il petit, tant le sens de la responsabilité individuelle a été réduit, abîmé. Trop d’Etat induit en effet une aliénation des individus quant à leur capacité à agir par eux-mêmes.  La suradministration et un Etat trop intrusif et omniprésent peuvent conduire ainsi à un affaissement de la confiance en soi-même, mais aussi entre les uns et les autres. Ils sont un frein à l’action individuelle et collective. Et ils entraînent une perte de confiance dans les institutions et la démocratie elle-même. “Un État qui s’immisce partout ne fait pas que fragiliser les institutions ; il détruit également les relations de confiance entre les citoyens, car il s’interpose entre eux et les rend étrangers les uns aux autres.” (La Crise de la culture) écrivait avec une grande acuité Hannah Arendt.

La réduction de la sphère publique aux Etats-Unis pourrait avoir des conséquences négatives ou non suivant qu’elle porte sur des fonctions superflues ou pas, et que ces fonctions peuvent être exercées par le privé ou non. Mais en Europe, la lutte contre la suradministration et la surrèglementation sera décisive pour réduire la défiance des citoyens vis à vis des institutions.

En outre, aux États-Unis, la montée des inégalités contribue aussi à l’altération de la démocratie. La concentration des richesses et le développement des inégalités de revenus y est un phénomène qui dépasse le clivage démocrate et républicain. Trump aggravera-t-il la donne ou l’améliorera-t-il ? Pour partie, cela dépendra de sa réussite dans sa lutte contre la désindustrialisation, processus en cours depuis des décennies. En Europe, et particulièrement en France, c’est au contraire l’excès de prélèvements obligatoires et la tendance à l’égalitarisme sans limite qui sont pernicieuses pour les institutions, comme pour la démocratie. L’égalité en tout, de tous avec chacun, conduit en effet à la jalousie généralisée. Aux passions tristes, donc. Mais aussi bien à la condamnation de ce qui fait la dynamique d’une société, le moteur de l’effort et la recherche de la progression. Partant, de ce qui fait le progrès. Tocqueville déjà : “Il n’y a pas de passion si funeste pour l’homme et pour la société que cet amour de l’égalité, qui peut dégrader les individus et les pousser à préférer la médiocrité commune à l’excellence individuelle.” Au total, la méfiance ainsi vis à vis des autres pousse à un individualisme forcené, à des passions malsaines et à une polarisation de la population, ce qui à son tour rend difficile la vie normale des institutions et de la démocratie.

Autre cause, énoncée par Daron Acemoglu (prix Nobel d’économie 2024). La concentration monopolistique, contre le principe de concurrence, peut également contribuer à une méfiance vis-à-vis des institutions. Les lois antitrust doivent en principe empêcher que la concentration ne débouche sur des positions tellement dominantes qu’elles mettent en cause la démocratie et l’économie de marché. Or les Etats-Unis laissent une telle situation se développer depuis plus d’une décennie notamment dans le domaine des technologies de l’information. En Europe, au contraire, il s’agit de laisser des champions européens émerger en réévaluant la législation antitrust au regard des marchés pertinents, tout en évitant le trop plein de normes, pour tâcher d’éviter la désindustrialisation, cette dernière étant un facteur également de mise en question des institutions et de la démocratie, et par suite de la montée du populisme.

Les démocraties américaine et européenne, chacune avec leurs spécificités, et fortes de ces constats et analyses non exhaustifs, doivent trouver lucidement les antidotes et agir rapidement face aux dangers qui les menacent. L’avènement du populisme n’est pas inéluctable.