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Cryptomonnaies, Bitcoin et la remise en question des monnaies officielles

Les cryptomonnaies, et le bitcoin en particulier, s’inscrivent dans un débat contemporain majeur sur la nature de la monnaie et le rôle des institutions. Les cryptomonnaies représentent en effet une tentative de fonder une alternative aux monnaies traditionnelles, Pour bien comprendre ce que proposent ces nouveaux actifs, et ce qui les différencie des monnaies officielles, nous devons repenser l’essence de la monnaie, le rôle des institutions et de la confiance. Il est ainsi utile de mener une réflexion plus en profondeur abordant des questions économiques, mais aussi anthropologiques et de philosophie politique, en analysant les différences fondamentales entre l’école libertarienne et l’école institutionnaliste.

Une cryptomonnaie est une monnaie numérique dont les transactions sont enregistrées et vérifiées par une technologie décentralisée, souvent la blockchain. Le bitcoin, apparu en 2009 (c’est-à-dire, soulignons-le, à l’issue même de la grande crise financière) est la première cryptomonnaie à avoir rencontré un grand succès. Ses principes fondateurs sont la décentralisation, l’absence d’autorité centrale contrôlant la création ou la régulation de la monnaie, la limitation de l’offre, la transparence et l’immutabilité des transactions.

Les fondateurs du bitcoin ont promu cette monnaie pour plusieurs raisons. D’abord, elle permettrait de se protéger contre l’inflation de la quantité de monnaie en circulation et la manipulation monétaire : contrairement aux monnaies officielles, qui sont créées par les banques et sous régulation des banques centrales, le bitcoin repose sur un protocole fixe et connu d’avance, sans l’intermédiaire d’une institution financière. Ensuite, elle offre plus de liberté individuelle et d’autonomie, en donnant à l’utilisateur un anonymat et une indépendance vis-à-vis d’une monnaie nationale et de ses contraintes. Elle introduit également la notion de confiance algorithmique : au lieu de se fier à une institution, on fait confiance à la technologie et au consensus distribué du réseau. Enfin, elle peut favoriser l’inclusion financière dans les zones où l’accès aux services bancaires est limité.

Les bitcoins et les autres cryptomonnaies de même nature procèdent, au fond, de l’utopie d’un monde dans lequel la monnaie ne serait plus nationale mais universelle, valable pour tous les pays et pour tout le monde, transférable en toute sécurité et sans coûts. Cette monnaie se passerait d’intermédiaires, sa valeur ne pourrait être manipulable par des gouvernements ou des banques centrales. Elle serait liée à des gestions décentralisées privées. Elle garantirait l’anonymat des transactions, et son gardien serait non pas une banque centrale mais un algorithme, supposé infaillible. Une forme d’utopie anarcho-capitaliste. Dans les années soixante-dix, Friedrich Hayek et l’école autrichienne recommandaient de dénationaliser la monnaie, en retirant le monopole de la création monétaire des mains des gouvernements et en laissant cette tâche à l’industrie privée. D’une certaine manière, le développement des cryptomonnaies pourrait être une tentative d’exaucer ce souhait.

Les différences avec les monnaies bancaires officielles sont donc fondamentales. La monnaie moderne est toujours à son émission une dette de l’émetteur (une banque en l’occurrence) sur lui-même. Mais cette dette privée doit être reconnue par la société pour être acceptée universellement comme un moyen de paiement libératoire, soit comme un moyen de paiement qui libère de la dette née de l’échange, qui éteint cette dette. La monnaie moderne est émise par les banques, non plus en proportion des avoirs détenus en or ou argent, mais en fonction du développement de l’économie. La monnaie est créée à partir de l’acte de crédit qui entraîne simultanément la création d’un dépôt au profit de l’emprunteur. Ce dépôt apparaît au passif de la banque. Il est de jure une dette de la banque vis-à-vis du détenteur du dépôt. Et les dépôts bancaires font monnaie, car ils sont acceptés par l’ensemble de la société comme un moyen de paiement libératoire (sauf en cas de perte collective de confiance dans la solvabilité de la banque). Les crédits font donc les dépôts. Ce sont aujourd’hui les banques qui créent de la monnaie,« ex nihilo », car sans plus aucun rapport avec des quantités de métal précieux détenues. Mais en fonction de la demande de crédit, donc des besoins de l’économie. Enfin, ce système est régulé par une autorité institutionnelle externe, la banque centrale, la régulation automatique de la création monétaire par le jeu de la conversion possible de chaque monnaie en or ou en argent ayant disparu.

Ce sont les très graves crises financières à répétition survenues dans la deuxième moitié du XIXe siècle qui ont abouti à la création d’institutions officielles, les banques centrales, après les faillites répétées de banques. Les banques centrales, en homogénéisant l’espace monétaire (un dollar, par exemple, émis par une banque donnée aux États Unis valant dorénavant toujours un dollar émis par une autre banque américaine) et en jouant, le cas échéant, un rôle de prêteur en dernier ressort, ont ainsi créé la possibilité d’une stabilité. De l’utilité des institutions et des règles…

La monnaie bancaire – qui est donc une dette bancaire – régulée par les banques centrales et les gouvernements repose sur la confiance envers ces institutions. C’est ainsi qu’elle est validée par tous comme un moyen de paiement libératoire. Avoir confiance dans la monnaie c’est donc avoir confiance dans l’efficacité du système de règlement des dettes. Et la masse monétaire ayant pour contrepartie les crédits à l’économie, son évolution étant donc principalement liée a l’évolution des besoins de l’économie. 

Le bitcoin et les autres cryptomonnaies, au contraire, ont une offre limitée, préfixée, indépendante de l’évolution des besoins de l’économie. N’étant adossées à aucune institution officielle, mais à un protocole, et n’ayant aucune contrepartie économique, elles sont très volatiles, leur valeur étant totalement auto-référentielle. Le bitcoin par exemple ne vaut que ce que les acheteurs et vendeurs de bitcoins acceptent qu’il vaille, sans aucune référence extérieure objective, telle que l’économie, et sans aucune régulation externe. Leur cadre légal est en outre incertain. Leur adoption universelle reste de ce fait très limitée.

Si l’on prend maintenant le recul permis par une approche en termes anthropologiques et de philosophie politique, il devient clair que les idées de l’école libertarienne sur le rôle des institutions éclairent le choix des « bitcoiners ». Ils promeuvent les cryptomonnaies comme une réponse aux institutions jugées dangereuses ou oppressives par essence. Ils créent ainsi une nouvelle « institution » non officielle, alternative : un ensemble de règles codées dans un protocole, des normes et un système de confiance fondé sur la technologie plutôt que sur l’État. Les libertariens estiment en effet que les institutions sont des constructions artificielles, qui entravent l’auto-organisation des êtres humains entre eux. Elles seraient donc mauvaises et dangereuses. Nous pensons au contraire avec l’école institutionnaliste, comme avec René Girard, que les institutions, qu’elles soient visibles ou invisibles, sont le produit de l’évolution spontanée de la société. Elles représentent la sédimentation de l’apprentissage historique de l’humanité, visant à améliorer l’efficacité de la société, la capacité de vivre ensemble, ainsi que la maîtrise de la violence. Bien entendu, certaines institutions peuvent aussi devenir inefficaces, voire nuisibles, pour diverses raisons commentées dans certains de nos articles. Mais, en ce cas, notre propos est d’avertir sur leur fragilité et sur leurs possibles dérives ou mésusages, non de nier leur rôle fondateur et régulateur. Autrement dit, il s’agit de protéger leur utilité et de corriger celles qui deviennent inefficaces ou même perturbatrices, voire dangereuses pour l’équilibre de nos sociétés.

L’école institutionnaliste, en économie comme en sociologie, considère ainsi les institutions comme des structures sociales profondes et résilientes. Elles englobent à la fois des règles formelles, telles que les lois, les contrats ou les banques centrales, les institutions visibles, et des normes informelles, comme les coutumes, les conventions ou les croyances partagées, les institutions invisibles. Elles forment les « règles du jeu » qui structurent l’interaction sociale, fournissent des points de repère pour l’action collective et permettent à la société de fonctionner de manière stable et prévisible. Parmi les institutions visibles, on peut encore citer les constitutions, les lois, la monnaie, le système judiciaire ou le système éducatif… Parmi les institutions invisibles, on trouve également les normes sociales, la confiance, les valeurs partagées ou encore les codes culturels. Les institutions rendent possible une coopération effective, renforcent la confiance mutuelle et réduisent les coûts de transaction ainsi que les conflits. Sans elles, les marchés, la vie économique et la paix sociale seraient instables, incertaines, voire chaotiques. Elles constituent donc la base sur laquelle reposent le consensus social et la confiance réciproque, garantissant des résultats économiques et sociaux supérieurs à ceux qui pourraient être atteints en leur absence.

René Girard, pour sa part, voit dans les institutions des régulateurs de violence. Selon lui, toutes les sociétés humaines sont traversées par des dynamiques de violence potentiellement contagieuses, issues du désir mimétique, c’est-à-dire de la tendance à désirer ce que désirent les autres. Pour éviter le risque de crises paroxystiques et destructrices, les sociétés ont inventé des institutions : rites religieux, codes moraux, systèmes judiciaires, qui canalisent, redirigent ou transforment la violence. L’institution emblématique dans sa pensée est le mécanisme du bouc émissaire : la communauté décharge sa violence collective sur une victime ou un groupe, ce qui entraîne un rétablissement temporaire de la paix. Dans les sociétés modernes, ces mécanismes sacrificiels anciens sont remplacés par des formes institutionnelles plus « civilisées », telles que la justice, la police, ou même la monnaie, toutes jouant un rôle d’organisation et de pacification des rivalités.

Que l’on se réfère à l’école institutionnaliste ou à Girard, une institution suppose des règles partagées, explicites ou implicites, collectivement acceptées, mais aussi une structure de confiance permettant aux individus de s’appuyer sur la prévisibilité du comportement des autres. Elle implique également une capacité à réguler les conflits : la justice encadre la punition, la monnaie encadre l’échange, l’État de droit canalise les rivalités de pouvoir ou d’argent. Les institutions, qu’elles soient visibles ou invisibles, apparaissent ainsi, tant pour les institutionnalistes que pour René Girard, comme les principaux régulateurs des sociétés humaines. A ce titre, le bitcoin, monnaie privée non appuyée par une institution publique et émis en dehors de toute référence objective extérieure, détachée de l’évolution des besoins économiques de la société, ne peut pas être validé par tous comme un moyen universel de paiement libératoire. Et ce d’autant plus que sa valeur auto-référentielle, donc la très forte volatilité de son prix, rend très difficile son usage quotidien comme moyen de paiement.

Pourtant, les institutions elles-mêmes ne sont pas immuables, exonérées de possibilité de dérive ; elles peuvent être fragiles. Chacune risque avec le temps de perdre de son efficacité, de développer une dangereuse entropie, ou encore d’être dévoyée par une mauvaise compréhension des mécanismes propres aux sociétés humaines. Si la contrainte monétaire, par exemple, était suspendue trop longtemps, c’est-à-dire si l’on monétisait durablement la dette publique par exemple, en créant de la monnaie pour la financer, alors ce serait la confiance dans le système de règlement des dettes, donc dans la monnaie, qui pourrait être remis en cause. Et si l’on perdait confiance dans la monnaie, nous pourrions connaître, non pas une inflation traditionnelle, mais une fuite devant la monnaie. Avec pour conséquence la désorganisation et le possible effondrement de l’économie et de la société. La monnaie est en effet constitutive du lien social. Comme le dit Michel Aglietta : « la monnaie, c’est l’alpha et l’oméga de la société ».  Ou encore « La monnaie est le lien social fondamental des sociétés marchandes ». 

Les cryptomonnaies, et notamment le bitcoin, pourraient ainsi s’installer en tant que monnaie alternative, voire monnaie de substitution, dont la valeur ne cesserait de monter, si les encours de dette ne cessaient de s’élever par rapport au PIB – ce qui est le cas dans le monde – et si la crainte d’une « corruption » de la monnaie officielle par une monétisation durable de ces dettes s’installait. 

Sinon, leurs caractéristiques en font des actifs hyper-spéculatifs, dont la valeur ne peut qu’être très incertaine, étant le produit du seul jeu des anticipations des participants du marché sur leur propre comportement à venir. Une spéculation « dans le vide ». Ils ne sont pas de la monnaie. Gardons-nous qu’ils le deviennent.

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20 points d’écart de PIB avec les Etats Unis : l’Europe ne décroche pas , elle s’installe dans le décrochage

Depuis près de vingt ans, l’Europe décroche. Non pas au sens d’un accident cyclique ou d’un retard temporaire, mais comme le résultat d’un processus cumulatif et structurel. La comparaison avec les Etats-Unis est désormais sans ambiguïté : là où l’économie américaine a retrouvé une trajectoire de croissance soutenue après la crise de 2008, l’Europe semble installée dans un régime de faible croissance, aux conséquences économiques, sociales et géopolitiques durables.

Depuis la crise financière mondiale, le PIB réel américain progresse à un rythme sensiblement plus rapide que celui de l’Union européenne, de sorte que l’économie des Etats-Unis a crû environ deux fois plus vite que celle de l’UE sur la période récente, creusant un écart de plus de 20 points entre les deux PIB.

Or la croissance n’est pas seulement une variable économique : elle conditionne la capacité budgétaire, l’investissement en recherche, en défense et en infrastructures, donc, à long terme, la puissance globale, c’est-à-dire la capacité à défendre son niveau de vie et ses valeurs.

Un écart croissant d’efficacité productive

Ce décrochage se lit également dans le PIB par habitant. Au début des années 2000, l’Europe se situait à des niveaux proches de ceux des Etats-Unis. En 2024, le PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat atteint environ 75.000 dollars aux Etats-Unis, contre 55.000 dollars dans l’Union européenne. Cette divergence ne provient plus de la différence d’heures travaillées, restée globalement stable depuis vingt ans, mais d’un écart croissant d’efficacité productive.
Le coeur du problème européen réside donc dans l’insuffisance des gains de productivité, et plus précisément de la productivité globale des facteurs, qui dépend des incitations à l’innovation et à la prise de risque, du degré de concurrence et de la capacité à faire émerger de nouvelles entreprises tout en laissant disparaître les moins efficaces. Autrement dit, de la facilitation de la « destruction créatrice », au sens schumpétérien, formalisé notamment par Philippe Aghion.

Or l’Europe souffre d’un déficit chronique dans ces domaines. Depuis la fin des années 1990, la croissance de la productivité y est nettement plus faible qu’aux Etats-Unis, souvent proche de zéro dans la zone euro.

L’innovation y est davantage incrémentale que radicale, les marchés restent fragmentés, les effets d’échelle limités et les incitations à la prise de risque insuffisantes.

La faiblesse du capital-risque, en particulier lors du passage à l’échelle, combinée à des réglementations tatillonnes et à des fiscalités pénalisantes, conduit nombre de start-up européennes à se vendre précocement ou à se délocaliser, alimentant une fuite silencieuse de technologies et de talents.

Des handicaps structurels

À ces faiblesses s’ajoutent des handicaps structurels : dépendance énergétique, prix de l’énergie durablement plus élevés qu’aux Etats-Unis, dépendance critique aux terres rares, sous-investissement chronique dans la défense et les technologies clés.

L’illusion d’une « puissance normative » européenne, capable d’imposer des standards sans leadership industriel et technologique suffisant, se heurte à la réalité : les normes suivent le pouvoir de marché.

Les remèdes sont connus. Ils passent par une capacité à agir plus collectivement et plus rapidement. La gouvernance des institutions est ici en jeu. Par un approfondissement réel du marché unique, notamment dans le capital, l’énergie et le numérique. Par un allègement massif des barrières réglementaires intracommunautaires. Par une politique d’innovation plus ambitieuse et plus risquée.

Par une réallocation plus rapide des ressources vers les entreprises les plus productives, y compris une mobilité accrue sur les marchés du travail. Par un effort d’investissement massif sur une décennie, couvrant la transition climatique, la défense, l’énergie, les technologies clés. Par une adaptation adéquate et une augmentation de la qualité de la formation enfin.

Au fond, la question n’est pas économique mais politique. Sans une croissance plus forte et durable, c’est-à-dire sans les réformes qui s’imposent, ni le modèle européen ni notre capacité à peser sur l’ordre du monde ne pourront être préservés.

Olivier Klein est professeur d’économie à HEC.

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Pourquoi l’Europe décroche et comment accélérer

Article publié dans Telos le 12 février 2026


En l’espace de deux décennies, le ralentissement relatif de l’Union européenne s’est transformé en véritable décrochage par rapport aux États‑Unis, mais aussi, de plus en plus, face à la Chine. Ce n’est plus un simple différentiel de conjoncture : la trajectoire de croissance européenne est devenue structurellement plus faible, avec des implications profondes pour le niveau de vie, la cohésion sociale et le poids géopolitique du continent.

Depuis la crise financière de 2008, la croissance annuelle moyenne de l’économie américaine dépasse largement celle de l’Union européenne. Un point de croissance de moins par an, pendant vingt ans, aboutit à un écart de PIB supérieur à 20%, ce qui se traduit par une moindre capacité à financer la défense, les infrastructures, la transition énergétique ou l’éducation. Le PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat, relativement proche des niveaux américains au début des années 2000, s’en est progressivement éloigné, signalant un recul relatif du niveau de vie européen.

Ce décrochage intervient au moment où l’ordre économique mondial passe d’une bipolarité États‑Unis/Europe à une configuration tripolaire États‑Unis/Chine/Union européenne. Le poids économique ne détermine pas seulement la prospérité interne, il conditionne aussi la capacité à financer la puissance militaire, à soutenir une diplomatie ambitieuse et à imposer ses normes techniques et réglementaires. Autrement dit, la croissance est devenue une variable stratégique.

Un problème d’efficacité, pas de quantité de travail, depuis 2000

L’un des enseignements majeurs des travaux récents est que l’Europe ne souffre ni d’un manque de capital, ni d’un déficit massif d’éducation ou de compétences vis-à-vis des États Unis, et la différence dans la quantité de travail annuelle, historiquement à la défaveur de l’Europe, ne s’est pas aggravée depuis 2000. La dégradation de la situation relative de l’Europe ces deux dernières décennies vient d’un problème d’efficacité dans l’organisation de sa production et de son innovation. La productivité totale des facteurs – qui mesure la capacité à innover, à adopter de nouvelles technologies et à réallouer efficacement les ressources – progresse beaucoup plus lentement en Europe qu’aux États Unis depuis le milieu des années 1990.

Cet écart est fortement sectoriel. L’Europe reste performante dans l’industrie manufacturière traditionnelle et certains services régulés, mais elle est nettement en retard dans les secteurs à forte intensité technologique : numérique, plateformes, cloud, intelligence artificielle, biotechnologies. Ce sont précisément ces secteurs qui concentrent aujourd’hui les gains de productivité et donnent naissance aux « firmes superstars » qui tirent l’ensemble de la dynamique économique. La capitalisation boursière cumulée des grandes entreprises technologiques américaines dépasse de loin celle de leurs homologues européennes, signe d’un déséquilibre profond dans la capacité à créer et capter la valeur liée à l’innovation.

Une lecture schumpétérienne: l’Europe en déficit de destruction créatrice

Pour éclairer ce décrochage, l’approche schumpétérienne, telle que formalisée notamment par Philippe Aghion, est particulièrement pertinente. Dans cette perspective, la croissance de long terme repose sur la destruction créatrice : l’entrée de nouvelles entreprises innovantes, la sortie des entreprises obsolètes, la réallocation rapide du capital et du travail vers les secteurs les plus productifs.

Or, près de la frontière technologique, ce processus exige des incitations fortes à l’innovation de rupture, une concurrence suffisante pour pousser les firmes installées à se réinventer, et un environnement institutionnel qui accepte l’échec et la recomposition du tissu productif. C’est précisément là que l’Europe se distingue défavorablement.

Les faits stylisés sont clairs : depuis le milieu des années 1990, la croissance de la productivité totale des facteurs est environ deux fois plus élevée aux États‑Unis que dans la zone euro ; le différentiel tient principalement aux secteurs les plus innovants (TIC, digital, biotech), pas à l’ensemble de l’économie.

Politiquement et socialement, on observe une préférence européenne marquée pour la protection ex ante des emplois et des entreprises en place – par la réglementation, le droit du travail, la fiscalité – quand les États‑Unis privilégient davantage une compensation ex post des perdants, via la mobilité, le marché du travail et des dispositifs de soutien au revenu. Cela se traduit par des taux d’entrée et de sortie d’entreprises plus faibles en Europe, une mobilité sectorielle et géographique du travail plus limitée, donc une réallocation ralentie vers les activités les plus productives.

Institutions de l’innovation: le retard de l’Europe

Un autre angle d’analyse central concerne l’organisation des systèmes d’innovation. Dans les économies proches de la frontière technologique, la croissance repose moins sur l’imitation que sur la capacité à produire et diffuser des innovations de rupture. Cela appelle des institutions spécifiques : protection de la propriété intellectuelle, concurrence effective, marchés de capitaux profonds, mais aussi agences publiques capables de financer des projets risqués à long horizon. Les États‑Unis se sont dotés, depuis des décennies, d’agences de type DARPA, ARPA‑E, IARPA ou BARDA, dotées d’une forte autonomie, de moyens substantiels et d’une grande tolérance au risque. Elles sont dirigées par des program managers issus du monde scientifique et industriel, recrutés pour des mandats limités, et ont vocation à financer des projets de recherche appliquée à très haut potentiel, souvent à la frontière entre besoins publics (défense, santé, énergie) et innovations privées. Ce modèle a joué un rôle décisif dans l’émergence de technologies aujourd’hui omniprésentes : internet, GPS, composants avancés, certaines briques de l’IA ou des biotechnologies.

L’Europe, à l’inverse, a construit au fil du temps un paysage d’institutions de recherche et de programmes de soutien à l’innovation très fragmenté, moins compétitif, avec une logique de subventions à des projets souvent de taille moyenne, une faible acceptation de l’échec et des délais de décision longs. Le problème repose donc sur la difficulté à concentrer les ressources sur quelques priorités stratégiques, à prendre des paris technologiques audacieux et à assurer un continuum fluide entre recherche publique, start‑up, PME innovantes et grandes entreprises.

Énergie, industrie et piège de la basse croissance

L’écart de performance s’explique aussi par des facteurs réels comme l’énergie et la structure industrielle. L’Union européenne reste structurellement dépendante des importations d’énergie, en particulier de gaz et de pétrole, alors que les États‑Unis sont devenus exportateurs nets. Les chocs énergétiques récents ont mis en lumière cette vulnérabilité, renchérissant durablement le coût de l’énergie pour les entreprises européennes, notamment dans les secteurs électro‑intensifs.

Certains choix nationaux ont aggravé cette situation : sortie rapide du nucléaire sans alternative décarbonée immédiatement disponible, sous‑investissement dans les capacités de production pilotables, lenteur des interconnexions. Or l’énergie est un intrant majeur de la production ; des coûts plus élevés, sur une longue période, pèsent directement sur la compétitivité, donc sur l’emploi industriel, la balance commerciale et la capacité à investir dans d’autres domaines (R&D, formation, infrastructures). 

C’est ainsi que se met en place un « piège de la basse croissance » : croissance faible, sous‑investissement, retard technologique, puis nouvelle phase de croissance faible.

L’Europe n’est pas condamnée à décliner

Pour autant, le diagnostic ne doit pas verser dans le fatalisme. L’Union européenne dispose d’atouts structurels considérables. Elle reste l’une des régions connaissant un haut niveau de qualification, des universités et centres de recherche de rang mondial, une forte densité d’ingénieurs et de scientifiques. Même si la compétition mondiale dans ces domaines s’est récemment considérablement renforcée. Son modèle socio‑économique – protection sociale, réduction des fortes inégalités, services publics – reste très largement plébiscité par les citoyens.

L’Europe bénéficie aussi d’institutions stables : État de droit, indépendance de la justice et des banques centrales, protection robuste des droits de propriété. Dans un monde géopolitiquement fragmenté, cette stabilité est un actif précieux, qui peut devenir un avantage compétitif pour attirer talents, capitaux et entreprises, à condition de retrouver une trajectoire de croissance plus dynamique.

L’histoire récente montre d’ailleurs que l’Union est capable de sursauts structurants en temps de crise : mise en place du Mécanisme européen de stabilité et avancées de l’union bancaire après la crise de la zone euro, émission de dette commune après la pandémie, retour de la réindustrialisation dans les priorités politiques. Mais ces progrès sont généralement incrémentaux et lents. 

Trois axes de réformes pour sortir du piège

Un premier axe consiste à approfondir réellement le marché unique. Le marché des biens reste fragmenté par des réglementations nationales, celui des services est loin d’être intégré, et les marchés de capitaux demeurent marqués par les frontières. Une véritable union des marchés de capitaux, une intégration accrue des marchés de l’énergie et du numérique, et une réduction des barrières à l’entrée dans certains secteurs protégés permettraient de créer des effets d’échelle comparables à ceux dont bénéficient les entreprises américaines ou chinoises.

Le deuxième axe porte sur la capacité d’innovation à la frontière. Il implique de reconfigurer les politiques de R&D pour accroître significativement l’effort global, mais surtout pour créer des institutions capables de financer des projets de rupture à long terme, avec une gouvernance agile et une tolérance assumée au risque. Cela suppose de rapprocher davantage universités, organismes de recherche, start‑up et grandes entreprises, de renforcer le capital‑risque et le capital‑développement, et de favoriser la montée en puissance de nouvelles « superstars » européennes dans les domaines clés : intelligence artificielle, semi‑conducteurs, santé, technologies bas‑carbone. Plus généralement, il est nécessaire de cesser de préférer l’hyperprotection et l’hyperrégulation — qui vont de pair — au risque, à l’acceptation de la possibilité de l’échec et à la reconnaissance, comme à la récompense, du succès. 

Le troisième axe concerne le contrat social lui‑même. Pour qu’une intensification de la destruction créatrice soit socialement acceptable, il faut déplacer, comme au Danemark, la protection du poste vers la protection de la personne : sécuriser les parcours plutôt que les statuts. Flexisécurité sur le marché du travail, formation continue massive, portabilité des droits sociaux et renforcement des mécanismes d’assurance contre les chocs de revenu sont autant de leviers pour concilier dynamisme économique et cohésion sociale. 

Il est indispensable de sortir du compromis implicite actuel, où l’on échange une certaine stabilité de court terme contre un affaiblissement progressif de la base productive qui finance le modèle social lui‑même. Le décrochage de l’Europe n’est pas une fatalité, mais la conséquence de choix institutionnels et politiques qui peuvent être révisés. La question n’est pas de renoncer à son modèle, mais de lui donner les institutions d’une économie compétitive à la frontière technologique et un socle productif suffisamment solide et dynamique pour que ce modèle reste soutenable dans un monde aux rapports de force incomparablement plus durs, un monde tout à la fois plus technologique et plus concurrentiel. Pour que l’Europe in fine puisse continuer à peser dans le monde.

Olivier Klein
Professeur d’économie à HEC

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Politique de l’offre: sortir des faux procès

Article publié dans Les Échos le 20 janvier.

Le débat français sur la politique économique à mener a souvent été biaisé par des opinions quelque peu dogmatiques. Une suspicion envers toute mesure favorable à l’offre a conduit à privilégier des relances par la demande ou à juger le soutien à l’offre comme un cadeau aux entreprises ou aux « riches », jusqu’à affirmer que ces mesures seraient responsables de l’accroissement du déficit fiscal.

Les détracteurs de la politique de l’offre en France soulignent ainsi un bilan jugé décevant : croissance faible malgré des allègements fiscaux, déficit public creusé, productivité en recul. Or, comme le montre Elie Cohen dans une note publiée par Telos en décembre, des études de l’Insee et de l’Institut des Politiques Publiques suggèrent que, entre les effets mécaniques de la baisse des taux de prélèvements et la hausse de la base imposable, les effets nets sur le déficit public sont faibles, voire négligeables. Pour la réduction du taux de l’impôt sur les sociétés, le PFU ou la transformation de l’ISF en IFI, les évaluations concluent à un impact budgétaire limité, de l’ordre de quelques milliards d’euros, loin des « dizaines de milliards » parfois avancées.

En d’autres termes, l’évolution des déficits publics tiennent bien davantage à la dynamique des dépenses – dépenses nouvelles non financées et chocs exceptionnels, sanitaires ou énergétiques – qu’aux baisses ciblées de prélèvements sur le capital et les entreprises. Celles-ci ont d’ailleurs souvent été décidées pour compenser une pression fiscale très élevée, liée à notre modèle social protecteur, qui induirait sans correction un manque accru de compétitivité et d’attractivité. En outre, malgré ces baisses, les entreprises françaises restent taxées de 4,4 points de valeur ajoutée de plus que leurs concurrentes des grands pays européens, selon Rexecode.

Par ailleurs, ce qui a été présenté comme une politique de l’offre en France – CICE, allègement des charges sur les bas salaires, baisse de l’IS ou PFU – a surtout été une politique fiscale de l’offre, sans accompagnement suffisant en matière de réformes structurelles. Et, même si ces mesures ont très positivement contribué à remonter le taux d’emploi, les réformes concernant l’éducation, la formation professionnelle, la réglementation ou encore le système de retraite demeurent essentielles pour accroître la productivité, l’emploi, donc la croissance à moyen terme.

Certaines économies européennes montrent qu’une politique de l’offre bien conçue peut être très efficace. L’« Agenda 2010 » allemand et les lois Hartz ont combiné flexibilité du marché du travail, formation et soutien à l’innovation, contribuant à une hausse durable de l’emploi et à un net renforcement de la compétitivité. Les pays scandinaves ont également renforcé leur capacité productive tout en conservant des filets sociaux robustes ; la flexi-sécurité danoise, qui assure la sécurité à la personne et la flexibilité à l’entreprise, en est une illustration.

Enfin, la politique de l’offre et la politique de la demande ne s’opposent pas. Une relance de la demande peut être nécessaire en période de récession ou de croissance inférieure au potentiel, à condition que des capacités de production soient disponibles dans les secteurs où la demande peut rebondir. À défaut, elle alimente le déficit commercial puis, faute de croissance interne, le déficit public et la dette. À l’inverse, lorsque l’économie souffre de faiblesses structurelles de l’offre, ce sont les mesures améliorant production, compétitivité, formation et innovation qui créent durablement emplois et revenus.

En France, la difficulté tient à une mauvaise compréhension de la légitimité des deux approches. Penser que l’une exclut l’autre conduit à des impasses. Aujourd’hui, alors que la capacité productive, la compétitivité et la dynamique de croissance font défaut, pour améliorer l’emploi, le pouvoir d’achat et préserver notre modèle social, c’est une véritable politique de l’offre, cohérente et équilibrée, qu’il nous faut. Loin des anathèmes.

Olivier Klein
Professeur d’économie à HEC

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Bitcoin en question : la fin d’un rêve d’une monnaie sans État ?

Début octobre, et ce sur plusieurs semaines, le bitcoin, emblème des cryptomonnaies et figure de proue d’une utopie libertarienne, a connu une chute brutale : son cours est ainsi passé de près de 106000 euros à 73000 euros, soit une baisse d’environ 30% en moins de deux mois. Pour remonter partiellement depuis. Le marché crypto dans son ensemble a vu s’évaporer pendant cette période plus de 1 000 milliards de dollars de capitalisation, frappant non seulement le bitcoin mais aussi toutes les grandes cryptomonnaies comme l’ether, le solana et le XRP.

Cette volatilité spectaculaire rappelle la fragilité intrinsèque de ces « monnaies » privées, décentralisées, qui reposent sur la seule confiance algorithmique plutôt que sur un ancrage institutionnel. Le rêve d’une monnaie universelle, non nationale, à même d’échapper au contrôle des États, avait séduit nombre de partisans d’une économie sans régulation étatique, dans le sillage de Hayek et de l’école autrichienne. Le bitcoin avait été ainsi conçu explicitement contre la manipulation monétaire des monnaies officielles. Les forts gains, qui semblaient faciles, avaient également attirés nombre de néophytes.

Mais cet accident révèle le fondement purement auto-référentiel de la valeur de ces « monnaies » qui n’ont aucune contrepartie économique, contrairement aux monnaies bancaires dont la contrepartie est le crédit à l’économie. Ce qui en fait des crypto-actifs hyper-spéculatifs, profondément volatils, leur valeur étant sans lien avec les besoins économiques réels et sans régulation institutionnelle.

La forte fluctuation récente illustre ainsi un point central : la monnaie n’est jamais un simple objet technique, mais un fait institutionnel et social. Contrairement à la monnaie bancaire, qui s’appuie sur la confiance dans les banques, les banques centrales et les États, les cryptomonnaies ne sont appuyées sur une quelconque institution « officielle », elles ne dépendent donc que de la seule confiance collective de ses détenteurs qui peut ainsi s’évaporer plus ou moins brutalement. Les causes immédiates de cette chute sont multiples : la crainte d’une trop forte hausse antérieure, moins de croyance dans une baisse proche des taux d’intérêt aux États-Unis, liquidations massives de positions très « leveragées », réduction du risque par les investisseurs institutionnels et incertitudes réglementaires, etc.

Face à une telle volatilité, les cryptomonnaies ne peuvent s’imposer comme moyen de paiement universel ; elles restent de facto des objets de spéculation pure, sans valeur objective externe au marché des cryptos elles-mêmes. Donc aisément susceptibles de phénomènes d’euphorie haussière comme de panique et de fuite hors de ces supports. Au-delà du débat philosophique sur la « confiance algorithmique » opposée à la confiance institutionnelle et sur les différences fondamentales de vue entre l’école libertarienne et l’école institutionnaliste, la séquence actuelle est un retour à la réalité : sans l’ancrage d’institutions -visibles ou invisibles-, capables de canaliser les incertitudes et les rivalités, aucune monnaie ne peut durablement remplir son rôle de médiateur social et économique, ni garantir la stabilité ou l’efficacité attendue. La promesse du bitcoin et de ses épigones en tant que monnaie ne peut ainsi faire face à la question que pose toute forme monétaire : son acceptation universelle dépend moins de sa technologie que de sa capacité à préserver la confiance qui la fonde. À défaut, ils ne sont que des objets hyper-speculatifs. Les monnaies privées ne peuvent ainsi remplacer les monnaies « officielles » que si ces dernières font l’objet d’une forte défiance, due à de fortes défaillances prolongées des institutions (États ou banques centrales) sur lesquelles elles s’appuient. À ce jour, le marché vient de rappeler , à tout le moins momentanément, que l’utopie anarcho-capitaliste que constituent les cryptomonnaies en tant que monnaies reste avant tout une utopie.

Olivier Klein
Professeur d’économie à HEC
Directeur Général de Lazard Frères Banque

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Conjoncture Crise économique et financière Economie Générale

Paradoxes français

Publié dans le journal L’Opinion le 2 décembre 2025

Le paradoxe du modèle social français transparaît dans l’accumulation de chiffres éloquents : la France détient, d’après les dernières données OCDE, le record européen des prélèvements obligatoires et des dépenses publiques, affichant plus de 32% du PIB en transferts sociaux directs. Et un poids consolidé de la dépense publique qui dépasse très largement celui de ses voisins, parfois de près de dix points de PIB. Mais il semble particulièrement difficile pour les pouvoirs publics de baisser les dépenses et aisé de monter les prélèvements, tant la pression semble être forte pour ne pas toucher aux premières et tant la demande de justice fiscale apparaît paroxystique. On pourrait donc penser qu’il est inutile, voire dangereux, de changer un modèle efficace et que chacun semble vouloir conserver. Et pourtant …

Et pourtant ces tendances profondes exprimées par les politiques ne mettent pas en regard de notre modèle son coût croissant et insoutenable. La dynamique déficitaire est devenue quasi-permanente : la France affiche chaque année un déficit primaire important, alors même que la charge de la dette devient, avec la remontée des taux, l’un de ses principaux postes de dépenses, et que le taux de dette publique y est montée environ 3 fois plus vite que dans le reste de la zone euro depuis 2000, mettant ainsi en sérieuse difficulté la capacité même du pays à financer à court-moyen terme ce choix de société. Le gouverneur de la Banque de France ou le FMI pointent désormais un risque fort de non soutenabilité, tandis que les marges de manœuvre s’amenuisent à mesure que les recettes stagnent et que la population active baisse, de par la démographie, par rapport aux nombre de retraités.

Et pourtant, sur le front des performances purement économiques, le constat n’est pas davantage rassurant. L’évolution du PIB par habitant depuis vingt ans révèle un décrochage progressif de la France en regard de ses voisins performants. Tandis que l’Allemagne, les pays scandinaves, ou les Pays-Bas poursuivent leur progression, la France perd, au fil du temps, du terrain dans le classement des richesses créées par habitant. Cet affaiblissement productif se lit aussi dans le faible poids de l’industrie dans la valeur ajoutée nationale.

Et pourtant, 78% des Français jugent aujourd’hui le niveau des impôts et cotisations sociales trop élevé ( baromètre du Conseil des prélèvements obligatoires).

Le paradoxe français réside en outre, et de façon éclatante, dans l’efficacité perçue des services publics. En effet, si les dépenses de santé, d’éducation ou de retraite sont comparables ou supérieures en poids dans le PIB à celles de pays également dotés d’un modèle universaliste, l’empilement de strates administratives, l’inflation normative, et la sur-administration grèvent l’efficience du système. Le constat est criant dans la fonction hospitalière, où le travail administratif de tous atteint un niveau très supérieur à celui constaté en Allemagne ou dans d’autres pays nordiques, sans que cela ne se traduise évidemment par de meilleures performances pour les usagers. La même logique prévaut dans l’éducation, qui souffre d’une organisation lourde et d’une équité difficile à assurer, alors même que les classements internationaux tels que PISA ou encore les évaluations PIAAC positionnent désormais la France à des niveaux moyens ou médiocres par rapport aux pays performants dans la plupart des compétences clefs. Les multiples critères des organisations internationales permettant de juger du coût-efficacité des dépenses publiques placent la France dans une position seulement moyenne, voire faible, dans la quasi-totalité des domaines étudiés. Et le taux de citoyens déclarant avoir confiance et être satisfaits de leurs services publics s’élève en France à 52% contre 66% en moyenne dans les pays de l’OCDE. Le baromètre du Conseil des prélèvements obligatoires vient en outre d’afficher que le pourcentage de Français pensant que l’argent des impôts est bien utilisé par l’Etat a baissé de 11 points en 2 ans m, passant ainsi de 33 à 22 %. Ne faut-il vraiment toucher à rien et continuer d’augmenter impôts et cotisations?

La crise d’efficacité des politiques publiques françaises interroge ainsi la soutenabilité du compromis social : alors que le modèle entend protéger tous les Français au prix de taux de prélèvements très élevés et de l’un des plus forts taux de redistribution de l’OCDE, il n’offre plus ni ascenseur social suffisant – l’égalité des revenus après redistribution y est forte, mais l’égalité des chances très améliorable-, ni croissance dynamique, ni même donc des services publics efficients et satisfaisants.

Faute de réformes structurelles, l’augmentation continue des dépenses s’accompagne d’une désillusion collective croissante. Ce paradoxe du modèle français interroge son avenir, et met en tension la volonté de préserver un pacte social ambitieux avec la nécessité de retrouver les moyens d’assurer durablement son efficacité et sa soutenabilité.

Il est temps de sortir des débats irréels actuels pour traiter en profondeur les difficultés françaises. Elles sont délétères pour la santé économique et sociale du pays. Et elles mettront à mal sinon, et plus tôt que tard, le consentement à l’impôt, le pacte social et la cohésion nationale eux-mêmes. L’apparent paradoxe pourrait ainsi bien se transformer en peu de temps en une crise économique et sociétale.

Olivier Klein
Professeur d’économie à HEC