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Conjoncture Economie Générale

Politique de l’offre: sortir des faux procès

Article publié dans Les Échos le 20 janvier.

Le débat français sur la politique économique à mener a souvent été biaisé par des opinions quelque peu dogmatiques. Une suspicion envers toute mesure favorable à l’offre a conduit à privilégier des relances par la demande ou à juger le soutien à l’offre comme un cadeau aux entreprises ou aux « riches », jusqu’à affirmer que ces mesures seraient responsables de l’accroissement du déficit fiscal.

Les détracteurs de la politique de l’offre en France soulignent ainsi un bilan jugé décevant : croissance faible malgré des allègements fiscaux, déficit public creusé, productivité en recul. Or, comme le montre Elie Cohen dans une note publiée par Telos en décembre, des études de l’Insee et de l’Institut des Politiques Publiques suggèrent que, entre les effets mécaniques de la baisse des taux de prélèvements et la hausse de la base imposable, les effets nets sur le déficit public sont faibles, voire négligeables. Pour la réduction du taux de l’impôt sur les sociétés, le PFU ou la transformation de l’ISF en IFI, les évaluations concluent à un impact budgétaire limité, de l’ordre de quelques milliards d’euros, loin des « dizaines de milliards » parfois avancées.

En d’autres termes, l’évolution des déficits publics tiennent bien davantage à la dynamique des dépenses – dépenses nouvelles non financées et chocs exceptionnels, sanitaires ou énergétiques – qu’aux baisses ciblées de prélèvements sur le capital et les entreprises. Celles-ci ont d’ailleurs souvent été décidées pour compenser une pression fiscale très élevée, liée à notre modèle social protecteur, qui induirait sans correction un manque accru de compétitivité et d’attractivité. En outre, malgré ces baisses, les entreprises françaises restent taxées de 4,4 points de valeur ajoutée de plus que leurs concurrentes des grands pays européens, selon Rexecode.

Par ailleurs, ce qui a été présenté comme une politique de l’offre en France – CICE, allègement des charges sur les bas salaires, baisse de l’IS ou PFU – a surtout été une politique fiscale de l’offre, sans accompagnement suffisant en matière de réformes structurelles. Et, même si ces mesures ont très positivement contribué à remonter le taux d’emploi, les réformes concernant l’éducation, la formation professionnelle, la réglementation ou encore le système de retraite demeurent essentielles pour accroître la productivité, l’emploi, donc la croissance à moyen terme.

Certaines économies européennes montrent qu’une politique de l’offre bien conçue peut être très efficace. L’« Agenda 2010 » allemand et les lois Hartz ont combiné flexibilité du marché du travail, formation et soutien à l’innovation, contribuant à une hausse durable de l’emploi et à un net renforcement de la compétitivité. Les pays scandinaves ont également renforcé leur capacité productive tout en conservant des filets sociaux robustes ; la flexi-sécurité danoise, qui assure la sécurité à la personne et la flexibilité à l’entreprise, en est une illustration.

Enfin, la politique de l’offre et la politique de la demande ne s’opposent pas. Une relance de la demande peut être nécessaire en période de récession ou de croissance inférieure au potentiel, à condition que des capacités de production soient disponibles dans les secteurs où la demande peut rebondir. À défaut, elle alimente le déficit commercial puis, faute de croissance interne, le déficit public et la dette. À l’inverse, lorsque l’économie souffre de faiblesses structurelles de l’offre, ce sont les mesures améliorant production, compétitivité, formation et innovation qui créent durablement emplois et revenus.

En France, la difficulté tient à une mauvaise compréhension de la légitimité des deux approches. Penser que l’une exclut l’autre conduit à des impasses. Aujourd’hui, alors que la capacité productive, la compétitivité et la dynamique de croissance font défaut, pour améliorer l’emploi, le pouvoir d’achat et préserver notre modèle social, c’est une véritable politique de l’offre, cohérente et équilibrée, qu’il nous faut. Loin des anathèmes.

Olivier Klein
Professeur d’économie à HEC

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Le wokisme et l’impasse de l’indifférenciation

En cherchant à abolir les différences, le wokisme intensifie le mimétisme rivalitaire
Publié le 6 janvier 2026 , L’Opinion

Au-delà des querelles lexicales, il est possible de proposer une lecture critique rigoureuse du wokisme. Une grille d’analyse fructueuse ressort de la théorie mimétique de René Girard, qui permet d’éclairer la dynamique sociétale à l’œuvre derrière le wokisme : l’effort pour abolir les différences dans un monde où celles-ci jouent pourtant un rôle structurant essentiel.

Plus les êtres sont indifférenciés, plus ils deviennent paradoxalement des rivaux redoutables, précisément parce qu’ils sont presque identiques et désirent les mêmes objets. Dans les sociétés traditionnelles, des institutions culturelles – rites, interdits, structures symboliques, différenciations – ont historiquement encadré ce mimétisme afin d’éviter l’autodestruction, en canalisant les rivalités vers des formes socialement gérables.

Concurrence victimaire

Ce cadre girardien éclaire les paradoxes du wokisme. Dans sa version radicale, celui-ci ne se limite pas à une vigilance légitime contre les discriminations : il vise l’effacement, voire la négation de toutes les différences jugées en tant que telles discriminatoires pour refonder la société sur un égalitarisme absolu. Cette démarche, potentiellement séduisante, revient pourtant à ignorer les médiations sociales qui permettent de contenir la dynamique mimétique du désir humain.

Le paradoxe est alors patent : en cherchant à abolir les différences, le wokisme intensifie le mimétisme rivalitaire. Au lieu d’atténuer les conflits, il les attise : les barrières symboliques qui limitaient les rivalités s’effacent, et l’attention se porte sur la désignation de la victime la plus pure à défendre, parfois à sacraliser. C’est ce que Girard appelle la « concurrence victimaire », où la position morale est définie par l’assignation à un statut de victime, au détriment de la responsabilité individuelle.

Dans ce contexte, la figure de l’oppresseur prend une place centrale : l’homme blanc occidental – ou toute autre catégorie dominante symbolique – se voit investi d’une culpabilité collective dépassant toute justification historique. S’opère alors un renversement : le prétendu oppresseur doit être voué à la vindicte générale, tandis que l’opprimé désigné se voit attribuer tous les droits sans aucun devoir. Loin d’évacuer la logique sacrificielle qui jalonne l’histoire humaine, le wokisme la perpétue sous une forme inversée.

Ce constat n’est ni une apologie des inégalités ni une défense des hiérarchies figées. Il souligne que les différences structurantes – sexuelles, culturelles, statutaires – ne sont pas des obstacles à la paix sociale, mais des médiations essentielles pour contenir la violence mimétique. Leur effacement artificiel favorise au contraire une concurrence permanente des statuts de victimes, qui fige les identités, nie la responsabilité individuelle et affaiblit la capacité de transformation sociale.

Egalitarisme absolutiste
Ce diagnostic invite à repenser le débat public sur les différences : non pour les abolir ou les nier, non pour promouvoir un égalitarisme absolutiste, mais pour concilier différences, égalité des droits, équité et responsabilité. Sinon, l’ultra-conservatisme, double symétrique du wokisme radical, sera en réaction la seule réponse audible.

Olivier Klein est professeur à HEC.

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Conjoncture Crise économique et financière

Peut-on encore sortir du piège économique et social français ?

Article publié le 2 janvier 2026 par Les Échos

On le sait, ou plutôt on devrait le savoir après tant d’années enfermées dans le cercle vicieux que connaît notre pays. La France ne sortira pas de la chaîne de causalité circulaire des prélèvements trop élevés, du taux d’emploi trop faible et de la dette publique incontrôlée par une nouvelle hausse du taux de prélèvements obligatoires.
Stabiliser le ratio de dette impose au contraire une stratégie cohérente fondée sur une gestion efficace des dépenses publiques, des politiques d’augmentation de notre potentiel de croissance, dont le relèvement du taux d’emploi et une véritable conduite du changement, afin que l’ensemble des acteurs comprennent et adhèrent à la voie que nous devons emprunter pour rendre à nouveau notre modèle soutenable.

Revoir les règles de la Sécurité sociale

Les marges les plus amples se trouvent au coeur du modèle social, à commencer par les retraites, premier poste de dépense publique. Un an de plus de l’âge moyen de départ, associé à une convergence plus poussée entre régimes publics et privés et à une politique active d’emploi des seniors, permettrait à horizon de quelques années de dégager 10 à 15 milliards d’euros par an (effets directs et induits par un surcroît de croissance), sans remettre en cause le niveau de vie des retraités.

Il s’agit aussi de revoir les règles qui encadrent l’utilisation de la Sécurité sociale pour limiter l’aléa moral : arrêts maladie, consommation de soins et de médicaments doivent être organisés pour garantir un usage responsable et solidaire.

Rééquilibrer droits et devoirs, renforcer les contrôles quand c’est nécessaire, mais aussi inciter aux comportements vertueux, en santé comme sur le marché du travail, est une condition sine qua non de la soutenabilité de notre modèle social.

Simultanément, une meilleure gestion des administrations publiques – réorganisation avec non-remplacement ciblé des départs, réduction des doublons administratifs, numérisation, redéploiement vers les services de première ligne – pourrait rapporter une vingtaine de milliards d’euros par an, pour une réduction des effectifs d’environ 5 %, sans baisse de rémunération des fonctionnaires.

Plusieurs pays développés ont réduit leur nombre de fonctionnaires de 7 à 10 % sans provoquer un recul de la croissance et sans perte de qualité du service public.

Agir sur la dépense

Mais la sortie durable du piège français passe autant par l’emploi que par l’action sur la dépense. Une hausse de 6 points du taux d’emploi, rejoignant ainsi le niveau allemand, obtenue, au-delà de l’augmentation de l’âge de la retraite, par une réforme cohérente de l’assurance-chômage, la lutte contre les trappes à inactivité et une montée en puissance d’une formation professionnelle plus adaptée, générerait près de 60 milliards d’euros de recettes supplémentaires à législation fiscale inchangée. Soit une réduction d’environ 60 % du déficit budgétaire primaire !

Une hausse de quelque 10 points de la population active, soit le niveau des Pays-Bas, ramènerait même le déficit primaire à zéro, dans une logique de création de richesse et non de ponction supplémentaire, qui, quant à elle, induirait une logique régressive.

Faudrait-il encore que ces réformes, à supposer qu’elles soient votées, soient réellement mises en oeuvre. Cela implique une conduite du changement assumée : une stratégie pour le pays expliquée et lisible, des objectifs cadencés et compréhensibles, des moyens appropriés pour y parvenir et des systèmes d’incitation alignés sur les objectifs poursuivis permettant l’engagement de chacun.

En combinant 1,5 à 2 points de PIB d’économies récurrentes et 1,5 à 2 points de recettes annuelles liées au surcroît d’emploi et de croissance, la France peut améliorer son solde public de 3 à 4 points de PIB en quelques années. De quoi stabiliser le taux d’endettement public, non par une austérité sinon inévitable, mais par une reprise en mains sereine et responsable de notre modèle économique et social.

Procrastiner encore davantage ou, pire, aller à rebours de ce qu’enseignent la raison comme les expériences étrangères réussies, c’est aveuglément enfoncer encore plus le pays dans un cercle vicieux qui se referme sinon chaque jour un peu plus.

Olivier Klein est professeur d’économie à HEC.

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Bitcoin en question : la fin d’un rêve d’une monnaie sans État ?

Début octobre, et ce sur plusieurs semaines, le bitcoin, emblème des cryptomonnaies et figure de proue d’une utopie libertarienne, a connu une chute brutale : son cours est ainsi passé de près de 106000 euros à 73000 euros, soit une baisse d’environ 30% en moins de deux mois. Pour remonter partiellement depuis. Le marché crypto dans son ensemble a vu s’évaporer pendant cette période plus de 1 000 milliards de dollars de capitalisation, frappant non seulement le bitcoin mais aussi toutes les grandes cryptomonnaies comme l’ether, le solana et le XRP.

Cette volatilité spectaculaire rappelle la fragilité intrinsèque de ces « monnaies » privées, décentralisées, qui reposent sur la seule confiance algorithmique plutôt que sur un ancrage institutionnel. Le rêve d’une monnaie universelle, non nationale, à même d’échapper au contrôle des États, avait séduit nombre de partisans d’une économie sans régulation étatique, dans le sillage de Hayek et de l’école autrichienne. Le bitcoin avait été ainsi conçu explicitement contre la manipulation monétaire des monnaies officielles. Les forts gains, qui semblaient faciles, avaient également attirés nombre de néophytes.

Mais cet accident révèle le fondement purement auto-référentiel de la valeur de ces « monnaies » qui n’ont aucune contrepartie économique, contrairement aux monnaies bancaires dont la contrepartie est le crédit à l’économie. Ce qui en fait des crypto-actifs hyper-spéculatifs, profondément volatils, leur valeur étant sans lien avec les besoins économiques réels et sans régulation institutionnelle.

La forte fluctuation récente illustre ainsi un point central : la monnaie n’est jamais un simple objet technique, mais un fait institutionnel et social. Contrairement à la monnaie bancaire, qui s’appuie sur la confiance dans les banques, les banques centrales et les États, les cryptomonnaies ne sont appuyées sur une quelconque institution « officielle », elles ne dépendent donc que de la seule confiance collective de ses détenteurs qui peut ainsi s’évaporer plus ou moins brutalement. Les causes immédiates de cette chute sont multiples : la crainte d’une trop forte hausse antérieure, moins de croyance dans une baisse proche des taux d’intérêt aux États-Unis, liquidations massives de positions très « leveragées », réduction du risque par les investisseurs institutionnels et incertitudes réglementaires, etc.

Face à une telle volatilité, les cryptomonnaies ne peuvent s’imposer comme moyen de paiement universel ; elles restent de facto des objets de spéculation pure, sans valeur objective externe au marché des cryptos elles-mêmes. Donc aisément susceptibles de phénomènes d’euphorie haussière comme de panique et de fuite hors de ces supports. Au-delà du débat philosophique sur la « confiance algorithmique » opposée à la confiance institutionnelle et sur les différences fondamentales de vue entre l’école libertarienne et l’école institutionnaliste, la séquence actuelle est un retour à la réalité : sans l’ancrage d’institutions -visibles ou invisibles-, capables de canaliser les incertitudes et les rivalités, aucune monnaie ne peut durablement remplir son rôle de médiateur social et économique, ni garantir la stabilité ou l’efficacité attendue. La promesse du bitcoin et de ses épigones en tant que monnaie ne peut ainsi faire face à la question que pose toute forme monétaire : son acceptation universelle dépend moins de sa technologie que de sa capacité à préserver la confiance qui la fonde. À défaut, ils ne sont que des objets hyper-speculatifs. Les monnaies privées ne peuvent ainsi remplacer les monnaies « officielles » que si ces dernières font l’objet d’une forte défiance, due à de fortes défaillances prolongées des institutions (États ou banques centrales) sur lesquelles elles s’appuient. À ce jour, le marché vient de rappeler , à tout le moins momentanément, que l’utopie anarcho-capitaliste que constituent les cryptomonnaies en tant que monnaies reste avant tout une utopie.

Olivier Klein
Professeur d’économie à HEC
Directeur Général de Lazard Frères Banque

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Paradoxes français

Publié dans le journal L’Opinion le 2 décembre 2025

Le paradoxe du modèle social français transparaît dans l’accumulation de chiffres éloquents : la France détient, d’après les dernières données OCDE, le record européen des prélèvements obligatoires et des dépenses publiques, affichant plus de 32% du PIB en transferts sociaux directs. Et un poids consolidé de la dépense publique qui dépasse très largement celui de ses voisins, parfois de près de dix points de PIB. Mais il semble particulièrement difficile pour les pouvoirs publics de baisser les dépenses et aisé de monter les prélèvements, tant la pression semble être forte pour ne pas toucher aux premières et tant la demande de justice fiscale apparaît paroxystique. On pourrait donc penser qu’il est inutile, voire dangereux, de changer un modèle efficace et que chacun semble vouloir conserver. Et pourtant …

Et pourtant ces tendances profondes exprimées par les politiques ne mettent pas en regard de notre modèle son coût croissant et insoutenable. La dynamique déficitaire est devenue quasi-permanente : la France affiche chaque année un déficit primaire important, alors même que la charge de la dette devient, avec la remontée des taux, l’un de ses principaux postes de dépenses, et que le taux de dette publique y est montée environ 3 fois plus vite que dans le reste de la zone euro depuis 2000, mettant ainsi en sérieuse difficulté la capacité même du pays à financer à court-moyen terme ce choix de société. Le gouverneur de la Banque de France ou le FMI pointent désormais un risque fort de non soutenabilité, tandis que les marges de manœuvre s’amenuisent à mesure que les recettes stagnent et que la population active baisse, de par la démographie, par rapport aux nombre de retraités.

Et pourtant, sur le front des performances purement économiques, le constat n’est pas davantage rassurant. L’évolution du PIB par habitant depuis vingt ans révèle un décrochage progressif de la France en regard de ses voisins performants. Tandis que l’Allemagne, les pays scandinaves, ou les Pays-Bas poursuivent leur progression, la France perd, au fil du temps, du terrain dans le classement des richesses créées par habitant. Cet affaiblissement productif se lit aussi dans le faible poids de l’industrie dans la valeur ajoutée nationale.

Et pourtant, 78% des Français jugent aujourd’hui le niveau des impôts et cotisations sociales trop élevé ( baromètre du Conseil des prélèvements obligatoires).

Le paradoxe français réside en outre, et de façon éclatante, dans l’efficacité perçue des services publics. En effet, si les dépenses de santé, d’éducation ou de retraite sont comparables ou supérieures en poids dans le PIB à celles de pays également dotés d’un modèle universaliste, l’empilement de strates administratives, l’inflation normative, et la sur-administration grèvent l’efficience du système. Le constat est criant dans la fonction hospitalière, où le travail administratif de tous atteint un niveau très supérieur à celui constaté en Allemagne ou dans d’autres pays nordiques, sans que cela ne se traduise évidemment par de meilleures performances pour les usagers. La même logique prévaut dans l’éducation, qui souffre d’une organisation lourde et d’une équité difficile à assurer, alors même que les classements internationaux tels que PISA ou encore les évaluations PIAAC positionnent désormais la France à des niveaux moyens ou médiocres par rapport aux pays performants dans la plupart des compétences clefs. Les multiples critères des organisations internationales permettant de juger du coût-efficacité des dépenses publiques placent la France dans une position seulement moyenne, voire faible, dans la quasi-totalité des domaines étudiés. Et le taux de citoyens déclarant avoir confiance et être satisfaits de leurs services publics s’élève en France à 52% contre 66% en moyenne dans les pays de l’OCDE. Le baromètre du Conseil des prélèvements obligatoires vient en outre d’afficher que le pourcentage de Français pensant que l’argent des impôts est bien utilisé par l’Etat a baissé de 11 points en 2 ans m, passant ainsi de 33 à 22 %. Ne faut-il vraiment toucher à rien et continuer d’augmenter impôts et cotisations?

La crise d’efficacité des politiques publiques françaises interroge ainsi la soutenabilité du compromis social : alors que le modèle entend protéger tous les Français au prix de taux de prélèvements très élevés et de l’un des plus forts taux de redistribution de l’OCDE, il n’offre plus ni ascenseur social suffisant – l’égalité des revenus après redistribution y est forte, mais l’égalité des chances très améliorable-, ni croissance dynamique, ni même donc des services publics efficients et satisfaisants.

Faute de réformes structurelles, l’augmentation continue des dépenses s’accompagne d’une désillusion collective croissante. Ce paradoxe du modèle français interroge son avenir, et met en tension la volonté de préserver un pacte social ambitieux avec la nécessité de retrouver les moyens d’assurer durablement son efficacité et sa soutenabilité.

Il est temps de sortir des débats irréels actuels pour traiter en profondeur les difficultés françaises. Elles sont délétères pour la santé économique et sociale du pays. Et elles mettront à mal sinon, et plus tôt que tard, le consentement à l’impôt, le pacte social et la cohésion nationale eux-mêmes. L’apparent paradoxe pourrait ainsi bien se transformer en peu de temps en une crise économique et sociétale.

Olivier Klein
Professeur d’économie à HEC

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Le modèle politique, économique et social français doit se renouveler profondément

“Un État qui s’immisce partout ne fait pas que fragiliser les institutions ; il détruit également les relations de confiance entre les citoyens, car il s’interpose entre eux et les rend étrangers les uns aux autres.”
(La Crise de la culture) Hannah Arendt

*Un modèle à bout de souffle *

Ce modèle, tel qu’il existe en France, a vécu. Il a beaucoup apporté pendant des décennies. Mais sa conception intellectuelle n’a que très peu évolué, elle a même dérivé, alors qu’a minima quatre mouvements d’importance se sont produits. Ils ont été occultés, non pensés, parfois niés, ou, pire même, suivis sans en voir les conséquences. Citons-les sans ordre de priorité. La question de l’autorité publique, de la sécurité et du phénomène migratoire avec le développement de l’idéologie islamiste. Embarquant ainsi la réflexion sur ce qui fait nation. La montée d’un individualisme farouche, avec la survalorisation des droits de chacun et la dévalorisation des devoirs. L’obsession de l’égalité, impliquant un dangereux égalitarisme, au détriment-même de la recherche de l’égalité des chances et de l’équité. Le développement enfin d’une hypertrophie de la sphère publique, dont l’entropie engendre inefficacité, découragement, perte de confiance et montée de l’inquiétude.
Nous reviendrons sur chacun de ces points. La question de la nécessaire transition climatique n’est pas ici citée, car notre modèle, avec toutefois trop de dogmes et une démarche insuffisamment scientifique, l’a plutôt bien intégrée dans son logiciel. Il faut ainsi renouveler notre réflexion, sous peine de devenir obsolète, en abordant quelques territoires jusqu’ici trop peu explorés. Tentons modestement d’en poser quelques briques.

*Marché et État *

Le marché est indispensable, car il développe une dynamique économique, une allocation des moyens et une adéquation de l’offre et de la demande certes imparfaites, mais irremplaçables. Toutefois, le marché ne peut être un mode de régulation suffisant par lui-même car, pour être durablement efficace et suffisamment stable, il a besoin de droit, de règles, d’autorités institutionnelles, d’organes de régulation, comme de corps intermédiaires, permettant d’agir lorsque le marché se dérègle et qu’il connaît une dynamique déstabilisante. La sphère publique est donc indispensable à la régulation du marché, de l’économie et plus généralement de la société. Ainsi, l’État (au sens large) est-il nécessaire pour le bon équilibre de la société, y compris en favorisant l’existence de corps intermédiaires, tels que les syndicats, pour la bonne régulation du tout. Les différentes forces d’une société sont alors canalisées de façon globalement harmonieuse, dans un jeu d’équilibre, même si cet équilibre est par nature changeant et instable. Et ce modèle de régulation a permis, cahin-caha certes et sans linéarité avérée, un développement du bien-être. Et ce, de façon relativement bien partagée dans les pays européens.
Jusqu’alors, les manifestations les plus abouties de ce mode de régulation de la société, assurant une bonne combinaison de l’éthique et de l’efficacité, sont apparues en Europe du Nord et en Allemagne. Puis, avec des nuances, une forme de social-démocratie s’est généralisée à l’Europe et en est devenue, volens nolens, l’une de ses caractéristiques fortes. Au total, notre modèle, avec des variantes, a permis pendant des décennies une combinaison réussie du marché et d’institutions et de règles, (y compris redistributrices).
Nous utiliserons le terme d’économie sociale de marché dans un sens large, c’est-à-dire au-delà des alternances entre les droites et les gauches de gouvernement, comme le socle commun définissant globalement bien le mode de régulation des pays européens.
Cependant l’Europe semble connaître aujourd’hui un déclin relatif, et même, depuis quelques années, un décrochage économique significatif face au modèle américain notamment. La multiplication des normes, des règlements, la moindre incitation à l’initiative comme à la prise de risque, comme la volonté d’égalité – et non d’équité – se développant sans limite, paraissent en être quelques éléments d’explication. Ce modèle, y compris dans ses courants réformistes conscients de cette trajectoire dangereuse, est en fait devenue insuffisant.

*Autorité, sécurité, immigration *

Il est tout d’abord indispensable d’englober dans la pensée de l’action publique les questions d’autorité publique, de sécurité, comme de meilleure régulation et intégration de l’immigration. Sous peine, à défaut de traiter ces questions de façon républicaine, de laisser le monopole du discours sur ces sujets aux mouvements populistes. Mouvements alors capables d’attirer les électeurs à juste titre mécontents de n’être pas entendus sur des sujets sensibles de leur quotidien. Ces sujets sont cruciaux, et il doit être souligné qu’il est rédhibitoire de les traiter de façon moraliste ou avec mépris. Ajoutons, dans la même ligne, que penser un pays, une nation, comme un kaléidoscope multiculturel sans unité, sans réelle frontière, sans culture commune, sans véritable identité, avec pour seul partage des valeurs universelles désincarnées, est une vision éthérée, dans laquelle on fait se dissoudre l’histoire, la géographie, et la Nation elle-même. Et où l’on occulte les liens culturels qui forgent un pays, qui permettent à ses habitants de s’y reconnaitre et de vivre ensemble. Nier cette vérité c’est provoquer le pire tôt ou tard, volens-nolens. Renan avait déjà tout dit : « Ce qui nous unit, ce n’est pas une langue, une religion, ou une race, c’est un passé commun et une volonté partagée de vivre ensemble. Une nation est une âme, un principe spirituel, fondé sur le souvenir des gloires passées et sur le consentement actuel à continuer cette vie commune. Une nation, c’est un plébiscite de tous les jours. » Que cela inspire la réflexion ! Ces sujets, pour fondamentaux qu’ils soient, ne font cependant pas l’objet de développement spécifique dans ce papier.

*La suradministration : frein à l’action *

Ensuite, doit être analysée avec attention la perte d’efficacité de la sphère publique. Comme le marché n’est pas exempt d’erreur et de dysfonctionnements endogènes, les décisions des pouvoirs publics elles-mêmes peuvent ne pas être efficaces, voire ne pas être les bonnes. Il n’y a ni omniscience des marchés, ni omniscience de l’État. Il est indispensable de considérer, au-delà de toute idéologie, qu’une politique publique peut en effet ne pas être efficace. Pire, qu’elle peut ne pas être appropriée, et même non souhaitable. Qu’elle peut même induire des effets pervers aboutissant à l’exact contraire de ce qui était désiré. Cette base de réflexion doit faire partie du cœur du renouveau de la pensée du modèle d’économie sociale de marché. Il est ainsi opportun de noter qu’il n’y a pas le « méchant capital » et le « gentil État ». Pas de camp du mal et de camp du bien. Cette vision manichéenne est non seulement simpliste mais également dangereuse car très trompeuse. Il y a le capital et son double¹, tous deux connaissant leur propre logique de développement sans fin. Là, de rendement, de capitalisation, d’accumulation du capital aurait-on dit autrefois. Ici, de contrôle, de pouvoir. Tous les deux, éprouvant comme tout organisme vivant, la nécessité vitale de croître. Et pourtant, tous les deux sont nécessaires et complémentaires, dès lors que l’on ne laisse ni l’un ni l’autre s’imposer à tous et déstabiliser le délicat équilibre qui permet de combiner efficacement les deux. C’est ce qui autorise une société de progrès.
La logique de développement de l’État : la suradministration
Il faut donc penser librement pour faire l’analyse du développement, depuis des décennies en France, d’un État omniprésent, tendant à intermédier les relations de chacun avec l’autre, c’est-à-dire de chacun avec la société. Cet État établit un contrôle toujours plus serré sur les individus et développe dans une logique d’entropie une suradministration toujours plus lourde et pesante, et à rendement décroissant.
Si la logique de développement de l’État et de la sphère publique doit être pensée, c’est, bien plus qu’aux États-Unis, chez nous en Europe et plus particulièrement encore en France que cette analyse critique doit être faite. La suradministration développe le sentiment d’impuissance et partant le découragement et le passéisme. Mais aussi la recherche de l’avantage maximal pour soi-même. Ou encore, chez certains, l’envie de sédition, d’insoumission. Par la logique de croissance sans fin qui lui est propre, la suradministration tente de répondre à tous, en infantilisant les gens et en poussant sans cesse à plus de demande d’État. Ce qui amène inéluctablement la déception. Et développe, à son tour, l’angoisse, la peur devenue insurmontable devant tout problème fût-il petit, tant le sens de la responsabilité individuelle a été réduit, abîmé. Trop d’État induit une atomisation² des individus et leur aliénation quant à leur capacité à agir par eux-mêmes. La suradministration et un État trop intrusif et omniprésent peuvent conduire en effet à un affaissement de la confiance en soi-même, mais aussi entre les uns et les autres. Ils sont un frein à l’action individuelle et collective. Et ils entraînent une perte de solidarité auto-organisée entre les membres de la société.
« L’action est ce qui permet aux hommes d’apparaître devant les autres, de se révéler dans leur singularité et de construire un monde commun. Lorsque l’État monopolise cette capacité, les citoyens sont réduits au rôle de spectateurs.» Hannah Arendt (La condition de l’homme moderne).

En bref, ainsi que le pense avec beaucoup d’acuité Hannah Arendt, cette dynamique induit une perte de l’équilibre nécessaire entre, d’une part, la liberté et la responsabilité individuelle et collective et, d’autre part, la nécessaire régulation pour organiser une société juste. « Le danger, ce n’est pas seulement la violence des régimes autoritaires, mais le glissement progressif vers une administration douce et paternaliste qui asphyxie la liberté sous prétexte de protection.» écrit-elle encore.

*La combinaison essentielle de l’éthique et de l’efficacité *

Face aux erreurs possibles de la sphère publique, mais aussi face à sa tendance à s’étendre toujours davantage jusqu’à perdre significativement de son efficacité et à développer des freins défavorables à la dynamique de la société, il faut redonner à l’État au sens large de la vision et de la vigueur pour accomplir sa tâche au mieux. Il lui faut éviter de se développer de façon superfétatoire. Et éviter de dicter des lois et des règles comme d’engendrer des institutions diverses et variées non strictement nécessaires au bon fonctionnement de l’économie et plus généralement de la vie en société. La sphère publique se doit donc d’assurer la meilleure combinaison de l’éthique et de l’efficacité. Chacun de ces deux termes n’étant en aucun cas l’apanage du seul marché ou du seul État. Le partage des rôles en ce domaine est bien plus complexe et imbriqué. Éthique et efficacité, deux termes qu’il est utile de marier dans l’entreprise comme dans la société dans son ensemble, tant ils sont indispensables l’un à l’autre, dans une tension dialectique. L’un ne peut durablement rien sans l’autre et réciproquement. Il n’y a pas d’éthique durable sans efficacité, de même qu’il n’y a pas d’efficacité soutenable sans éthique. Et les deux n’étant en aucun cas l’objet de logiques dichotomiques et opposées. Les pouvoirs publics doivent penser en permanence cette dialectique.

*Hyper démocratie *

Il faut également s’interroger sur la pente naturelle de la démocratie, sur sa dynamique endogène. Sur ce que j’appelle l’hyper-démocratie. Elle peut en effet produire par elle-même ses propres excès. Tocqueville déjà prévenait de cette logique endogène à la démocratie. Si l’on ne développe pas une réflexion approfondie sur ces trajectoires, la démocratie peut conduire à son propre affaiblissement, mais aussi, au bout du chemin, à sa possible disparition. Avec en point de mire l’avènement au pouvoir du populisme, fût-il très à droite ou très à gauche.
On ne pourra donc faire l’économie d’une réflexion sur les excès spécifiques de la démocratie, engendrés par sa propre dynamique. Le droit de tous, étendu, sans fin, à tout. Opposable à tous les autres. Et symétriquement, l’abandon progressif des devoirs. C’est-à-dire l’individualisme et l’égoïsme poussés au maximum et le communautarisme – segmenté à l’extrême –, exacerbé. Les deux étant des signes d’absolu repli sur soi total. Avec, en surplus, comme manifestation et justification idéologiques du phénomène, l’idée que chacun est obligatoirement oppresseur ou oppressé. Avec l’interdiction de penser en dehors des normes imposées par les nouveaux dogmes. Cela conduisant, à rebours des auto-déclarations de ses promoteurs, à la haine de l’autre, des autres, ceux accablés de la faute d’être l’oppresseur par assignation préétablie à résidence et à culpabilité indélébile. Oppresseurs ayant privé de leurs droits les autres. Les oppressés devant dorénavant être délivrés à tout jamais de tout devoir, comme de toute responsabilité. Un éventuel salut du présumé oppresseur ne pouvant survenir que dans le cas d’un complet reformatage, d’une restructuration de l’individu ayant avoué ses fautes et s’étant ou ayant été rééduqué. Fantasme et manipulation de l’histoire réécrite à travers l’unique et simplissime couple oppresseur-oppressé, chacun étant pour toujours, ou presque, affecté dans sa case d’origine. Histoire d’ailleurs que l’on veut réécrire pour la tordre en ce sens. Toute ressemblance avec le totalitarisme…
Le tout caché derrière des mots devenus totem, et répétés inlassablement. Des mots vidés, énucléés. Mais obligatoires, parce qu’appartenant au camp du bien. Et d’autres devenus interdits, honteux. Police des mœurs, police de la pensée. Le wokisme est à l’évidence la caricature et l’expression aujourd’hui la plus aboutie de ce dévoiement total du concept de démocratie. Il n’en est en rien une extension. Il n’est pas davantage la prolongation du progressisme. Il est la nouvelle idéologie des excès de la démocratie. Idéologie in fine destructrice de la réalité-même de la démocratie. S’opposer au wokisme, pris comme la radicalisation intolérante et totalitaire du militantisme progressiste, n’est ni du conservatisme, ni une manifestation réactionnaire. La pensée du modèle démocratique, démocratie libérale et d’économie sociale de marché, ou de social-libéralisme, ne peut ni ne doit laisser la critique et le combat contre le wokisme au populisme. Au risque sinon de s’y dissoudre elle-même, jusqu’à disparaître. Et au risque de laisser le populisme être le seul recours contre ces excès-là. L’exemple américain le montre bien (le parti démocrate défait face à Trump jusque dans ses bastions géographiques aussi bien qu’ethniques). En France, le cas du Parti Socialiste d’aujourd’hui en est un exemple également frappant, happé, sauf sursaut délibéré possible, par NFP/LFI, avec le développement du RN en symétrie.

D’autres excès, développés également de façon endogène, peuvent être résumés dans la recherche de l’égalité poussée à l’extrême. L’égalité totale, parfaite. Pensée magique qui cache une absence de profondeur de pensée. L’égalité en tout, de tous avec chacun, conduit en effet à la jalousie généralisée. Aux passions tristes, donc. Mais aussi bien à la condamnation de ce qui fait la dynamique d’une société, le moteur de l’effort et la recherche de la progression. Partant, de ce qui fait le progrès. Tocqueville : « Il n’y a pas de passion si funeste pour l’homme et pour la société que cet amour de l’égalité, qui peut dégrader les individus et les pousser à préférer la médiocrité commune à l’excellence individuelle. »

Notre modèle, sans réflexion sur lui-même et sans régulation de ses propres dérives, connaît ce genre de glissement fatal. Doivent donc être étayées à nouveau les différences entre égalité « absolue », égalité des droits, égalité des chances et équité. Et leurs conséquences réciproques, morales, économiques et sociales.
Aussi, l’hyper démocratie induit-elle des régressions et un potentiel d’extinction progressive de la dynamique des sociétés et des économies, donc du bien-être. Elle conduit à la faillite financière. Donc à la faillite sociale. Mais aussi, et cela va de pair, elle abîme gravement la capacité de vivre ensemble et de respecter les compromis nécessaires entre liberté et règles. Donc elle amène à la faillite morale. En laissant les passions les plus basses s’exprimer en toute impunité : la jalousie, le ressentiment, la haine. Elles sont hélas déjà à l’œuvre.
Il n’y aura ni renouveau de la pensée ni diminution de la méfiance actuelle vis-à-vis de la démocratie, sans cet effort d’analyse de la montée naturelle des excès propres à la démocratie et de son hypertrophie, de la suradministration et de ses effets, de même que du besoin légitime et républicain d’un retour de l’autorité publique et que d’une meilleure régulation et intégration de l’immigration. La montée généralisée du populisme ne trouve certes pas son origine que dans ces facteurs-là. Mais il serait dangereux de nier que son développement a également sa source ici.

*Un faux « progressisme » qui cache une vraie régression *

La bienveillance comme l’aveuglement devant les causes et les conséquences de ces quatre mouvements ne sont en rien une manifestation de progressisme. Même s’ils se parent de ses vertus. Tout au contraire. Ils enferment. Ils isolent. Ils provoquent de fatales régressions face aux valeurs et d’humanisme et d’universalisme, toujours valeurs de progrès, de responsabilisation et d’émancipation, comme de recherche d’harmonie. Valeurs jamais parfaitement réalisées, certes. Mais elles ont malgré tout permis que l’humanité, dans certaines civilisations, a pu reconnaître et respecter les minorités. Et ce, sans que cela se fasse au détriment de la majorité (principe démocratique sinon déformé outrageusement et dangereusement). Ces valeurs ont conduit également à reconnaître l’égalité des races, des sexes, des origines sociales… Elles ont aussi facilité l’égalité des chances et non plus une assignation à la naissance de par l’appartenance des parents à telle ou telle caste, par exemple. La combinaison du trop d’État avec l’hyper démocratie engendre ce mal pernicieux et destructeur dont la résolution ne se fait que dans la montée sans limites des droits et dans l’affaissement des devoirs et des responsabilités. Comme dans la perte d’efficacité de la régulation économico-sociale.
Et, partant, dans la perte de confiance sociétale, une méfiance vis-à-vis des institutions, de la politique et des autres, donc vis-à-vis de la société elle-même.
Et, in fine, par une croissance sans fin, insoutenable, de la dette publique.
Pour que le système d’une société dotée d’une économie sociale de marché puisse perdurer, la réassurance, notamment pour les plus démunis et les accidentés de la vie ou de la conjoncture, d’une protection indispensable apportée par la société, c’est-à-dire, pour l’essentiel, par la sphère publique dans une société moderne, doit se marier de façon équilibrée avec la responsabilité individuelle, familiale, comme des groupes autonomes de personnes. L’État Providence, certes. Mais il ne peut, ni ne doit, sous peine d’entropie, chercher à protéger de tout, sans limite. Et au prix d’une déresponsabilisation vis-à-vis d’eux même comme vis-à-vis des autres des membres qui composent la société. Tocqueville encore : « Le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule ; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie, et les dirige ; il ne tyrannise pas, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger. »

*La survie du modèle d’économie sociale de marché *

La juste combinaison, c’est-à-dire l’équilibre viable, est pour le moment rompu. Mettant en danger l’État Providence lui-même, et partant, la protection sociale qui est un bien précieux. La critique de l’administration est de tout temps, nous en convenons aisément. Mais la présente analyse interroge la capacité de la démocratie, comme de la social-démocratie, et de façon intimement liée la sphère publique, à ne pas tomber dans l’entropie et à se stabiliser à un point d’équilibre qui marie durablement l’éthique (ou la justice) et l’efficacité (la production de richesse) et le bien-être économique et social.
Il s’agit donc là d’une question de survie de notre modèle économico-social européen. Avec ses défauts spécifiquement français, rendant le système de plus en plus inefficient, notre modèle de régulation sera tôt ou tard incapable de se reproduire, c’est-à-dire de survivre. Avec pour corollaires, si le sursaut ne vient pas à temps, un appauvrissement généralisé et une déconfiture morale et financière.
La réflexion doit donc se poursuivre. Comment induire des mécanismes de limitation de ces excès ? Comment retrouver les équilibres vitaux qui permettent à nos sociétés de survivre et de se revigorer ?
C’est tout l’enjeu. C’est une question fondamentale pour notre avenir, notre « modèle », notre Europe et notre pays.

¹ Marc Guillaume, PUF
² L’atomisation des individus, comme la perte de sens vis-à-vis de la collectivité et de la société, est évidemment également due au développement des réseaux sociaux qui en outre véhiculent des informations fausses ou vraies qui dénaturent le rapport à la vérité et renforcent l’individualisme. Jusqu’à favoriser, de même que l’État omniprésent, la montée du populisme. Mais les ressorts en sont différents et l’analyse ne peut les confondre.

Olivier Klein Professeur d’économie à HEC