Les monnaies numériques des banques centrales : intérêts et dangers

01.03.2021 4 min
Retrouvez ma chronique parue dans la Revue Banque du mois de mars 2021.

Face à la raréfaction des règlements en espèces, accélérée avec la pandémie, comme en réponse à l’attrait croissant pour les crypto-monnaies privées et à l’avance prise par certains pays dont la Chine, la Banque centrale européenne (BCE) envisage elle aussi la possibilité de créer sa propre monnaie numérique.

Une monnaie banque centrale numérique peut être une monnaie « de gros » utilisée  entre les banques et la banque centrale – en ce cas,  hors la technique,  l’économie de l’ensemble du système monétaire n’est guère modifiée – ou une monnaie banque centrale détenue par le public, coexistant  alors avec les billets physiques, émis aussi par les banques centrales.

Pour une partie du public et suivant les pays, l’importance de la monnaie fiduciaire permettant de mieux protéger la vie privée est plus ou moins prégnante. C’est pour cela que la BCE prend soin d’énoncer qu’elle créera une monnaie numérique au côté, et non à la place, de la monnaie fiduciaire et de préciser que la « crypto-monnaie » BCE pourrait éventuellement garantir l’anonymat de ses utilisateurs. Dans les pays où les banques sont peu accessibles parce que les réseaux d’agence sont bien moins denses, la monnaie numérique banque centrale pourrait faciliter l’inclusion financière.

Pourquoi les banques centrales souhaitent-elles lancer de telles monnaies, au-delà de l’intérêt légitime de ne pas être décalées vis-à-vis des nouvelles technologies ? Les raisons fondamentales tiennent à leur volonté  on ne peut plus légitime de préserver l’efficacité de certains canaux de transmission de la politique monétaire à l’économie. Et à leur besoin d’avoir un contact (monétaire) avec le public, qui pourrait s’atténuer, puis éventuellement s’effacer, avec la réduction progressive de l’usage des billets. La concurrence avec les crypto- monnaies privées ne me semble pas un argument en revanche, car c’est à la monnaie bancaire libellée en devise nationale (ou en Euro, dans le cas de la zone euro), donc au système monétaire « officiel » dans son ensemble, de s’imposer en étant plus crédibles que les (crypto) monnaies privées, et non aux seules banques centrales.

Si les intentions sont parfaitement compréhensibles, il faut prendre bien garde en revanche que cette volonté de création d’un euro numérique ne provoque pas d’instabilité financière. Il ne faudrait pas qu’à la moindre inquiétude, fondée ou non, à l’égard du système bancaire dans son ensemble ou d’une banque en particulier, des transferts massifs s’opèrent des comptes bancaires vers la monnaie numérique de la banque centrale. Les possibilités de panique seraient ainsi considérablement accrues. Pour pallier cet écueil, la BCE envisage de plafonner les dépôts dans sa monnaie numérique. Si le plafond n’était pas très faible (inférieur à ce qu’une personne physique détient en billets dans son portefeuille en moyenne), la création d’une telle monnaie précipiterait éventuellement la possibilité d’un risque systémique.

En outre, une telle monnaie -que celle-ci soit ou non tenue en compte dans les banques commerciales n’y change rien- en quantité insuffisamment faible pourrait faire craindre qu’une partie significative des dépôts bancaires s’évaporent progressivement, amoindrissant mécaniquement le rôle des banques commerciales en tant qu’intermédiaires financiers. On peut même imaginer à long terme que les dépôts soient totalement détenus en monnaie banque centrale numérique, contraignant in fine les banques commerciales à se refinancer quasi exclusivement sur les marchés financiers ou auprès des banques centrales pour assurer les crédits. Ce serait alors créer un grave dommage à l’économie, car le résultat d’une sous-estimation du rôle des banques commerciales, dont le rôle économique fondamental est d’être une centrale de risques, provoquerait de graves conséquences économiques. En transformant les dépôts dont la durée souhaitée est généralement à très court terme en des crédits dont la durée moyenne est plutôt à moyen/long terme, les banques prennent en effet sur elles les risques de liquidé et de taux d’intérêt que les agents économiques, les ménages et les entreprises, ne savent ou ne veulent pas prendre. Ce rôle est profondément utile, car il est constitutif du bon fonctionnement du système financier qui consiste à faire se correspondre les capacités de financement des uns avec les besoins de financement des autres, alors qu’ils ne se rencontrent spontanément que rarement en termes d’échéances, de liquidité, comme d’appétit au risque crédit.

Enfin, la création d’une monnaie numérique banque centrale en dollar par la Fed pourrait précipiter, dans des pays tiers à monnaie moins fiable, une dollarisation de leur économie, qui réduirait encore davantage leurs marges de manœuvre en termes de politique économique.

Il est donc crucial que les banques centrales prennent bien leur décision, et fassent leurs calibrages et réglages, en pesant au mieux l’intérêt mais aussi les enjeux et les dangers d’une telle innovation en termes d’efficacité finale du financement de l’économie comme de stabilité financière. Les risques engendrés potentiellement pourraient, sinon, être considérables.

Directeur général de la BRED - Professeur de macroéconomie financière et de politique monétaire à HEC

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