
Article publié le 2 janvier 2026 par Les Échos
On le sait, ou plutôt on devrait le savoir après tant d’années enfermées dans le cercle vicieux que connaît notre pays. La France ne sortira pas de la chaîne de causalité circulaire des prélèvements trop élevés, du taux d’emploi trop faible et de la dette publique incontrôlée par une nouvelle hausse du taux de prélèvements obligatoires.
Stabiliser le ratio de dette impose au contraire une stratégie cohérente fondée sur une gestion efficace des dépenses publiques, des politiques d’augmentation de notre potentiel de croissance, dont le relèvement du taux d’emploi et une véritable conduite du changement, afin que l’ensemble des acteurs comprennent et adhèrent à la voie que nous devons emprunter pour rendre à nouveau notre modèle soutenable.
Revoir les règles de la Sécurité sociale
Les marges les plus amples se trouvent au coeur du modèle social, à commencer par les retraites, premier poste de dépense publique. Un an de plus de l’âge moyen de départ, associé à une convergence plus poussée entre régimes publics et privés et à une politique active d’emploi des seniors, permettrait à horizon de quelques années de dégager 10 à 15 milliards d’euros par an (effets directs et induits par un surcroît de croissance), sans remettre en cause le niveau de vie des retraités.
Il s’agit aussi de revoir les règles qui encadrent l’utilisation de la Sécurité sociale pour limiter l’aléa moral : arrêts maladie, consommation de soins et de médicaments doivent être organisés pour garantir un usage responsable et solidaire.
Rééquilibrer droits et devoirs, renforcer les contrôles quand c’est nécessaire, mais aussi inciter aux comportements vertueux, en santé comme sur le marché du travail, est une condition sine qua non de la soutenabilité de notre modèle social.
Simultanément, une meilleure gestion des administrations publiques – réorganisation avec non-remplacement ciblé des départs, réduction des doublons administratifs, numérisation, redéploiement vers les services de première ligne – pourrait rapporter une vingtaine de milliards d’euros par an, pour une réduction des effectifs d’environ 5 %, sans baisse de rémunération des fonctionnaires.
Plusieurs pays développés ont réduit leur nombre de fonctionnaires de 7 à 10 % sans provoquer un recul de la croissance et sans perte de qualité du service public.
Agir sur la dépense
Mais la sortie durable du piège français passe autant par l’emploi que par l’action sur la dépense. Une hausse de 6 points du taux d’emploi, rejoignant ainsi le niveau allemand, obtenue, au-delà de l’augmentation de l’âge de la retraite, par une réforme cohérente de l’assurance-chômage, la lutte contre les trappes à inactivité et une montée en puissance d’une formation professionnelle plus adaptée, générerait près de 60 milliards d’euros de recettes supplémentaires à législation fiscale inchangée. Soit une réduction d’environ 60 % du déficit budgétaire primaire !
Une hausse de quelque 10 points de la population active, soit le niveau des Pays-Bas, ramènerait même le déficit primaire à zéro, dans une logique de création de richesse et non de ponction supplémentaire, qui, quant à elle, induirait une logique régressive.
Faudrait-il encore que ces réformes, à supposer qu’elles soient votées, soient réellement mises en oeuvre. Cela implique une conduite du changement assumée : une stratégie pour le pays expliquée et lisible, des objectifs cadencés et compréhensibles, des moyens appropriés pour y parvenir et des systèmes d’incitation alignés sur les objectifs poursuivis permettant l’engagement de chacun.
En combinant 1,5 à 2 points de PIB d’économies récurrentes et 1,5 à 2 points de recettes annuelles liées au surcroît d’emploi et de croissance, la France peut améliorer son solde public de 3 à 4 points de PIB en quelques années. De quoi stabiliser le taux d’endettement public, non par une austérité sinon inévitable, mais par une reprise en mains sereine et responsable de notre modèle économique et social.
Procrastiner encore davantage ou, pire, aller à rebours de ce qu’enseignent la raison comme les expériences étrangères réussies, c’est aveuglément enfoncer encore plus le pays dans un cercle vicieux qui se referme sinon chaque jour un peu plus.
Olivier Klein est professeur d’économie à HEC.