La quête sans fin d’égalité peut abîmer la justice sociale

11.08.2026 3 min
Ci-dessous, mon article à paru dans Les Échos du 10 août 2026 . « La quête sans fin d’égalité peut abîmer la justice sociale «  Les Échos du 10 août 2026 Egalité des droits, des chances, des protections, des situations : la France a élargi progressivement son ambition égalitaire jusqu'à menacer les équilibres qui la rendaient possible.

La recherche de l’égalité est l’une des plus grandes conquêtes des démocraties modernes. Elle a profondément transformé nos sociétés en affirmant la même dignité de chaque individu. Mais toutes les formes d’égalité ne poursuivent pas le même objectif et, lorsqu’elles sont poussées au-delà d’un certain équilibre, elles peuvent finir par entrer en tension les unes avec les autres.

Alexis de Tocqueville avait déjà montré que les sociétés démocratiques portent une aspiration profonde et légitime à l’égalité, mais qu’elle peut aussi conduire progressivement à vouloir réduire les différences sans limite. Cette évolution éclaire une partie des débats actuels sur le modèle social français.

Quatre dimensions de l’égalité

On peut distinguer quatre dimensions de l’égalité. La première est l’égalité des droits : une même loi pour tous, les mêmes libertés fondamentales, la même dignité pour chacun. Elle constitue le fondement de l’Etat de droit.

La deuxième est l’égalité des chances. Elle vise à permettre à chacun de construire son avenir indépendamment de son origine sociale, de son sexe ou de son origine ethnique. Elle repose sur l’éducation, la santé, la formation et la lutte contre les discriminations.

La troisième est l’égalité des protections. Les sociétés européennes ont choisi de protéger chacun contre les grands risques de l’existence : maladie, chômage, vieillesse, handicap ou pauvreté.

La quatrième consiste à corriger, par la redistribution, les écarts de revenus que produit spontanément l’économie. Une société où les inégalités deviennent incompatibles avec la cohésion sociale ou l’égalité des chances se fragilise elle-même. La redistribution est donc une fonction essentielle de régulation de la société. Cette construction représente une réussite historique. Ces quatre dimensions se complètent et ont permis de concilier une économie de marché dynamique avec une forte ambition de justice sociale.

Cependant, depuis quelques décennies, l’aspiration à l’égalité tend à se transformer en une double logique : l’extension continue des droits individuels et la recherche toujours plus poussée de l’égalisation des situations. Les droits ne sont alors plus seulement destinés à protéger les libertés. Ils deviennent progressivement des créances sur la collectivité.

Souvent sans contrepartie en termes de devoirs ou de contribution, leur extension continue nourrit un individualisme croissant, affaiblit le sens des responsabilités individuelles et collectives et crée un écart grandissant entre les promesses publiques et les ressources disponibles. L’Etat promet davantage, déçoit davantage, tandis que la dette publique s’accumule.

Parallèlement, la réduction des écarts de revenus, de patrimoine ou plus généralement de situations tend à devenir, notamment en France, le principal critère de la justice sociale. Or une société libre et fluide produit nécessairement des différences. Certaines résultent de causes qu’il faut combattre, d’autres naissent du travail, de l’effort, de l’innovation, de la prise de risque ou des responsabilités assumées.

C’est même cette dialectique qui facilite l’égalité des chances et la mobilité sociale. La justice sociale ne consiste pas à effacer indistinctement toutes ces différences, mais à distinguer celles qui sont légitimes de celles qui ne le sont pas. John Rawls ne défendait pas une égalité absolue des situations. Il admettait les inégalités lorsqu’elles amélioraient la situation des plus défavorisés, par exemple.

L’efficacité conditionne la solidarité

La France illustre les difficultés de cette évolution. Notre système de redistribution est l’un des plus développés au monde. Il a permis d’amortir les crises et de réduire certaines inégalités. Mais il s’est aussi accompagné d’un niveau très élevé de prélèvements et de dépenses publiques, d’une dette croissante et d’un taux d’emploi insuffisant comme d’un affaiblissement relatif de notre compétitivité qui en sont pour partie les conséquences.

Le véritable enjeu n’est donc pas d’opposer solidarité et efficacité. C’est de comprendre que la dernière conditionne durablement la première. Une économie moins dynamique crée moins de richesses à redistribuer et finit par fragiliser les protections qu’elle cherche à préserver. La justice sociale est un tout qui ne se réduit nullement à la seule justice fiscale, qui ne peut sans danger être un objectif en soi.

L’égalité est ainsi progressivement passée d’un idéal d’égalité devant la loi à un idéal de protection, puis, de plus en plus, à une logique d’égalisation des situations. Cette évolution conduit à ce que j’appelle une hyper-démocratie, où la multiplication sans fin et sans contreparties des droits et la recherche insatiable d’égalité finissent par fragiliser les équilibres qui fondent pourtant la démocratie elle-même et rendent la solidarité possible.

Il est temps, en France, de repenser ces équilibres plutôt que de subir des dérives qui, in fine, exaspéreraient la défiance et rendraient notre modèle gravement inefficace.

Olivier Klein
Professeur à HEC