
Une année nous sépare d’une élection majeure. Difficile de savoir aujourd’hui quels seront les grands thèmes de la campagne présidentielle. Mais peut être encore plus que lors des précédents scrutins, les sujets de la dette, du financement de notre modèle social et de sa soutenabilité devront figurer en tête des débats. C’est du moins le vœu d’Olivier Klein, économiste, directeur général de banque , qui publie un essai « ‘Dette, réformes et démocratie » chez Décryptage Editions. Pour ce professeur à HEC, la dérive de la dette n’est pas qu’un problème économique et financier, c’est aussi le symptôme d’une démocratie qui a oublié la notion même de limites. En cherchant à maximiser immédiatement la satisfaction individuelle par une extension continue des droits, le système détruit progressivement les conditions mêmes de la liberté, de l’autonomie, de la prospérité et de la solidarité.
Nous sommes à un an de l’élection présidentielle. Alors que les sentiments de décrochage et de déclassement traversent l’opinion publique, la question de la dette et de sa soutenabilité peut-elle être au centre des débats ?
Oui et je l’espère. Et si ce n’était pas le cas, ce serait une erreur grave. Comme nous appartenons à la zone euro, le risque d’une crise financière à court terme est certes assez limité. La monnaie unique nous protège et nous anesthésie simultanément . Et si nous ne l’avions pas, cela ferait fait longtemps que nous aurions dû dévaluer et que les taux d’intérêt seraient infiniment plus élevés.
Mais le revers de la médaille de cette protection, c’est l’étouffement de notre économie par le poids de la charge de la dette qui va devenir de plus en plus importante. Elle atteint déjà 65 milliards d’euros et si l’on ne change rien à la tendance, en 2030, elle atteindra 120 milliards. Deux risques nous guettent : le décrochage et de sévères efforts sous contrainte lorsque nos voisins et copropriétaires de la zone euro exigeront que l’on remette de l’ordre dans nos comptes sans quoi ils ne nous aideront plus. Je pense que les Français ont commencé à comprendre qu’il y avait un vrai problème de dette. Mais on doit d’abord leur expliquer qu’il ne faut pas confondre réforme et austérité.
Réformer c’est se donner les moyens de rendre soutenable notre modèle. L’austérité, c’est lorsque l’on est devant le mur de la dette et qu’il n’y a plus aucune autre solution. Les réformes n’amènent pas l’austérité, au contraire. Elles sont faites pour augmenter la croissance potentielle, accroître l’efficacité et éviter le mur.
Qu’est-ce qui est le plus grave dans la situation actuelle : le déni de réalité d’une partie de la classe politique, le manque de courage de l’autre partie ou les fausses solutions et cette idée, notamment, que tout peut être résolu par la hausse des prélèvements ?
Pour moi, le déni de réalité et les solutions illusoires sont les deux facettes d’un même problème. Il y a deux façons de nier la réalité d’un taux d’endettement excessif et non maitrisé. La première, c’est dire que ça n’a aucune importance car la France est un pays où l’épargne est très abondante. La deuxième, c’est de dire que ce problème peut aisément être résolu par des solutions faciles, non douloureuses et magiques.
La taxation des riches en fait évidemment partie. C’est une solution illusoire parce qu’en réalité, la justice fiscale est déjà très élevée. Donc l’accroître ne produirait absolument pas les effets escomptés, et aurait peut-être même un effet négatif sur la base taxable imposable car elle découragerait l’initiative. De même, l’idée selon laquelle, on peut encore monter le taux d’imposition global est là aussi fausse. Il est près de 5 points plus élevé que dans la moyenne de la zone euro (hors France), et 10 points supérieur à la moyenne de l’OCDE. Le résultat, c’est une compétitivité attaquée, des taux de profitabilité des entreprises plus faibles, des pertes de parts de marché à l’exportation par rapport à nos concurrents européens et une plus faible attractivité du travail. Quant à ceux qui proposent que la Banque centrale efface les titres de dette qu’elle détient, ils font une erreur technique totale, parce que la banque centrale appartient à l’État. Si l’on efface la dette, cela fait faire des pertes à la banque centrale qui ne remonte plus ses dividendes à l’État : le budget perd d’un côté ce qu’il gagne de l’autre ! Et puis c’est très dangereux car c’est la crédibilité de la monnaie qui est entamée. Dans l’histoire, la monétisation longue, quelle qu’en soit la forme, a toujours mal fini : délitement de l’ordre social et dislocation de la société. C’est exactement ce qui s’est passé pendant la république de Weimar.
En quoi la situation dégradée des finances publiques altère aujourd’hui le rapport des citoyens à l’État ?
Regardez ce que nous enseigne les enquêtes d’opinion. C’est édifiant. D’après la dernière enquête du CEVIPOF qui date de février 2026, seuls 22% des Français ont confiance dans la politique, c’était 35% en 2017, 40% en 2009. Par comparaison, le Royaume-Uni est
à 44%, l’Allemagne à 45%, l’Italie à 40%. Toujours d’après le CEVIPOF, 23% seulement des Français juge que la démocratie fonctionne bien, contre 45% en 2009. Deuxième enseignement donné par un étude du Conseil des prélèvements obligatoires. En décembre 2025, un peu plus de 20% seulement des Français avaient confiance dans la bonne utilisation des impôts, c’est 11 points de moins en deux ans. C’est inquiétant ! Dans cette même enquête, 78% des Français jugent le niveau général des impôts et cotisations sociales trop élevé. D’ailleurs, ils ont aussi le sentiment que les services publics ont un couple coût-qualité qui est très moyen. Tout cela mine la confiance dans l’Etat, dans les institutions et dans les politiques quant à leur capacité à gérer le système. Et en bout de course celà mine notre confiance dans la démocratie. Le résultat ? Une défiance généralisée dans l’autre, dans son voisin, dans d’autres groupes sociaux, la recherche permanente de boucs émissaires, le sentiment diffus que certains en profitent trop. Le lien social, la cohésion sociale, sont abîmés . La trajectoire non maîtrisée du taux d’endettement, c’est une démocratie qui ne sait pas reconnaître ses limites.
Alors, comment faire justement la pédagogie de la réforme ?
La première des choses, c’est retrouver une méthode. Une méthode de lucidité. Il ne s’agit pas de dramatiser-ce qui est souvent contreproductif- mais d’expliquer simplement, clairement. Et faire appel au bon sens , lequel est d’ailleurs bien plus répandu chez les Français que certains ne veulent bien le croire. Evidemment, ce travail de pédagogie n’est pas aisé dans un monde guidé par l’immédiateté. Mais il faut absolument réconcilier le temps court et le temps long. Inspirons-nous de la conduite du changement dans l’entreprise. Quand un dirigeant s’aperçoit qu’il faut changer de stratégie pour protéger l’entreprise et ses salariés, il doit expliquer pourquoi on change de stratégie et comment l’on va faire. On ne change pas une entreprise et encore moins la société par décret! Tout cela demande une ingénierie du changement. Faire comprendre que dans l’ensemble, on surmontera les risques de décrochage dans l’intérêt de tout le monde, meme si certains peuvent craindre d’être plus touchés que d’autres par les réformes nécessaires. Il faut pressentir les obstacles le plus en amont possible et accompagner le changement. C’est aussi cela qui permet le succès d’une réforme.
Comment expliquez-vous ce renoncement français à la réforme ? Vous avancez de nombreuses pistes dont la centralisation étatique, la fragmentation des corps intermédiaires mais aussi un héritage culturel …
Au-delà d’une vision souvent trop technocratique du changement, la culture française reste marquée par un double héritage, tout à fait honorable et louable : un catholicisme attaché à la protection des plus faibles et un histoire anticléricale républicaine qui a sacralisé l’égalité et la dénonciation des privilèges. Mais lorsque ce double héritage favorise l’expression de ses propres excès – ajoutée à une dose de marxisme mal digéré par certains-, alors se trouve encouragé un « compassionnalisme » puissant, valorisant toujours les victimes du système et justifiant sans cesse l’intervention de l’Etat pour corriger les injustices perçues. Et l’on ne cesse de vouloir réparer au lieu de chercher à éviter les causes des effets que l’on déplore. Ce terreau moral rend extrêmement sensible toute réforme touchant aux transferts, aux statuts, interprétée forcément- mais à tort- comme une remise en cause de la solidarité envers les plus fragiles.
Vous affirmez que nous basculons dans l’hyperdémocratie, un régime où les droits sont croissants mais où nous avons oublié les devoirs… En quoi la dérive de la dette est le résultat de ce régime ?
Il y existe une dérive endogène potentielle de la démocratie, si l’on n’y prend pas garde. Quand on ne pense pas les contraintes, les limites, auxquelles doit faire face tout système démocratique, alors on perd progressivement les équilibres qui, justement, fondent la démocratie. On ne peut pas développer sans cesse de nouveaux droits sans développer la responsabilité individuelle et collective et les devoirs qui vont avec. On ne peut pas avoir un modèle économique et social de haut niveau sans se donner les moyens de le faire vivre. Sinon, c’est le sacrifice du futur et la fuite dans la dette. Le deuxieme axe de dérive porte sur le concept d’égalité. Vouloir sans cesse plus d’égalité en tout finit par supprimer la liberté. Ce n’est pas l’égalité totale qui fonde la démocratie et une économie vivante et dynamique. C’est l’égalité des chances et l’égalité des droits. La fuite dans la dette, c’est donc la perte du sens de la responsabilité personnelle et collective. C’est la poursuite incessante de droits nouveaux avec l’affaissement des devoirs . De même que la recherche sans limite d’une égalité totale entre tous. Cela se solde obligatoirement dans toujours plus de dette. C’est la somme de nos renoncements collectifs et les effets d’une défiance généralisée. Ce qui a son tour rend les réformes impossibles.
Comment sort-on de ce cercle vicieux ?
Par le courage, la lucidité, la constance, la pédagogie et l’ingéniérie du changement. Il va falloir dire clairement aux Français que le choix n’est pas entre sauver le modèle économique et social ou le réformer. Ceux qui disent que la réforme c’est la perte du modèle sont les acteurs mêmes de sa perte. Il faut au contraire réformer pour sauver notre modèle.
Béatrice Mathieu
Grand reporter
Magazine L’Express