RETRAITES: DERRIÈRE LE PROCÈS EN GÉNEROSITÉ, LA RÉALITÉ

22.06.2026 3 min
Ci-dessous mon article publié dans Les Échos le 23 juin 2026. Contrairement à une idée largement répandue, les retraites françaises ne sont pas parmi les plus généreuses en Europe. Le véritable déséquilibre tient moins au niveau des pensions qu’au faible taux d’emploi des seniors, ce qui fait de l’allongement de la durée d’activité un levier central pour concilier soutenabilité financière, augmentation du potentiel de croissance et confiance dans le système.

Avec un taux de remplacement net d’environ 70 % selon l’OCDE pour un salarié type ayant travaillé à temps plein durant toute sa carrière (seule méthode permettant une comparaison valable), la France ne figure pas parmi les pays les plus généreux.
L’Espagne atteint environ 85 %, l’Italie 83 %, l’Autriche 89 % et les Pays-Bas près de 95 %.

De plus, contrairement à ce qui est parfois annoncé, un retraité ne gagne pas plus en moyenne qu’un actif. Pour une moyenne (retraités et actifs confondus) des revenus disponibles à 100, les retraites ont 80,2 et les actifs 114,7. Pourtant, dans le débat public français, l’idée selon laquelle nos retraites seraient excessivement favorables est devenue un a priori. A force d’être répétée, cette affirmation s’est imposée comme un lieu commun.

Trop faible taux d’emploi des seniors

Le diagnostic souvent porté sur les retraites françaises mérite ainsi d’être réexaminé. Oui, notre système est coûteux. Le montant total des retraites sur PIB en France est d’environ de deux points supérieur à celui de la zone euro en moyenne. Mais cela ne vient pas de pensions excessives. Mais très largement de notre trop faible taux d’emploi des seniors. Il est en France de 42 %, en Allemagne de 65 %, en Suède de 70 % et aux Pays-Bas de 75 %. L’espérance de vie après le départ en retraite est chez nous supérieure d’environ 5 ans à la moyenne européenne.

Dans ce contexte, l’allongement progressif de la durée d’activité apparaît moins comme un sacrifice que comme une adaptation logique et indispensable à l’évolution de l’espérance de vie. D’ailleurs considérer qu’il est insupportable de travailler plus longtemps revient implicitement à voir le travail comme une souffrance. Bien sûr, certaines situations professionnelles personnelles ou collectives peuvent être pénibles et doivent être traitées comme telles. Mais, pour la majorité, le travail est avant tout un facteur d’émancipation, d’intégration, de socialisation, de réalisation personnelle et de contribution à un projet collectif.

Le véritable effort pour les actifs ne serait donc pas de travailler plus longtemps mais consisterait à augmenter encore les cotisations afin de financer les déficits du système. Une telle stratégie, tout comme la baisse des pensions, pèserait directement sur le pouvoir d’achat et sur la croissance.

A l’inverse, l’augmentation de l’âge effectif de départ à la retraite est la seule mesure qui renforce le potentiel de croissance de l’économie, tout en améliorant les finances publiques par la diminution induite du montant total des retraites et par l’augmentation de la masse des impôts et des cotisations. C’est un point central trop souvent oublié dans le débat français.

La question de la confiance

La question est aussi celle de la confiance. Si chaque déséquilibre financier futur du système de retraite du secteur privé devait être résorbé principalement par une baisse des retraites, les actifs auraient de bonnes raisons de douter de la stabilité du système. Ils seraient alors incités à réduire leur offre de travail ou à partir travailler dans des pays jugés plus prévisibles, ou encore à accroître fortement leur épargne de précaution par crainte d’une pension insuffisante demain. Aucun de ces comportements ne favoriserait la croissance ni la cohésion sociale.

La France gagnerait donc à stabiliser durablement son système de retraite. Une solution simple existe déjà dans de nombreux pays européens : indexer l’âge de départ sur l’évolution de l’espérance de vie sans handicap. Environ 40 % des pays de l’Union européenne ont choisi cette voie. Elle permet de rendre le système lisible, prévisible et moins conflictuel.

Il est frappant de constater que cette logique figurait déjà dans les textes fondateurs de notre système par répartition. L’ordonnance de 1945 rappelait ainsi : « L’insuffisance de la natalité entraîne un vieillissement lent et progressif de la population. Or, les retraites sont supportées par les travailleurs en activité ; la fixation d’un âge trop bas de l’ouverture du droit à la retraite ferait peser sur la population active une charge insupportable. »

Près de quatre-vingts ans plus tard, cette réflexion demeure d’une remarquable actualité. Le véritable enjeu n’est pas d’opposer retraités et actifs – les actifs sont de futurs retraités – ni d’entretenir l’idée d’une supposée générosité excessive des pensions françaises. Il est de construire un système stable, crédible et compatible avec les réalités démographiques et les besoins économiques du pays.

Olivier Klein est professeur d’économie à HEC.