Le wokisme et l’impasse de l’indifférenciation

14.01.2026 2 min
Au-delà des querelles lexicales, il est possible de proposer une lecture critique rigoureuse du wokisme. Une grille d’analyse fructueuse ressort de la théorie mimétique de René Girard, qui permet d’éclairer la dynamique sociétale à l’œuvre derrière le wokisme : l’effort pour abolir les différences dans un monde où celles-ci jouent pourtant un rôle structurant essentiel. Plus les êtres sont indifférenciés, plus ils deviennent paradoxalement des rivaux redoutables, précisément parce qu’ils sont presque identiques et désirent les mêmes objets.

En cherchant à abolir les différences, le wokisme intensifie le mimétisme rivalitaire
Publié le 6 janvier 2026 , L’Opinion

Au-delà des querelles lexicales, il est possible de proposer une lecture critique rigoureuse du wokisme. Une grille d’analyse fructueuse ressort de la théorie mimétique de René Girard, qui permet d’éclairer la dynamique sociétale à l’œuvre derrière le wokisme : l’effort pour abolir les différences dans un monde où celles-ci jouent pourtant un rôle structurant essentiel.

Plus les êtres sont indifférenciés, plus ils deviennent paradoxalement des rivaux redoutables, précisément parce qu’ils sont presque identiques et désirent les mêmes objets. Dans les sociétés traditionnelles, des institutions culturelles – rites, interdits, structures symboliques, différenciations – ont historiquement encadré ce mimétisme afin d’éviter l’autodestruction, en canalisant les rivalités vers des formes socialement gérables.

Concurrence victimaire

Ce cadre girardien éclaire les paradoxes du wokisme. Dans sa version radicale, celui-ci ne se limite pas à une vigilance légitime contre les discriminations : il vise l’effacement, voire la négation de toutes les différences jugées en tant que telles discriminatoires pour refonder la société sur un égalitarisme absolu. Cette démarche, potentiellement séduisante, revient pourtant à ignorer les médiations sociales qui permettent de contenir la dynamique mimétique du désir humain.

Le paradoxe est alors patent : en cherchant à abolir les différences, le wokisme intensifie le mimétisme rivalitaire. Au lieu d’atténuer les conflits, il les attise : les barrières symboliques qui limitaient les rivalités s’effacent, et l’attention se porte sur la désignation de la victime la plus pure à défendre, parfois à sacraliser. C’est ce que Girard appelle la « concurrence victimaire », où la position morale est définie par l’assignation à un statut de victime, au détriment de la responsabilité individuelle.

Dans ce contexte, la figure de l’oppresseur prend une place centrale : l’homme blanc occidental – ou toute autre catégorie dominante symbolique – se voit investi d’une culpabilité collective dépassant toute justification historique. S’opère alors un renversement : le prétendu oppresseur doit être voué à la vindicte générale, tandis que l’opprimé désigné se voit attribuer tous les droits sans aucun devoir. Loin d’évacuer la logique sacrificielle qui jalonne l’histoire humaine, le wokisme la perpétue sous une forme inversée.

Ce constat n’est ni une apologie des inégalités ni une défense des hiérarchies figées. Il souligne que les différences structurantes – sexuelles, culturelles, statutaires – ne sont pas des obstacles à la paix sociale, mais des médiations essentielles pour contenir la violence mimétique. Leur effacement artificiel favorise au contraire une concurrence permanente des statuts de victimes, qui fige les identités, nie la responsabilité individuelle et affaiblit la capacité de transformation sociale.

Egalitarisme absolutiste
Ce diagnostic invite à repenser le débat public sur les différences : non pour les abolir ou les nier, non pour promouvoir un égalitarisme absolutiste, mais pour concilier différences, égalité des droits, équité et responsabilité. Sinon, l’ultra-conservatisme, double symétrique du wokisme radical, sera en réaction la seule réponse audible.

Olivier Klein est professeur à HEC.