Olivier Klein : « La désindexation ne peut tenir lieu de réforme des retraites »

Publié le 16 octobre 2026 dans le Figaro. Désindexer les pensions est une solution court-termiste qui ne réglera pas le problème démographique des retraites, soutient l’économiste. Selon lui, seul l’allongement de la durée d’activité permettra de traiter le problème à la racine.

Olivier Klein est économiste. Il a notamment publié Dette, réformes et démocratie. Comment sortir du cercle vicieux français ? (Décryptage Éditions, 2026).

La désindexation des pensions peut apparaître comme une solution simple à un problème devenu urgent : réduire, à court terme, la progression des dépenses de retraite et contribuer au redressement de nos finances publiques. Elle sera probablement nécessaire dans l’immédiat, au moins partiellement, compte tenu des fortes tensions sur la dette. Mais il faut être lucide sur sa nature : la désindexation n’est pas une réforme des retraites. C’est un expédient de très court terme, qui n’est dû qu’à notre incapacité à faire cette réforme. Elle ne peut en aucun cas durablement s’y substituer.

Le problème des retraites est d’abord démographique. Nous vivons plus longtemps, ce qui est une formidable réussite collective. Mais cette évolution modifie nécessairement l’équilibre entre les années passées au travail et celles passées à la retraite. Dans un système par répartition, les pensions sont financées par les revenus de ceux qui travaillent. Lorsque le nombre de retraités augmente plus vite que celui des actifs, il faut bien modifier cet équilibre d’une manière ou d’une autre.

Il n’existe, au fond, que trois grandes variables sur lesquelles agir : augmenter les cotisations, diminuer les pensions ou augmenter la durée de la vie professionnelle. Les deux premières solutions ont un point commun : elles réduisent le pouvoir d’achat et le niveau de vie. Au total, la hausse des cotisations renchérit le coût du travail et pèse sur les revenus disponibles comme sur la compétitivité. La baisse des pensions réduit directement le niveau de vie des retraités et nourrit l’incertitude des ces derniers comme des actifs quant à leur propre retraite, ce qui contribue notamment à un taux d’épargne déjà très élevé. Dans les deux cas, la croissance en pâtit.

L’allongement de la durée d’activité présente au contraire une propriété essentielle : il augmente le nombre de personnes qui travaillent, donc le potentiel de croissance du pays. Il permet ainsi de financer les retraites sans diminuer le revenu disponible des actifs ou des retraités. Mieux encore, en augmentant le taux d’emploi, il accroît la richesse produite et peut donc permettre, à terme, d’améliorer le niveau de vie de tous. C’est la raison pour laquelle tant de pays européens ont fait ces réformes. La France ne peut durablement faire exception à cette réalité démographique et économique.

Il faut toutefois accompagner cet allongement. Pour la plupart des actifs, travailler quelques années de plus n’a rien d’incompatible avec une vie longue et équilibrée. Le travail est certes une source de revenu, mais aussi un moyen de socialisation, d’autonomie et de réalisation personnelle. Cela ne signifie évidemment pas que tous les métiers se valent à ce titre. La pénibilité et l’usure physique ou psychologique justifient des dispositifs spécifiques permettant des départs anticipés. La dernière partie de la vie professionnelle doit également pouvoir être aménagée grâce à la formation, à la reconversion et à l’adaptation des postes.

Il faut surtout comprendre que la norme collective modifie les comportements. Si l’âge de départ augmente effectivement, les entreprises adapteront progressivement leur regard sur les salariés les plus âgés. Elles l’ont déjà fait au cours des vingt dernières années. Cette évolution sera d’autant plus nécessaire que la diminution du nombre de personnes en âge de travailler rendra les seniors plus précieux sur le marché du travail.

Ainsi, c’est précisément parce que nous avons trop tardé à agir que la tentation est aujourd’hui grande de recourir à la désindexation, qui n’est qu’un pis-aller. La désindexation ne peut tenir lieu de politique. Une baisse durable de la valeur réelle des pensions finirait par provoquer une véritable asphyxie des retraités doublée d’une perte de confiance profonde dans le système de retraite par répartition : pourquoi accepter aujourd’hui de cotiser si le montant des retraites sert durablement de variable d’ajustement à un problème démographique ?

La vraie question n’est donc pas de savoir comment faire payer davantage les retraités – alors qu’ils ne sont en rien favorisés en France, pas davantage qu’en comparaison avec ceux des autres pays européens -, ni comment faire payer davantage les actifs. Elle est de savoir comment adapter notre système à une transformation démographique. Nous avons trop longtemps reculé devant cette réforme.

Pour les retraités comme pour les actifs – futurs retraités au demeurant -, comme dans l’intérêt de l’économie du pays dans son ensemble, quand allons-nous enfin cesser de traiter les effets au lieu d’en traiter les causes ? La désindexation ne peut être qu’un expédient de court terme. Elle ne peut ni ne doit surtout pas devenir le moyen d’escamoter à nouveau et pour longtemps la réforme des retraites.

Professeur d’économie à HEC