L’oubli de Schumpeter : « Thomas Piketty risque de construire une utopie égalitariste dangereuse »
Avec son nouveau Rapport sur la justice mondiale, Thomas Piketty propose une ingénierie fiscale globale radicale : taxe mondiale sur le patrimoine pouvant atteindre 20 %, taux marginaux de 90 % sur les très hauts revenus, fonds souverain international finançant des investissements sociaux et climatiques. L’ensemble repose sur l’idée que la croissance des pays riches restera durablement faible et que la redistribution constitue dès lors le principal levier de justice sociale.
Il néglige que la mondialisation a permis une réduction spectaculaire de la pauvreté absolue dans le monde (40 % de la population mondiale dans l’extrême pauvreté en 1980, contre 9 à 10 % aujourd’hui). Et, au-delà de la question du réalisme du niveau espéré de coordination internationale, l’architecture de son plan souffre fortement d’une absence de théorie de la croissance fondée sur des bases microéconomiques solides.
Chez Piketty, la dynamique de long terme se résume largement à quelques paramètres macroéconomiques supposés figés et exogènes. Or, comme l’a montré Philippe Aghion, la croissance est un phénomène endogène, dépendant des institutions et des incitations. Le capital est en outre traité comme un stock homogène, sans distinction entre capital productif innovant et patrimoine peu productif, alors même que sa transformation et sa réallocation déterminent la croissance future.
L’oubli du financement de l’innovation
Or, Joseph Schumpeter rappelle que le capitalisme est avant tout un processus dynamique de destruction créatrice. Des entrepreneurs, financés par le crédit ou le capital-risque, introduisent des innovations qui bouleversent les positions acquises et déplacent la frontière technologique.
La question n’est donc pas avant tout celle de la répartition du patrimoine, mais celle de l’innovation, de son financement et des incitations à la prise de risque. On ne peut considérer la croissance comme un simple décor sur lequel viendrait se greffer une fiscalité toujours plus lourde. Et la fiscalité sur les patrimoines et les très hauts revenus n’a pas le même effet selon qu’elle réduit des rentes ou qu’elle frappe les gains d’innovateurs. Une fiscalité trop lourde peut fortement affaiblir la dynamique entrepreneuriale et, à terme, le potentiel de croissance dont dépend le progrès social. Le plan Piketty semble ignorer ces dimensions.
La proposition d’un fonds souverain mondial détenant à terme l’équivalent de 60 % du PIB mondial relève d’un même phénomène. Une telle concentration de l’allocation du capital dans des mains politico-administratives pose des problèmes de légitimité, d’information (identifier les innovations pertinentes) ainsi que d’incitation et d’allocation (prendre des risques sans la discipline du marché).
Le risque est de privilégier les acteurs établis et influents ainsi que les investissements les moins risqués, au détriment des ruptures technologiques. La survalorisation des pouvoirs publics — supposés omniscients — et la sous-estimation du rôle de l’entrepreneuriat et des marchés sont questionnables, alors que leur complémentarité est, dans les faits, essentielle.
Concilier développement et prospérité
De même, la transition climatique est présentée principalement comme un problème de volumes plutôt que comme une question d’innovation. Or sa réussite dépend aussi des entreprises, des conditions de concurrence et des incitations à investir. Sans cette dimension schumpétérienne, la sobriété risque de rester un exercice technocratique plus qu’une véritable transformation productive.
Un système de redistribution est évidemment nécessaire, de même qu’une limitation de la concentration des richesses et du pouvoir. Mais il doit être calibré de manière à préserver l’équilibre entre justice sociale et dynamisme économique. Il doit également tenir compte des situations très différentes entre l’Europe et les États-Unis, par exemple.
En ignorant Schumpeter et en adoptant des positions fiscales radicales, Piketty risque ainsi de construire une utopie égalitariste dangereuse sur un socle analytique fragile. Le débat, s’il doit porter sur le niveau d’imposition des plus riches, doit avant tout se concentrer sur le meilleur régime de croissance : celui capable de concilier développement et prospérité, soutenabilité environnementale et maîtrise des inégalités.
Olivier Klein est professeur d’économie à HEC.