La France n’est pas devenue une économie de rentiers

Non, la France n’est pas devenue une économie de rentiers !
Contrairement à une idée largement répandue, la France n’est pas devenue une économie de rentiers. Malgré l’envolée des prix de l’immobilier et des actifs financiers, les revenus du travail continuent de représenter l’essentiel des ressources des ménages, dans des proportions proches de celles observées il y a vingt-cinq ans.
Depuis vingt-cinq ans, le partage des revenus avant redistribution des ménages français, entre revenus du travail (en y intégrant les retraites comme revenus différés du travail) et revenus du capital, est resté globalement stable, malgré des fluctuations conjoncturelles. Il n’y a pas eu de basculement vers les revenus du capital comme on l’entend parfois. Certes, la valeur des patrimoines -financiers et immobiliers- a fortement augmenté, sous l’effet notamment de taux d’intérêt trop bas trop longtemps. Mais si l’on raisonne sur les revenus perçus par les ménages, le fait central est une grande stabilité de long terme de la répartition entre travail et capital.
Les ordres de grandeur sont éclairants. Au début des années 2000, les revenus du travail (salaires, revenus des indépendants et retraites) représentaient environ 75 à 80 % des ressources des ménages, contre 20 à 25% pour les revenus du capital (intérêts, dividendes et revenus immobiliers, y compris les loyers imputés suivant la convention des comptes nationaux). Ainsi, depuis 2000, les revenus du travail ont progressé globalement de façon comparable à ceux du capital, mais avec une volatilité plus marquée pour ces derniers. L’ordre de grandeur de la part des revenus du travail et de celle des revenus du capital est donc aujourd’hui très proche de celui observé au début des années 2000.
L’idée selon laquelle l’évolution des revenus du capital aurait largement dépassé celle des revenus du travail n’est donc pas confirmée par les faits. Cela ne doit pas occulter pour autant la forte hausse de la valeur des patrimoines. Mais la valorisation d’un logement ou d’un portefeuille d’actions n’accroît pas en soi le revenu ni le pouvoir d’achat tant que les actifs ne sont pas cédés. Même la vente de son logement, par exemple, pour en acquérir un autre de valeur équivalente, ne modifie pas le niveau de vie. En outre, il faut le souligner, si les inégalités patrimoniales ont pu s’accroître, les inégalités de revenus (du travail et du capital additionnés), après redistribution, ont peu évolué en France sur la période.
Trois facteurs éclairent cette dynamique. D’abord, l’environnement monétaire : les années 2010, avec des taux courts et longs proches de zéro, ont comprimé les revenus d’intérêts tout en soutenant les prix des actifs, même si les dernières années ont vu la remontée des taux d’intérêt en liaison avec le regain d’inflation post Covid. Ensuite, fait décisif, le partage de la valeur ajoutée : en France, la part du travail dans la valeur ajoutée des entreprises est restée globalement stable depuis les années 1990, autour des deux tiers. Enfin, le vieillissement démographique accroît le poids des retraites, traduisant une transformation du revenu du travail davantage perçu après la vie active. Mais, même sans prendre en compte les retraites, le partage entre revenus du travail et ceux du capital apparaît comme globalement stable, aux fluctuations conjoncturelles près sur la période.
Le diagnostic est clair : loin d’un basculement vers une économie de rentiers, les faits décrivent une réalité plus stable et bien plus nuancée. Confondre la hausse de la valeur des patrimoines avec celle des revenus tirés du patrimoine conduit à un diagnostic erroné – et, partant, à de possibles propositions de politiques économiques inadaptées.
Olivier Klein
Professeur d’économie à HEC