INFLATION IMPORTÉE , CROISSANCE FRAGILE : LA BCE FAIT ELLE UN PARI RISQUÉ ?

La BCE a relevé ses taux malgré un ralentissement de l’activité, privilégiant la lutte contre un risque inflationniste encore jugé crédible. Un pari sur la résilience de l’économie européenne, dont l’issue dépendra moins de la politique monétaire à court terme que de la capacité à relancer durablement la croissance potentielle.
En relevant ses taux directeurs de 25 points de base le 11 juin, la BCE a envoyé un signal clair : à ses yeux, le risque d’un dérapage inflationniste l’emporte sur celui d’un affaiblissement plus marqué de l’activité en zone euro.
Ce choix intervient alors même que la croissance ralentit déjà, que le crédit se resserre et que les taux longs se situent à des niveaux élevés, même s’ils sont justifiables au regard des fondamentaux. Et ce, dans une économie où l’inflation récente provient d’abord d’un choc énergétique importé, lié notamment à la guerre en Iran et aux tensions sur les approvisionnements, et non d’une surchauffe de la demande interne.
Eviter la contamination des prix
La BCE n’agit pourtant pas sans raison. L’inflation totale est remontée légèrement au-dessus de 3 % en mai 2026, tirée par la hausse du prix de l’énergie. L’objectif de l’institution reste légitime et inchangé : empêcher qu’un choc externe ne se diffuse à l’ensemble des prix, ne désancre les anticipations et ne déclenche une boucle salaires prix.
La hausse de taux en Europe ne vise évidemment pas à faire baisser le prix mondial du pétrole, mais à éviter que ce renchérissement ne contamine durablement les prix des autres biens et services. D’autant plus que l’écart entre la croissance effective et la croissance potentielle – l’« output gap » – était récemment proche de zéro, ce qui ne traduisait pas un ralentissement franchement inquiétant.
Cependant, le PIB de la zone euro a reculé de 0,2 % au premier trimestre 2026, après une fin d’année 2025 déjà molle. Le PMI, bon indicateur avancé de la conjoncture, s’est inscrit en mai légèrement au-dessus de 48, son plus bas niveau depuis dix-huit mois. Les enquêtes sur le crédit vont dans le même sens : durcissement des critères d’octroi, hausse perçue du coût du financement…
Il faut espérer que la BCE ait raison dans son appréciation de la résistance de l’activité en zone euro.
Parallèlement, l’inflation sous jacente (hors énergie et alimentation) demeure plutôt contenue, autour de 2,2 %-2,5 %, sans enclenchement, à ce stade, d’un processus généralisé d’indexation salaires prix. Le prix du Brent, après son pic de début de printemps, évolue en baisse, ce qui plaide plutôt pour un affaiblissement du choc énergétique. Et l’accord qui semble s’être noué ce week-end entre les Etats-Unis et l’Iran a largement accentué cette tendance en tout début semaine. Si le détroit d’Ormuz se rouvre durablement, la pression sur certains prix s’effacera progressivement.
Cela ne signifie pas que la BCE commette une erreur manifeste, ni qu’il n’existe aucun risque de dérive inflationniste. Il faut d’ailleurs espérer qu’elle ait raison dans son appréciation de la résistance de l’activité en zone euro.
Si le ralentissement reste contenu et que l’inflation se normalise sans propagation durable, cette hausse de 25 points de base apparaîtra rétrospectivement comme un signal crédible de vigilance. Si, au contraire, l’activité se dégrade davantage, la BCE pourrait se retrouver dans une configuration rappelant des précédents fâcheux : juillet 2008, puis avril et juillet 2011, lorsque des hausses de taux décidées en réaction à des chocs mondiaux sur l’énergie avaient dû être rapidement corrigées face au retournement conjoncturel.
La frontière décisive entre stagnation et véritable redressement
Quoi qu’il en soit, l’essentiel se joue ailleurs. Dans une Europe à croissance alanguie, la prospérité de long terme dépend bien moins d’une variation de 25 points de base des taux courts – à la hausse comme à la baisse – que de la capacité à relever durablement la croissance potentielle.
Réformes du marché du travail, des systèmes de retraite dans certains pays, de la régulation de la concurrence, des incitations à l’investissement, à l’innovation et au développement de l’offre productive : c’est là que se dessine la frontière décisive entre stagnation et véritable redressement de la dynamique économique, indispensable au modèle social.
Olivier Klein est professeur d’économie à HEC.