FINANCES PUBLIQUES : LE DANGEREUX PARADOXE

Ci-dessous mon article publié par Les Échos le 18 septembre 2026

Toujours plus de dépenses publiques, toujours plus de prélèvements, et pourtant une croissance insuffisante, une dette qui dérive et des services publics dont les Français jugent l’efficacité décevante. Et si le problème français n’était plus le manque de moyens, mais notre incapacité à en obtenir suffisamment de résultats ?

Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans le débat français sur les finances publiques. Nous sommes l’un des pays développés qui dépensent et prélèvent le plus. Nous avons construit l’un des systèmes de redistribution les plus importants du monde.

Et pourtant, nous sommes confrontés à une croissance insuffisante, à une compétitivité dégradée, à un taux d’emploi trop faible, à une dette dont la trajectoire n’est plus maîtrisée et à une insatisfaction croissante à l’égard des services publics. Le pouvoir d’achat, qui était au niveau de la moyenne de la zone euro en 2000, lui est inférieur de 6 % en 2024. Dans le même temps, l’Allemagne est passée de +5 % à +11 %, les Pays-Bas de +11 % à +23 %.

Même constat pour les entreprises. Leur profitabilité est sensiblement plus faible en France. Le pays a également perdu du terrain dans les exportations et la production manufacturière, par rapport aux autres pays européens. Les enseignants sont en moyenne moins bien payés que dans les pays proches . Les performances scolaires baissent plus vite chez nous…Ce décrochage ne peut donc guère être imputé à un manque de dépenses publiques. Au contraire.

Il faut poser la question que le débat public évite trop souvent : le problème français est-il vraiment celui du manque de moyens ? Ou celui de leur utilisation ? Les Français semblent d’ailleurs avoir déjà répondu. 78 % jugent trop élevé le niveau général des impôts et cotisations sociales. Seuls 59 % se déclarent satisfaits de leurs services administratifs, contre 68 % en moyenne dans l’OCDE. Et seulement 22 % font confiance à la bonne utilisation de leurs impôts.

Nous sommes ainsi pris dans un paradoxe : le consentement à l’impôt et la confiance dans les institutions s’affaiblissent alors même que la demande de dépenses publiques supplémentaires reste forte. Or une dépense publique n’est pas efficace parce qu’elle est élevée. Elle l’est lorsqu’elle produit le résultat attendu au moindre coût possible. Cette exigence devrait être au coeur de toute politique publique. Elle est pourtant largement absente du débat. C’est particulièrement visible lorsque des prélèvements très élevés réduisent la compétitivité et l’attractivité du travail, donc abaissent le taux d’emploi. Or un taux d’emploi insuffisant affaiblit la base sur laquelle reposent cotisations et impôts. Aussi, les déficits persistent-ils, la dette augmente-t-elle et la tentation revient constamment d’augmenter les prélèvements. C’est ce cercle vicieux qu’il faut briser.

Mais toute réforme de rationalisation des dépenses publiques est immédiatement présentée comme une remise en cause du modèle social. Comme si maîtriser la dépense signifiait réduire la protection. Comme si demander davantage d’efficacité à l’Etat revenait à l’affaiblir. C’est précisément l’inverse.

La question doit donc être : comment rendre soutenable un modèle qui ne peut plus se reproduire si nous ne créons pas suffisamment de richesse pour le financer ? La France ne peut plus répondre à ses déficits par de nouveaux prélèvements. Elle ne peut davantage les financer durablement par plus de dette. Elle ne retrouvera pas plus de croissance en alourdissant encore les charges pesant sur le travail, l’investissement et les entreprises et en continuant de sur-réglementer.

Il faut donc changer de méthode. Avant de se demander quel impôt augmenter ou créer, demandons-nous combien coûte réellement chaque politique, chaque dépense publique, et quels résultats elle produit. Avant d’ajouter une réglementation, supprimons celles qui sont entravantes inutilement.

Cette révolution ne serait pas seulement budgétaire. Elle serait aussi démocratique. Le citoyen accepte en effet de plus en plus difficilement des prélèvements élevés et perd progressivement confiance dans les institutions lorsqu’il perçoit une dégradation de son niveau de vie, une perte d’efficacité des services publics, et une trajectoire inquiétante des comptes publics. Tant que nous répéterons les mêmes recettes qui en sont la cause, nous resterons enfermés dans le même dangereux paradoxe. Puissent les candidats tirer les leçons de ce paradoxe !

Olivier Klein
Professeur d’économie à HEC