Contre l’illusion d’une éthique sans efficacité : plaidoyer pour une nouvelle alliance
Le modèle européen a constitué une réussite historique. Fondé sur l’économie sociale de marché, il a permis de concilier croissance, réduction des inégalités, protection sociale et stabilité démocratique. Son principe était simple : le marché crée les richesses, tandis que la puissance publique fixe les règles, corrige les défaillances du marché et garantit la cohésion sociale.
Ce modèle reposait sur un équilibre entre le marché et l’État, ainsi que sur leur complémentarité. Mais cet équilibre s’est progressivement fragilisé au nom d’une éthique qui s’est peu à peu détachée de la recherche de l’efficacité, voire s’y est opposée. L’action publique est intervenue de plus en plus, réglementant, normant et redistribuant toujours davantage, au risque avéré d’abîmer la dynamique économique et sociale elle-même.
Nous avons ainsi trop souvent opposé l’éthique et l’efficacité, comme si la première appartenait au domaine public et social, et la seconde au monde de l’entreprise et du marché. Cette opposition est pourtant trompeuse. Une économie de marché privée de règles peut produire des rentes, des inégalités insoutenables et des crises à répétition. Mais une puissance publique qui accumule les normes, les procédures , les taxes et les interventions peut, elle aussi, devenir trop lourde, entraver le dynamisme économique et finir par nuire au social. L’enjeu est donc de retrouver l’équilibre et la complémentarité entre éthique et efficacité.
Il est temps de le dire clairement : penser que maîtriser et rendre plus efficaces les dépenses publiques c’est abîmer le modèle social est un contresens. La lutte contre la tendance entropique à la croissance sans limites des dépenses publiques – y compris sociales- est indispensable à la soutenabilité de notre modèle social.
En effet, à mesure que l’État-providence s’est développé, une première dérive de la démocratie s’est fait jour, sous prétexte d’affirmer une éthique toujours plus absolue : une demande de toujours plus de protection, de droits, de garanties, de redistribution et de correction des inégalités. Mais tout nouveau droit, toute nouvelle norme, toute nouvelle dépense ou toute nouvelle intervention publique a été considéré comme légitime, sans même que soient posés les conditions économiques, les devoirs et les responsabilités qui les rendaient possibles. S’y est ajoutée, dans le même esprit, une seconde dérive : une conception toujours plus extensive de l’égalité, qui a tendu à passer de l’égalité des droits et des chances à la recherche de l’égalité des situations, voire des résultats de chacun. En refusant progressivement les inégalités dues au talent, à la prise de risque ou à l’initiative.
Ces deux dérives cumulées ont contribué à affaiblir les moteurs du dynamisme économique, mettant ainsi en péril le modèle social lui-même, qui en dépend. On ne peut en effet multiplier les droits et les protections, pas plus qu’accentuer la recherche d’une égalité multidimensionnelle, sans veiller à préserver les incitations à travailler, à entreprendre, à investir, à innover et à prendre des risques. Mais aussi à n’user de la protection sociale qu’à bon escient. Ce sont en effet ces moteurs qui créent et préservent les ressources nécessaires au financement du modèle social.
Ces deux dérives de la démocratie, qui conduisent à ce que j’appelle l’hyperdémocratie, ne constituent pas l’accomplissement de la démocratie, mais au contraire sont l’expression délétère d’une démocratie qui ne s’autorégule pas. Elles contiennent un même paradoxe : en voulant étendre sans autre considération l’éthique, elles finissent par affaiblir les conditions économiques, l’efficacité du système, qui permettent de répondre aux légitimes demandes sociales. Lorsque les promesses collectives deviennent incompatibles avec les ressources disponibles, il faut en effet soit augmenter toujours plus les prélèvements, soit accroître sans cesse la dette, soit dégrader les services publics ou finalement réduire les prestations. La confiance dans la capacité du système à tenir ses promesses se fragilise alors. Lorsque l’écart entre les promesses et la réalité perçue devient trop important, c’est en effet la confiance dans les autorités publiques, dans les institutions, entre les groupes sociaux et entre les individus eux-mêmes – et, finalement, dans la démocratie – qui est atteinte.
L’efficacité est une valeur qui n’est pas opposable à l’éthique. Au contraire. Une administration elle-même efficace, et au service de l’efficacité de l’ensemble du système, sert mieux, en tout point, l’intérêt général. Rendre plus efficaces les dépenses publiques ne peut être réduit à « faire des économies » au sens comptable du terme. C’est rendre service au modèle économique et social du pays. Une administration peu efficace, tant dans son mode de fonctionnement propre que dans sa tendance à sur-administrer, à sur-réglementer, à sur-normer et à sur-intervenir crée de l’entropie et crée peu à peu une incapacité du système economico-social à se reproduire.
L’Europe et la France n’ont pas à choisir entre le modèle américain et le capitalisme administré chinois. Mais, pour rompre avec l’asphyxie progressive qui les étouffe, elles doivent retrouver et renouveler ce qui fait la force de leur économie sociale de marché : un équilibre durable et tonique entre éthique et efficacité. Cela suppose de cesser d’opposer marché et État, entreprise et justice sociale, performance et protection sociale. Une économie de marché bien régulée, assurant équité et valorisation de la prise de risque et de la réussite, est le meilleur allié d’un modèle social ambitieux.
C’est cet équilibre qui permettra à nos démocraties de rester libres, prospères et solidaires, sans développer, par leurs propres déséquilibres, les populismes et les illibéralismes qui les menacent.
Professeur d’économie à HEC