20 points d’écart de PIB avec les Etats Unis : l’Europe ne décroche pas , elle s’installe dans le décrochage

Depuis près de vingt ans, l’Europe glisse dans un décrochage silencieux mais profond. L’écart avec les États-Unis ne relève plus d’un simple cycle, mais d’un affaiblissement structurel de sa capacité à innover, investir et croître. Rien n’est pourtant irréversible : à condition d’assumer des choix politiques clairs, de lever ses propres entraves et de renouer avec l’esprit de transformation, l’Europe peut encore retrouver le chemin d’une croissance forte et préserver son modèle dans un monde plus dur et plus compétitif.

Depuis près de vingt ans, l’Europe décroche. Non pas au sens d’un accident cyclique ou d’un retard temporaire, mais comme le résultat d’un processus cumulatif et structurel. La comparaison avec les Etats-Unis est désormais sans ambiguïté : là où l’économie américaine a retrouvé une trajectoire de croissance soutenue après la crise de 2008, l’Europe semble installée dans un régime de faible croissance, aux conséquences économiques, sociales et géopolitiques durables.

Depuis la crise financière mondiale, le PIB réel américain progresse à un rythme sensiblement plus rapide que celui de l’Union européenne, de sorte que l’économie des Etats-Unis a crû environ deux fois plus vite que celle de l’UE sur la période récente, creusant un écart de plus de 20 points entre les deux PIB.

Or la croissance n’est pas seulement une variable économique : elle conditionne la capacité budgétaire, l’investissement en recherche, en défense et en infrastructures, donc, à long terme, la puissance globale, c’est-à-dire la capacité à défendre son niveau de vie et ses valeurs.

Un écart croissant d’efficacité productive

Ce décrochage se lit également dans le PIB par habitant. Au début des années 2000, l’Europe se situait à des niveaux proches de ceux des Etats-Unis. En 2024, le PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat atteint environ 75.000 dollars aux Etats-Unis, contre 55.000 dollars dans l’Union européenne. Cette divergence ne provient plus de la différence d’heures travaillées, restée globalement stable depuis vingt ans, mais d’un écart croissant d’efficacité productive.
Le coeur du problème européen réside donc dans l’insuffisance des gains de productivité, et plus précisément de la productivité globale des facteurs, qui dépend des incitations à l’innovation et à la prise de risque, du degré de concurrence et de la capacité à faire émerger de nouvelles entreprises tout en laissant disparaître les moins efficaces. Autrement dit, de la facilitation de la « destruction créatrice », au sens schumpétérien, formalisé notamment par Philippe Aghion.

Or l’Europe souffre d’un déficit chronique dans ces domaines. Depuis la fin des années 1990, la croissance de la productivité y est nettement plus faible qu’aux Etats-Unis, souvent proche de zéro dans la zone euro.

L’innovation y est davantage incrémentale que radicale, les marchés restent fragmentés, les effets d’échelle limités et les incitations à la prise de risque insuffisantes.

La faiblesse du capital-risque, en particulier lors du passage à l’échelle, combinée à des réglementations tatillonnes et à des fiscalités pénalisantes, conduit nombre de start-up européennes à se vendre précocement ou à se délocaliser, alimentant une fuite silencieuse de technologies et de talents.

Des handicaps structurels

À ces faiblesses s’ajoutent des handicaps structurels : dépendance énergétique, prix de l’énergie durablement plus élevés qu’aux Etats-Unis, dépendance critique aux terres rares, sous-investissement chronique dans la défense et les technologies clés.

L’illusion d’une « puissance normative » européenne, capable d’imposer des standards sans leadership industriel et technologique suffisant, se heurte à la réalité : les normes suivent le pouvoir de marché.

Les remèdes sont connus. Ils passent par une capacité à agir plus collectivement et plus rapidement. La gouvernance des institutions est ici en jeu. Par un approfondissement réel du marché unique, notamment dans le capital, l’énergie et le numérique. Par un allègement massif des barrières réglementaires intracommunautaires. Par une politique d’innovation plus ambitieuse et plus risquée.

Par une réallocation plus rapide des ressources vers les entreprises les plus productives, y compris une mobilité accrue sur les marchés du travail. Par un effort d’investissement massif sur une décennie, couvrant la transition climatique, la défense, l’énergie, les technologies clés. Par une adaptation adéquate et une augmentation de la qualité de la formation enfin.

Au fond, la question n’est pas économique mais politique. Sans une croissance plus forte et durable, c’est-à-dire sans les réformes qui s’imposent, ni le modèle européen ni notre capacité à peser sur l’ordre du monde ne pourront être préservés.

Olivier Klein est professeur d’économie à HEC.