De la nécessité et des dangers de l’euro

Article publié dans le journal Le Monde en 1997

L’euro est nécessaire. On le sait. La monnaie unique permettra notamment de desserrer la contrainte extérieure et de redonner des marges de manoeuvre à la politique économique. La croissance de l’un des pays de l’Union européenne ne sera plus bridée par la stagnation de l’autre, le taux d’ouverture passant d’environ 30 % en moyenne pour chacun des pays à 10 % pour l’Union prise dans son ensemble. Tout en procurant un environnement monétaire plus stable aux entreprises, l’euro permettra, en outre, si l’on en a la volonté, de mener une politique de change et d’être mieux armé dans les négociations commerciales internationales. En somme, la monnaie unique contribuera efficacement à retrouver demain, au niveau de l’Europe, un peu de cette capacité à peser internationalement et de cette indépendance qui manquent cruellement à chaque pays européen pris isolément.

Les mérites de l’euro ont été amplement analysés, s’ils n’ont pas été suffisamment communiqués. Pourtant, la monnaie unique pourrait bien voir sa naissance remise à plus tard, et court même le risque d’un avortement. Et la raison majeure de cette menace réelle tient précisément au fait que les dangers dus à l’euro ont été trop longtemps sous-estimés. Et, sans doute, les remèdes qui pourraient contrecarrer ces dangers n’ont-ils pas été considérés comme suffisamment payants électoralement. Quels sont donc ces dangers ?

Le cours de change est pour un pays une variable d’ajustement commode et nécessaire. Et certainement, sous certaines conditions, l’une des moins douloureuses. Un pays connaît-il un choc dit asymétrique que ne connaissent pas ses principaux partenaires ? Une dévaluation peut lui permettre de se rétablir à moindre mal, l’autorisant, par un développement plus aisé de ses exportations et par un frein monétaire à l’importation, à retrouver plus facilement les chemins de la croissance. Un pays subit-il une inflation plus forte que ses voisins ? Une baisse de son cours de change lui permet de préserver sa compétitivité extérieure. Hors de question ici, cependant, de faire l’apologie de la dévaluation comme point cardinal de toute politique économique. Mais des ajustements de change bien accompagnés ont pu prouver leur efficacité, et le monde non inflationniste dans lequel nous vivons aujourd’hui leur confère une efficacité accrue, comme ce fut le cas en Italie et en Grande-Bretagne depuis 1992-1993. Or, la monnaie unique supprime par construction toute possibilité d’ajustement par le change pour un pays pris isolément. Ce qui risque de rigidifier l’ensemble. Dès lors, un pays subissant un choc asymétrique ne pourra plus s’ajuster que par la baisse des prix, l’accroissement du chômage ou des mouvements migratoires. Perspectives difficiles à accepter !

Aussi ne peut-on remédier à cette difficulté que de trois façons. On retrouve ici le coeur du débat actuel sur l’euro. La première consiste à ne laisser entrer dans le cercle des pays à même monnaie que ceux qui connaissent, d’ores et déjà, un niveau d’intégration économique très poussé, donc qui sont quasi structurellement en phase en termes de conjoncture, ce qui diminue sensiblement le risque de choc asymétrique. D’où, avant et après l’avènement de la monnaie unique, l’importance des critères de convergence. C’est notamment la position de l’Allemagne qui tient fermement au respect de ces critères, y compris après le passage à l’euro. De ce point de vue, elle développe un argument parfaitement logique. Mais la porte est étroite car elle n’autorise que peu de pays (principalement ceux de la zone mark, dont la France) à entrer dans ce cercle. D’où la question ouverte sur les pays du Sud, et notamment l’Italie depuis quelques mois.

En outre, les critères de Maastricht, tels qu’ils sont définis pour certains d’entre eux, ne sont pas adaptés aux mouvements conjoncturels. Si l’on désirait les respecter à tout prix, ils provoqueraient le ralentissement du retour tant attendu d’une croissance plus forte. L’Allemagne est donc de ce fait dans l’alternative suivante : s’arc-bouter rigidement, comptablement, sur les critères et prendre de sérieux risques sur la croissance, ou en faire une lecture  » politique « , mais ne plus avoir d’argument présentable face à l’Europe du sud pour la persuader d’attendre. De là, pour partie, l’actuelle pression en Allemagne pour un report de la date du passage à l’euro.

Les deux autres solutions ne suppriment pas la nécessité d’une convergence, a priori et a posteriori, pour diminuer les risques de chocs asymétriques, quitte à en réexaminer les critères. Toutefois, elles ne s’en contentent pas. La deuxième repose ainsi sur une idée plus forte de ce que peuvent partager les pays ayant adopté l’euro. Elle consiste à instaurer une coordination des politiques économiques au travers d’instances appropriées, tel un  » Conseil de stabilité et de croissance « . Cette coordination permettrait de conduire de façon articulée et complémentaire, ici une politique de relance, là une politique d’austérité, suivant les décalages conjoncturels. Et de jouer ainsi un jeu  » gagnant-gagnant  » et non le jeu du chacun pour soi, qui, très généralement, fait perdre tous les participants.

La troisième solution est sans aucun doute la meilleure économiquement, la plus logique et la seule à parfaire la construction européenne, tant au plan monétaire que politique. Rappelons qu’un pouvoir monétaire centralisé s’est toujours accompagné d’un mouvement semblable au niveau politique. Seule une intégration politique plus forte, conduisant à un degré plus poussé de fédéralisme, peut structurellement diminuer les dangers de manque de souplesse qu’engendre la monnaie unique. Alors seulement, comme aux Etats-Unis d’Amérique par exemple, un choc conjoncturel dans un Etat peut être absorbé sans que seuls jouent les mouvements de prix relatifs et les ajustements sur l’emploi. Un centre de décision communautaire doté de quelques outils et compétences, n’agissant d’ailleurs que dans le cadre de principe de subsidiarité, est nécessaire pour institutionnaliser l’obligation de coopération des Etats membres. Le fédéralisme permet bien la coexistence de pouvoirs étatiques décentralisés et d’un pouvoir régulateur et coordinateur au centre.

Un budget fédéral digne de ce nom, et ne s’ajoutant pas aux budgets nationaux, permettrait en effet des transferts de revenus vers l’Etat touché et faciliterait ainsi les ajustements nécessaires, en les rendant moins brutaux et plus supportables. Ce qui n’exclurait en rien des règles communautaires visant à faire respecter par chaque pays des critères de  » sagesse économique  » minimale. Ce degré plus élevé de fédéralisme devrait également permettre d’instituer des minimums européens fiscaux et sociaux : ne nous trompons pas, ce risque de course au moins-disant fiscal ou social est bien l’une des causes majeures qui pourrait faire achopper la construction européenne.

Continuer de penser comme les  » initiés  » que l’Europe économique, en l’occurrence l’euro, entraînera de facto l’Europe politique constitue peut-être déjà une erreur historique qui risque de mettre en péril la poursuite de la construction européenne.

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