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« Se transformer pour gagner »

« La transformation gagnante ».

C’est un plaisir d’être parmi vous au sein de la cité des sciences et de l’industrie, maison que je connais bien, qui symbolise la connaissance, la science et la société.

Je suis paléoanthropologue (paléo, ça veut dire ancien, anthropos c’est l’homme, et logos la connaissance). Je suis venu vous parler de l’évolution, de celle en train de se faire. Je suis avant tout un spécialiste des fossiles, mais je vous rassure, je ne suis pas là pour ça. Il y a deux aspects dans les théories de l’évolution. D’une part, le grand passé (Lucy, Néandertal, les dinosaures…), des terrains scientifiques complexes et passionnants. D’autre part, les théories de l’évolution qui concernent le changement. Car les théories de l’évolution sont faussement simples, elles s’intéressent à la mécanique du changement, notamment dans la nature et les sociétés humaines, voire dans les entreprises.

Premier cliché à balayer : vous, entreprise, avez des échéances à court terme et moi, scientifique, je travaille sur des millions d’années.

Non ! L’évolution est quelque chose d’assez particulier, ce n’est pas un long fleuve tranquille. Cela peut être extrêmement brutal. Vous avez tous vu Jurassic Park ! Vous êtes un super tyrannosaure. Personne ne vous embête. Vous êtes le plus fort et… vous êtes percuté par une météorite. Dans le genre rapide, c’est pas mal. D’ailleurs Noël arrive, première bonne nouvelle, les dinosaures n’ont pas disparu, ils se sont adaptés ; ils sont montée au ciel et s’appellent maintenant les oiseaux. Le chapon que vous mangerez à Noël, il est fait comme un tyrannosaure. Sauf que pour le gavage, l’élevage et la cuisine, ce n’est pas la même technique. Une lignée de dinosaures s’en est sortie. Aujourd’hui, il y a toujours deux fois plus d’espèces d’oiseaux que de mammifères, même si c’est nous qui les mangeons.

Pourquoi y a-t-il évolution, c’est-à-dire changement ? D’abord, il y a les catastrophes dites « naturelles ». J’ai déjà cité les météorites. Il y a aussi les intempéries liées au changement climatique comme dans le film « Le jour d’après ». Je cite des films car j’ai remarqué que les gens regardent plus les films que ne lisent mes livres. La théorie du soleil qui rythme les glaciations, le volcanisme et, aujourd’hui, le réchauffement climatique. Et là nous y sommes pour quelque chose, donc il faut en tenir compte.

Heureusement, il n’y a pas que des catastrophes naturelles, sinon il n’y aurait pas d’évolution car tout ceci serait totalement aléatoire. Il y a, dans l’évolution, de longues périodes de stabilité, de relative stabilité, et d’autres périodes de changement progressif. Ceci est entrecoupé par des « ponctuations », que l’on appelle chez nous « les crises ». Les crises font donc partie de l’évolution. Il nous faut accepter que ce qui se passe aujourd’hui ne soit pas « un état de fièvre » passager que l’on pourrait soigner avec quelques médicaments. Nous sommes dans un moment de changement du monde extrêmement rapide et à grande échelle. Cela fait partie de la théorie de l’évolution.

Quels sont ces changements ?

D’abord, l’absence de catastrophe naturelle ne suffit pas à assurer notre tranquillité. Dans notre langage scientifique, on parle de « reine rouge », en référence à « Alice au pays des merveilles » de Lewis Caroll. Alice s’étonne que dans le pays imaginaire qu’elle découvre, le décor avance en même temps qu’elle. La reine de cœur lui dit que dans ce pays, il faudrait qu’elle coure le plus vite possible pour rester à sa place. Le parallèle avec le monde de l’entreprise est évident ; une entreprise doit co-évoluer avec ses concurrents et avec la société. Mais j’y reviendrai plus tard.

Pour les entreprises, il y a évidemment des catastrophes naturelles et évidemment leurs relations de compétition avec les concurrents. Mais on a souvent tendance à penser que les causes de nos malheurs, ce sont les autres : l’euro fort, la mondialisation, la concurrence des Chinois ou des Brésiliens, etc. Bien sûr, cela ne facilite pas les choses, mais il faut comprendre que les causes du changement sont liées à nos propres actions.

Nos succès présents sont les moteurs des succès futurs. Lorsque l’on regarde l’évolution des cycles économiques (Kondratieff ou Schumpeter), on constate que les pays connaissent des périodes de croissance forte qui se caractérisent par le plein emploi, la confiance dans la jeunesse, des taux d’intérêt forts et une inflation encore plus forte, ce qui favorise l’emprunt et l’investissement.

Quand arrive la fin d’un cycle de Kondratieff, arrivent le chômage, la dette à rembourser, le renfermement sur les acquis, l’absence de confiance en l’avenir… Bref, un monde qui change et qui devient inquiétant.

Pourquoi ça change ? Schumpeter a bien expliqué les causes du changement. Chaque fois, vous avez des innovations de rupture, des technologies et des usages nouveaux qui perturbent l’ensemble du système. Ce sont les NTIC, les nouvelles technologies de l’information qui ont amené le changement. Aujourd’hui, on assiste à l’émergence des biotechnologies, nanotechnologies, biologie de synthèse et sciences cognitives de l’information. Mais ce sont également de nouvelles gouvernances, de nouveaux systèmes économiques, l’apparition de nouveaux acteurs économiques. Pendant ces périodes, on va également connaître des changements sociétaux, comme le mariage pour tous.

Ce sont à chaque fois de nouvelles formes de banque. Cela me fait rire quand on parle de mondialisation et du rôle des banques, car cela a toujours existé. Il y a 30 000 ans déjà, des objets d’art fabriqués au Pays Basque étaient revendus en Sibérie. Avec la lettre de change, on a vu l’émergence des premiers capitalistes, à Gênes et Venise. Les banques sont aussi à l’origine des premières révolutions industrielles, car le capitalisme a besoin de fonds importants. Aujourd’hui, c’est ce que vous proposez. Et demain, c’est le Bitcoin, le crowdfunding… A chaque grande période de changement, les anciennes formes de financement font place petit à petit aux nouvelles. Ce que nous vivons est donc tout à fait normal. Nous avons connu cela 7 ou 8 fois dans l’histoire de l’Humanité et nous sommes en plein dedans.

Regardez les 4 générations qui vivent en même temps sur cette terre. Chacune est corrélée à une révolution technologique :

  • Les baby boomers, c’est le hardware, les ordinateurs.
  • La génération X, c’est la génération du logiciel.
  • La génération Y, celle des réseaux sociaux.

Quant à la génération Z, elle est « digital native ». Message aux vieux dans cette salle, vos enfants ont peut-être déjà créé une boîte, et vous n’êtes même pas au courant. On n’a jamais connu ça.

Et vous n’avez pas tout vu. 50 % des métiers que nous connaissons vont être modifiés dans les prochaines années. Car les machines cognitives et intelligentes arrivent. Les professions réglementées, par exemple, ce ne sont pas les politiques qui les réformeront, mais les robots.

Aujourd’hui, les nouvelles économies se mettent en place, qu’elles soient circulaires, vertes, servicielles, etc. Les résistances s’organisent mais elles sont vaines, le changement est en marche et rien ne peut l’arrêter.

Alors comment faire face à un monde qui change ?

Il y a ceux qui disent : « on a toujours fait comme ça, on ne bouge pas ». C’est la méthode dinosaure. Ceux-là, clairement, ils sont morts. Regardez l’entreprise Kodak.

Nous entrons dans une période unique dans l’histoire de l’Humanité, on n’a jamais connu un tel progrès, aussi rapide et aussi global. Aussi bien au niveau de la santé, de l’espérance de vie, de l’éducation, du patrimoine…

Souvent, nous mourons de nos points forts, surtout si nous n’avons pas préparé le changement et maintenu assez de potentialité. Nous disparaissons, du fait même de notre succès. Ce dernier nous oblige à reconstruire un monde nouveau derrière.

Il y a ceux qui disent : améliorons ce que l’on sait faire. Là, je suis d’accord. A condition de commencer à bien explorer et déployer le champ du possible. Darwin avait compris que la matière première de l’adaptation, c’est la variation. Chaque différence est une potentialité pour l’adaptation. Votre slogan, « tous créateurs de valeur(s) », c’est vraiment cela. Darwin a été le premier à dire que les diversités sont autant de trésors dans un environnement incertain pour s’adapter au monde de demain. A condition, évidemment, qu’elles soient inscrit dans une organisation. L’organisation, c’est l’aptitude à mettre ensemble des personnes qui ont différents âges et différents profils. Plus personne ne peut maîtriser les complexités du monde, il va falloir travailler en équipe.

On peut se poser la question de savoir quand l’entreprenariat va devenir la forme dominante de la création de richesses. Aujourd’hui nous basculons vers cela, au sein de l’entreprise et entre les entreprises. Dans mon livre, j’ai nommé cela la coévolution. Plus vous êtes dans un réseau de relations honnêtes et utiles, plus vous créez un tissu de relations complexes et plus votre écosystème sera stable, solide, résilient. Toutes nos études montrent que dans un écosystème, plus on donne, plus on reçoit, même si la réciprocité n’est pas systématique.

Face à un monde incertain, il y a une recette universelle valable pour les êtres vivants, mais aussi pour les entreprises : les trois ingrédients sont la diversité, l’organisation et la coévolution.

Pour conclure, je reviendrai aux raisons qui ont fait que les homo-sapiens ont survécu à toutes les espèces présentes à l’époque. Ce ne sont pas leurs armes ni leurs outils qui les ont sauvés mais leur système de valeurs, de société. Ils avaient confiance dans un projet commun, une vision partagée. On ne sait pas où on va, mais on y va ensemble.

Dialogue entre Pascal Pick et Olivier Klein

Convention BRED, décembre 2014

Olivier Klein : Votre vision longue de l’histoire est cruciale, elle nous aide à réfléchir à la façon dont elle s’applique à nous-mêmes.

Première réflexion. Je pense aussi que la crise est le moment clé des mutations. Les crises économiques sont des moments de transformation du système. Elles provoquent une sorte de désordre créateur qui fait naître les nouvelles façons de se réguler. Lors des crises, il y a ceux qui disparaissent et ceux qui se réinventent et survivent. Gramsci disait « La crise est ce qui sépare le vieux du neuf. »

Dans la transformation, il y a un élément non subi, un choix. Quand l’environnement change, comme vous l’avez dit, il faut bouger pour ne pas se fossiliser. Mais, comme vous l’avez également souligné, nous sommes aussi acteur de notre propre environnement. Bouger n’est pas suffisant. Evoluer, c’est anticiper, faire des choix. C’est agir sur notre environnement, sur l’évolution, pour être co-acteur de l’environnement de demain.

A notre niveau, nous avons la capacité de réinventer notre modèle bancaire. C’est à la fois un challenge passionnant et extraordinaire, car nous sommes modestement en train de participer à l’invention, à l’écriture de l’histoire de la banque. C’est une autre façon de dire que nous ne sommes pas là en train de subir. Nous sommes co-auteur de notre destin, en interaction permanente avec notre environnement, et nous contribuons à en forger l’évolution.

Des études scientifiques dans le domaine de la biologie, menées à la fin des années 70, passionnantes, parlent « d’ordre par le bruit » et « d’ordre par le chaos ». Tout organisme vivant, biologique, est organisé pour supporter un peu de désordre. Mais lors de plus grands désordres, les organismes qui survivent ne sont pas ceux qui se figent en s’imposant les mêmes règles strictes, immuables. Ceux qui survivent sont ceux qui sont capables de prendre en compte ce désordre pour en faire un nouvel ordre, plus complexe et plus stable. Ce nouvel ordre intègre ces désordres, avec un nouveau mode de régulation.

Le biologiste Henri Atlan, dans son ouvrage « Entre le cristal et la fumée » (Seuil 1979), montre que les organismes biologiques, et c’est aussi valable pour les sociétés, ont besoin d’éléments de répétition, de règles communes, d’ordre interne, pour assurer leur cohérence et le niveau d’interdépendance nécessaire des éléments qui les constituent. Cela assure leur stabilité et leur permet de ne pas se désagréger sous l’effet de n’importe quel petit choc. C’est ainsi que ces organismes ne sont pas comme de la fumée, c’est-à-dire ne sont pas auto dissipatifs. Si, en revanche, les organismes sont complètement figés, ne sachant que répéter ad libitum leurs règles et leurs routines, lorsque les chocs ou les « bruits », sont plus importants, lorsque les changements de leur environnement sont significatifs, l’organisme devient comme du cristal. Très fragile il peut se rompre aisément.

L’entreprise, comme tout organisme, doit être entre le cristal et la fumée, c’est-à-dire choisir le bon compromis entre la règle, la routine et la répétition et, de l’autre côté, la réinvention, l’autonomie de ses parties, l’agilité à se transformer. C’est dans cet équilibre, toujours instable, que se trouve la capacité des organismes vivants à survivre et à surmonter les crises et les mutations de l’environnement.

Il ne faut pas bouger pour bouger, tout jeter, mais changer pour s’adapter, et anticiper pour devancer les problèmes, les utiliser, en tirer profit plutôt que les subir. Il faut donc finalement qu’une entreprise s’organise pour ne pas disparaître comme la fumée, par manque de règles et de routines comme par manque de cohérence. Mais il faut s’organiser aussi pour ne pas casser comme le cristal, par manque d’agilité, de souplesse, par insuffisance d’autonomie des parties et de capacité d’adaptation individuelle et collective.

Pascal Pick : Dans mon intervention, j’ai choisi le terme « cultiver le changement » car ce qui m’intéresse, en tant qu’anthropologue, c’est de savoir comment les sociétés changent au travers des époques. Il y a un siècle, à la Belle époque, la France dictait au monde ce qu’était la modernité. Le pays avait confiance dans les sciences, dans les jeunes et dans le progrès ; les trois ingrédients indispensables au changement.

Surtout, comme le dit très bien Olivier Klein, il faut sortir d’une culture de l’adaptation pour aller vers une culture de l’adaptabilité. L’adaptation, c’est l’idée qu’il faut être le plus fort possible face à un environnement déterminé. C’est ce que l’on appelle « s’adapter au marché ». Pour cela, il faut évidemment une bonne vision du marché.

L’adaptabilité, c’est le fait de changer l’environnement dans lequel on évolue. C’est la différence entre gagner des parts de marché en considérant que le marché est stable et changer le marché. « We change the world », disait Steve Jobs, le patron d’Apple. Il a créé tous les outils que nous avons actuellement dans nos poches. Et cela a impacté tous nos métiers.

L’adaptation, c’est accompagner le changement. L’adaptabilité, c’est conduire le changement.

Dans notre jargon, nous parlons des espaces de Baldwin. Comme on ne connaît pas le monde vers lequel on va, il faut adopter une culture de l’essai-erreur. Il faut faire de la co-évolution. Il faut bouger en premier pour façonner le monde des possibles.

Olivier Klein : Comme l’a très bien dit Pascal Pick, on peut mourir de ses points forts, si l’on est persuadé qu’ils le sont définitivement. Aveuglément assis sur ses certitudes, tous ses avantages comparatifs peuvent disparaitre. Il faut être capable d’envisager ses points forts de demain, savoir bouger, en sachant s’appuyer sur les invariants qui fondent l’essence de ce que l’on est.

Pascal Pick : J’entends souvent parler de l’évolution comme de la théorie de la survie des plus aptes. C’est une bêtise ! Si vous êtes le plus apte dans un environnement donné, et que cet environnement change, vous disparaissez avec. Il faut comprendre les mécanismes qui ont fait que nous sommes les plus forts afin de les remettre en action pour se développer. Malthus a souvent parlé de limitation des ressources. Plus vous gagnez de parts de marché, plus vos ressources sont saturées. Vous modifiez donc en permanence votre marché.

Olivier Klein : En théorie économique schumpétérienne, le point d’équilibre n’a pas d’importance. Car ce point d’équilibre est fugace, insaisissable. L’économie est un mouvement qui nous contraint à raisonner en termes de dynamique. Tout évolue, se transforme, à des vitesses variées. Mais les moments de changement accéléré sont autant d’occasions de se réinventer, d’innover, d’imaginer le monde, les nouveaux besoins ou les nouvelles façons de travailler. Ces moments sont importants, car ils remettent en cause les rentes, favorisent la mobilité sociale et l’égalité des chances, en donnant une prime à l’innovation, un avantage à ceux qui ne sont pas les produits de la seule reproduction des acquis antérieurs, culturels, sociologiques et économiques.

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Banque Economie Générale

« A quoi servent les banques ? Retour aux fondamentaux »

Coupables ! Les banques n’ont elles pas été accusées d’être responsables de la crise financière déclenchée en 2007 ? Utiles exutoires aux difficultés économiques, elles affrontent en permanence un procès en légitimité. Et pourtant, sans banques… pas d’économie.

Il me paraît  urgent de remettre à l’endroit deux ou trois idées.

Les banques commerciales jouent un rôle fondamental : elles collectent l’épargne et font des crédits, en servant d’intermédiaire entre les agents disposant de capacité de financement et ceux connaissant des besoins de financement. Dans les pays en développement, une partie importante de l’épargne nationale échappe à tout circuit d’allocation rationnel et efficace. La majorité de la population, non bancarisée, investit dans des biens patrimoniaux ou thésaurise en liquide ses avoirs. Ce système est inefficace puisque l’épargne n’est pas investie au bénéfice de la croissance, c’est-à-dire au service des projets des individus et des entreprises. Les marchés financiers sont de facto réservés à peu d’entreprises, de taille importante,  eu égard aux informations régulières  coûteuses à produire pour attirer les investisseurs sur les émissions obligataires.

Grâce à leur connaissance approfondie de leurs clients, ménages, professionnels, PME voire grandes entreprises, les banques peuvent mieux appréhender le profil de l’emprunteur, donc prendre raisonnablement en compte le risque de crédit. Elles sont, par construction, un réducteur de l’asymétrie d’information qui régit la relation entre l’emprunteur et le prêteur. Elles permettent ainsi à d’innombrables acteurs économiques de financer leurs projets.

En outre, en investissant dans des produits bancaires, les épargnants prennent un risque sur la banque et non sur la multitude d’emprunteurs auxquels la banque fait crédit. De par son activité d’intermédiation, la banque joue donc un rôle économique et social crucial.

La deuxième fonction de la banque commerciale est d’assumer le risque – dit de transformation – de taux d’intérêt et de liquidité. Ces risques découlent du fait que les ménages comme les entreprises privilégient le plus souvent les placements à court terme et disponibles alors que les emprunteurs souhaitent le plus souvent des financements de long terme, d’une durée suffisante pour rentabiliser un investissement ou dégager une capacité d’épargne pour rembourser un emprunt immobilier.

La banque commerciale agit donc au service de l’économie comme une centrale de risques, en prenant ces risques en lieu et place des acteurs économiques, facilitant ainsi la croissance. Les marchés financiers mettent quant à eux face à face directement emprunteurs et prêteurs suffisamment importants ou avertis, en laissant à leur compte l’ensemble de ces risques.

On comprend d’autant mieux l’enjeu de définir les réglementations  les plus adaptées pour que les banques remplissent au mieux le rôle qui est le leur, tout en assurant le maximum de sécurité à leurs clients déposants et au système financier dans son ensemble.

La dernière crise a confirmé l’instabilité intrinsèque de la finance. Et partant l’ardente nécessité d’une réglementation bancaire efficace.  Mais le dosage doit être habile. Surréagir, corseter trop fortement les risques pris par les banques ferait courir un autre danger tout aussi inquiétant : asphyxier l’activité économique en bridant les financements. Les marchés ne peuvent que dans certains cas se substituer aux banques.  Un carcan excessif peut aussi  pousser les banques à transférer les risques aux entreprises et aux particuliers en leur vendant directement ou indirectement leurs crédits titrisés ou, par exemple, en octroyant essentiellement des crédits immobiliers à taux variable. Cela peut aussi favoriser le développement d’une forme parallèle de financement, la « finance de l’ombre » (shadow-banking), quasi non régulée.

Trop réduire le risque bancaire, dans l’idée par ailleurs parfaitement légitime d’obtenir des « banques Phénix », renaissant toutes seules de leurs cendres (« bail in »)  et ne nécessitant pas le sauvetage des Etats (« bail out »), pourrait aboutir à déplacer le risque professionnellement pris par les banques commerciales sur les autres acteurs économiques, c’est-à-dire in fine sur les contribuables.

Il convient donc de bien analyser les situations pour trouver la juste réglementation. De bien comprendre le rôle indispensable et irréductible des banques dans l’économie pour ne pas parvenir éventuellement à un résultat qui n’irait pas dans le sens de celui recherché.

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Banque Economie Générale

A quoi servent les banques ? (version complète)

La responsabilité des banques a largement été mise en cause lors du déclenchement de la crise en 2007. La réalité est plus complexe, même si des banques, notamment anglo-saxonnes, y ont à tout le moins participé et ont pu l’amplifier. Cependant, notre propos n’est pas ici de revenir sur la genèse de la crise, mais plutôt de répondre aux questions qui se sont posées quant à la finalité des banques et leur utilité au service de l’économie.

De fait, le rôle fondamental d’une banque commerciale est de collecter l’épargne et de faire des crédits. C’est une évidence, mais elle est essentielle. Et cela se vérifie par contraste dans les économies en développement, y compris les économies émergentes, où la population est faiblement bancarisée. Dans ces pays, une partie de l’épargne nationale, la plus importante, échappe à tout circuit d’allocation rationnel et efficace. La majorité de la population investit dans des biens patrimoniaux, conduisant ainsi, le cas échéant, à des bulles, ou thésaurise en liquide (billets) ses avoirs. Un système inefficace au total, puisque l’épargne n’est pas investie au bénéfice de la croissance, c’est-à-dire au service des projets des individus et des entreprises.

En France, naturellement, la réalité est tout autre car le déploiement des agences depuis les années 60 s’est traduit par un taux de bancarisation de la population aujourd’hui proche de 100%. Dans les pays développés, les banques jouent donc un rôle essentiel dans la collecte et la bonne allocation de l’épargne. D’autant qu’à l’exception des grandes entreprises et épisodiquement de certaines moyennes entreprises, les possibilités d’emprunter des agents économiques sur les marchés financiers sont extrêmement réduites. Car émettre sur ces marchés nécessite de se faire connaître, d’émettre régulièrement, de recourir souvent à des agences de notation, donc de dépenser beaucoup d’argent pour assurer une information abondante sur soi-même. Il faut être suffisamment important pour pouvoir absorber ces coûts et pour intéresser les investisseurs à l’analyse de ses comptes et, ainsi, réduire ce qu’on appelle en économie l’asymétrie d’information entre le prêteur et l’emprunteur.

Or, tous les acteurs économiques ont des besoins de financement. Et c’est précisément le rôle des banques que d’y répondre grâce à leur connaissance approfondie et durable des emprunteurs, quels qu’ils soient, ménages, professionnels, PME, moyennes entreprises, voire grandes entreprises. Cette connaissance approfondie, sur la durée, permet aux banques de mieux appréhender le profil de l’emprunteur, le contexte de l’emprunt, donc de prendre raisonnablement en compte le risque de crédit. Elles sont aussi aidées en cela par la gestion des flux de paiement de ces clients.

Pour les épargnants (les placeurs), l’utilité de la banque est également manifeste. La plupart en effet n’ont pas une surface financière suffisante pour assumer un risque de crédit concentré sur quelques émetteurs de dette. Il revient donc à la banque d’emprunter auprès des épargnants et de prendre elle-même ce risque de crédit sur des clients à besoin de financement, ce qui impacte, en cas de risque avéré, son propre compte de résultat. Autrement dit, en investissant dans des produits bancaires, les épargnants prennent un risque sur la banque et non sur la multitude d’emprunteurs auxquels la banque fait crédit. De par son activité d’intermédiation, la banque joue donc un rôle économique et social crucial, tant en faisant se correspondre les besoins et les capacités de financement des uns et des autres qu’en prenant elle-même le risque de crédit en lieu et place des épargnants.

Le second rôle d’une banque est d’assumer le risque de taux d’intérêt et de liquidité engendré par son activité de collecte d’épargne et d’octroi de crédit. C’est son activité de « transformation » (des échéances des dépôts et des crédits).

En effet, les ménages, comme les entreprises, privilégient le plus souvent les placements à court terme, rapidement disponibles. Mais la plupart des emprunteurs souhaitent emprunter sur le long terme, c’est-à-dire sur une durée suffisante pour rentabiliser un investissement dans une entreprise ou dégager peu à peu une capacité d’épargne pour rembourser un emprunt immobilier, par exemple. Les marchés peuvent certes jouer un rôle à cet égard. Mais l’achat d’une obligation à 7 ans par exemple émise par une entreprise comporte pour le placeur non seulement un risque de crédit sur de nombreuses années, mais aussi un risque de taux d’intérêt entraînant un risque de perte sur le capital, en cas de revente avant le terme.

L’achat d’obligations, ou de tout titre de créance, comporte en effet un risque de plus-value/moins-value en fonction notamment des fluctuations des taux d’intérêt. Or ils peuvent varier fortement comme cela s’est produit à maintes reprises durant les trente dernières années. En revanche, si un épargnant choisit un placement bancaire, il ne supporte aucun risque de plus ou moins-value, il reporte de fait le risque de taux d’intérêt sur la banque qui dispose du professionnalisme nécessaire pour le gérer et qui respecte des réglementations prudentielles établies à cet effet. La banque inscrit les pertes liées à la matérialisation de ce risque sur ses propres comptes de résultat, sans mettre en jeu la valeur des placements de ses épargnants-clients, sauf à disparaître elle-même.

Prêter à moyen-long terme et emprunter à court terme comporte, outre le risque de taux d’intérêt, un risque de liquidité. En effet, les épargnants qui ont effectué des placements ou des dépôts à court terme peuvent souhaiter retirer leur argent alors qu’il est bloqué par la banque dans des prêts à moyen-long terme. Sur les marchés, le risque de liquidité est en principe résolu par le marché secondaire. Il est possible, en principe, d’y revendre une action ou une obligation, avec une plus-value ou une moins-value à la clé (cf. ci-dessus). Mais en réalité la liquidité est « autoréférentielle ».

Un marché n’est pas liquide par essence, intrinsèquement, mais parce que les investisseurs en sont convaincus. Si cette conviction vient à disparaître, si les investisseurs craignent pour la liquidité, ils cessent d’acheter et plus aucune vente ne peut avoir lieu ou à des prix très en deçà de la valeur « normale » des titres considérés. Ce risque de liquidité est porté par tous ceux qui interviennent directement sur le marché financier. Dans le cas des banques, ce risque de liquidité est géré par la banque, avec professionnalisme, et à nouveau en respectant des ratios prudentiels ad hoc. En dernier recours, les banques centrales peuvent intervenir et redonner des liquidités aux banques. Cela s’est produit internationalement en 2008, puis en 2011 avec la crise de liquidité spécifique à la zone euro.

En résumé, la banque est non seulement indispensable à une allocation rationnelle de l’épargne, mais, en outre, et contrairement aux marchés, elle prend à la fois les risques de crédit, de taux d’intérêt et de liquidité à la place de ses clients. Et ces prises de risques sont réalisées de façon réglementées et supervisée. C’est l’ensemble de ces fonctions qui fonde l’utilité économique et sociale spécifique et irréductible des banques.

Le propos n’est pas ici d’évoquer les banques d’investissement qui jouent un rôle de conseil et ont vocation notamment à intervenir sur les marchés, en tant qu’intermédiaire mettant en face à face direct les acheteurs et les vendeurs et en y originant des titres pour le compte des emprunteurs.


Une question se pose aujourd’hui : les réglementations bancaires nouvelles permettent-elles de gérer encore mieux le risque bancaire ?  Les réglementations macro-prudentielles sont indispensables, car les marchés peuvent être régulièrement déconnectés des fondamentaux économiques. Et plus les marchés sont globalisés, plus ils sont volatils, et plus le risque de bulles est important.

Il se produit donc régulièrement des erreurs de marchés manifestes. Les banques, comme les marchés, peuvent par exemple être entraînées, dans des phases euphoriques, à trop prêter en laissant se développer un surendettement chez les emprunteurs. A contribuer ainsi au développement de bulles de crédit et de bulles sur les actifs patrimoniaux (actions, immobilier…). Puis lors des retournements, à des rationnements trop brutaux de crédit et des plongées dépressives des prix des actifs. En outre, et c’est le fondement historique de la réglementation, une réglementation micro-financière est nécessaire pour protéger l’épargne des déposants dans chaque banque et assurer par là-même la stabilité du système bancaire et financier, indispensable à la bonne marche de l’économie. Mais, s’il existe manifestement des erreurs de marché à répétition, il peut exister aussi des erreurs de réglementation.

La réglementation, de par une exigence de ratios de solvabilité minimum à respecter, oblige ainsi les banques à disposer de capitaux propres suffisants en face des risques qu’elles prennent (risques de marchés et de crédit). La réglementation permet également de réduire le risque de liquidité depuis Bâle 3. Mais certaines réglementations ont parfois des effets indésirés.

Par exemple, dans Bâle 2, certaines modalités étaient procycliques. Elles accentuaient en effet les effets euphoriques comme les effets dépressifs. En permettant aux banques de diminuer leurs capitaux propres ou d’augmenter leurs engagements en cas d’évolution favorable de la conjoncture et des marchés financiers, elles favorisaient une prise de risques accrue, ce qui contribuait au développement de bulles spéculatives (de crédits, de marchés, etc.). A l’inverse, en cas d’évolution défavorable, les banques devaient renforcer leurs capitaux propres ou diminuer leurs engagements dans l’urgence, alors même qu’elles devaient passer des provisions sur les crédits et assumer des positions défavorables sur les marchés financiers, renforçant alors le caractère dépressif de l’économie. Bâle 3 est venu au moins partiellement corriger ces effets pro-cycliques en prévoyant des coussins de capitaux propres contracycliques. Le régulateur corrige parfois davantage les crises passées qu’il n’anticipe les crises futures.

Un problème se pose dans chaque nouvelle réglementation prudentielle : arbitrer entre le trop peu de régulation, ce qui serait dangereux pour la stabilité financière, et le trop de régulation, qui induit un danger non moins tangible sur la croissance et potentiellement sur la stabilité financière elle-même. Réduire trop fortement les risques de taux d’intérêt, de crédit ou de liquidités pris par les banques dans leur propre activité commerciale, reviendrait à réduire l’activité économique ou à transférer ces risques aux autres acteurs économiques, les entreprises, les particuliers ou les professionnels.

Par exemple, pour ne pas prendre de risque sur les taux d’intérêt, les banques espagnoles et les banques anglaises ont développé le crédit immobilier à taux variable. Quand les taux montent, ce sont ainsi les emprunteurs qui se retrouvent contraints, voire piégés. Contrairement aux banques, les acteurs économiques non bancaires n’ont que rarement les moyens de gérer ces risques qui sont inhérents à l’activité économique et au décalage entre les désirs des agents économiques à capacité de financement et de ceux qui connaissent des besoins de financement.

Ainsi, chaque fois que l’on demande aux banques de prendre trop peu de risques induits par leur pure activité commerciale de prêteur et de collecteur d’épargne[1], on fait porter ce risque par des acteurs qui ne sont ni régulés, ni supervisés, ni professionnalisés. Une trop forte réglementation qui réduirait exagérément la capacité des banques commerciales de prendre du risque inhérent à leur rôle économique conduirait en effet à réduire leur activité et à déplacer ces risques vers des acteurs non régulés, soit directement vers les agents économiques qui sont mal équipés pour les gérer, soit vers la finance de l’ombre (« le shadow banking ») qui accumulerait ainsi des risques sans contrôle. C’est à nouveau ce qui se produit depuis trois ans à une très forte échelle, comme s’en alerte très récemment le FMI, en en dénonçant le danger potentiel en termes de risque systémique.

En outre, si pour réduire la quantité de risques pris par les banques, on les incite à titriser davantage leur crédits, elles transfèrent ici encore ces risques de taux d’intérêt, de crédit, comme de liquidité, vers des investisseurs peu ou pas régulés. Ajoutons que par la titrisation, on augmente la volatilité des résultats bancaires. Normalement, la variation des résultats des banques commerciale est lente, car elles vivent des marges entre le taux d’intérêt de leurs stocks de crédits et celui de leurs emprunts et dépôts, et des commissions sur les services et produits qu’elles ont commercialisés. Mais si demain il était demandé aux banques de titriser bien davantage leurs crédits, leur résultat, au lieu d’être calculé sur des stocks, serait dépendant du volume de crédits produits dans l’année, donc des flux, induisant ainsi une instabilité de leurs résultats qui ne contribuerait guère à la stabilité financière globale.

Porteuse ainsi d’instabilité à plusieurs titres (moindre régularité des résultats des banques comme externalisation des risques de banques régulées vers d’autres acteurs qui ne le sont pas), la titrisation peut néanmoins être vertueuse, à condition d’être faite à la marge et si elle est produite dans de bonnes conditions. L’exemple des « subprimes » nous prouve que les banques sont capables du pire en la matière. Pour éviter ces dérives, les banques doivent rester responsables des crédits qu’elles accordent (de par un pourcentage minimal de risque conservé en cas de titrisation, disposition prévue dans Bâle 3, pour éviter l’effet d’« aléa moral »), et doivent conserver l’essentiel de leurs crédits dans leur bilan. La titrisation ne peut être qu’une solution – réglementée – d’appoint, si l’on veut protéger la stabilité financière.

A la suite de la grande crise financière, un nouvel objectif est apparu, bien compréhensible, mais dangereux s’il frise l’obsessionnel. Celui d’éviter tout nouveau sauvetage des banques par l’argent public, c’est-à-dire par les contribuables. D’où toutes les nouvelles réglementations et celles en préparation pour éviter les « bail-out », c’est-à-dire les renflouements par les Etats, et forcer aux « bail-in », c’est-à-dire au renflouement par les actionnaires et les créanciers des banques, suivant l’idée d’une banque « Phenix », renaissant de ses cendres.

Le but est louable. Mais il ne doit pas rater sa cible. Rappelons tout d’abord qu’en France, les banques ont remboursé l’intégralité des sommes prêtées par l’Etat pendant la grande crise. Mais surtout, le souhait de ne pas avoir à renflouer les banques avec l’argent des contribuables, s’il doit très légitimement conduire à des règles prudentielles plus efficaces, ne doit pas vouloir réduire trop fortement le risque pris naturellement par les banques de par leur activité commerciale.

Les banques ne sont que des centrales de risque, notamment de taux d’intérêt, de crédit et de liquidité, comme nous l’avons explicité. Elles prennent ces risques sur elles, répétons-le. Et cela permet aux autres acteurs économiques de ne pas les prendre ou d’en prendre significativement moins. Elles le font de façon professionnelle et réglementée, avec une supervision qui doit être sans faille. Aller trop loin dans la réduction des risques pris par les banques ne conduirait pas à éviter aux contribuables de dépenser moins.

Si les banques ne les concentraient plus suffisamment sur elles, on étoufferait l’économie ou, sans réduire le risque et même en l’accroissant pour les raisons analysées ci-dessus, on le transférerait en amont aux acteurs économiques , c’est-à-dire aux contribuables, en les fragilisant dans les moments de tension ou de crise, et on le disséminerait, en en perdant la traçabilité. Donc, à terme, on augmenterait l’instabilité financière globale.

Bien entendu, nous nous sommes intéressés ici aux risques inhérents à l’activité commerciale des banques et non à l’activité de marché pour compte propre. Il convient donc de bien dissocier les situations pour trouver la juste réglementation. De bien comprendre le rôle indispensable et irréductible des banques dans l’économie pour ne pas l’abîmer et parvenir éventuellement à un résultat inverse à celui recherché. Enfin, et comme souvent, à penser que les solutions efficaces et durables sont une question de discernement et de mesure.

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[1] Une réflexion est en cours actuellement à Bâle sur la mise en place d’une réglementation plus stricte du risque de taux d’intérêt pris par les banques commerciales, en modifiant les conventions d’écoulement des dépôts à vue, considérant – contrairement à l’expérience à tout le moins française – que les dépôts sont moins stables et à contraindre ainsi davantage les banques dans leur capacité à transformer de l’épargne courte en crédits longs. Cela conduirait alors les banques soit à davantage titriser, soit à transférer le risque de taux et de liquidité sur les acteurs économiques non bancaires.